La fin de satan, 1886· Livre deuxième Le gibet
LE GIBET II. « L'ombre des bois d'Aser est toute parfumée »
LE CANTIQUE DE BÉTHPHAGE
CHŒUR DE FEMMES
L'ombre des bois d'Aser‖ est toute parfumée.Quel est celui qui vient‖ par le frais chemin vert ?Est-ce le bien-aimé‖ qu'attend la bien-aimée ?Il est jeune, il est doux.‖ Il monte du désertComme de l'encensoir‖ s'élève une fumée.Est-ce le bien-aimé‖ qu'attend la bien-aimée ?
UNE JEUNE FILLE
J'aime. O vents, chassez l'hiver.Les plaines sont embaumées.L'oiseau semble, aux bois d'Aser ;Une âme dans les ramées.
L'amante court vers l'amantIl me chante et je le chante ;Oh ! comme on dort mollementSous une branche penchante !
Je m'éveille en le chantant ;En me chantant il s'éveille ;Et l'aube croit qu'elle entendDeux bourdonnements d'abeille.
L'un vers l'autre nous allons ;Il dit : « O belle des belles,« La rose est sous tes talons,« L'astre frémit dans tes ailes ! »
Je dis : « La terre a cent rois ;« Les jeunes gens sont sans nombre ;« Mais c'est lui que j'aime, ô bois !« Il est flamme et je suis ombre. »
Il reprend : « Viens avec moi« Nous perdre au fond des vallées« Dans l'éblouissant effroi« Des vastes nuits étoilées. »
Et j'ajoute : « Je mourrais« Pour un baiser de sa bouche ;« Vous le savez, ô forêts,« O grand murmure farouche ! »
L'eau coule, le ciel est clair.Nos chansons, au vent semées,Se croisent comme dans l'airLes flèches de deux armées.
CHŒUR DE FEMMES
L'oiseau semble, aux bois d'Aser,Une âme dans les ramées.
UN JEUNE HOMME
Elle dormait, sa tête‖ appuyée à son bras ;Ne la réveillez pas‖ avant qu'elle le veuille ;Par les fleurs, par le daim‖ qui tremble sous la feuille,Par les astres du ciel,‖ ne la réveillez pas !
On ne la croit point femme ;‖ on lui dit : « Quoi ! tu manges,Tu bois ! c'est à coup sûr‖ quelque sainte liqueur ! »Tous les parfums ont l'air‖ de sortir de son cœur ;Elle tient ses pieds joints‖ comme les pieds des anges.
On dirait qu'elle a fait‖ un vase de son corpsPour ces baumes d'en haut‖ qu'aucun miasme n'altère ;Elle s'occupe aussi‖ des choses de la terre,Car la feuille du lys‖ est courbée en dehors.
Le bois des rossignols‖ comme le bois des merlesL'admirent, et ses pas‖ sont pour eux des faveurs ;Sa beauté, qui rayonne‖ et luit, rendrait rêveursLes rois de l'Inde ayant‖ des coffres pleins de perles.
Quand elle passe, avec‖ des danses et des chants,Le vieillard qui grondait,‖ sourit ; les plus maussadesL'admettent dans leur pré‖ fermé de palissades ;La forme de son ombre‖ est agréable aux champs.
Je pleure par moments,‖ tant elle est douce et frêle !L'autre jour, un oiseau,‖ pas plus grand que le doigt,S'est posé, frissonnant,‖ sur le bord de mon toit ;J'ai dit : « Oiseau, soyez‖ béni ! priez pour elle.
Si je l'épouse, oh non !‖ je ne veux plus partir.Je ne m'en irai pas‖ d'auprès de toi que j'aime,Je ne m'en irai pas‖ d'auprès de toi, quand mêmeSalomon m'enverrait‖ vers Hiram roi de Tyr !
Son cœur, tout en dormant,‖ m'adorait ; douce gloire !Un ange qui venait‖ des cieux, passant par là,Vit son amour, en prit‖ sa part, et s'envola ;Car où la vierge boit‖ la colombe peut boire.
Elle dormait ainsi‖ qu'Annah rêvant d'Esdras ;O ma beauté, je fus‖ le jour où vous m'aimâtes,Ivre comme la biche‖ au mont des aromates ;Son sein pur soulevait‖ la blancheur de ses draps.
CHŒUR DE FEMMES
Ne la réveillez pas‖ avant qu'elle le veuille ;Par les fleurs, par le daim‖ qui tremble sous la feuille,Par les astres du ciel,‖ ne la réveillez pas !
LA JEUNE FILLE
Par l'ouverture de ma porteMon bien-aimé passa sa main,El je me réveillai, de sorteQue nous nous marions demain.Mon bien-aimé passa sa mainPar l'ouverture de ma porte.
De la montagne de l'encensA la colline de la myrrhe,C'est lui que souhaitent mes sens,Et c'est lui que mon âme admireDe la colline de la myrrhe,À la montagne de l'encens.
Je ne sais comment le lui dire,J'ai dépouillé mes vêtements ;Dites-le lui, cieux ! Il soupire,Et moi je brûle, ô firmaments !J'ai dépouillé mes vêtements ;Je ne sais comment le lui dire.
CHŒUR DE FEMMES
Cieux ! c'est lui que son âme admire,C'est lui que souhaitent ses sensDe la colline de la myrrheÀ la montagne de l'encens.
LE JEUNE HOMME
Elle m'enflamme et je l'embrase,Et je vais l'appelant,‖ le cœur gonflé d'extase.O nuages, elle est‖ ce que j'aime le mieux.Comme elle est belle avec‖ son rire d'épousée,L'œil plein d'un ciel mystérieux,Et les pieds nus dans la rosée !
Je la parfumerai de nard.O rêve ! elle mettra,‖ dans notre couche étroite,A mon front sa main gauche,‖ à mon cœur sa main droite.La nuit mes yeux joyeux‖ font peur au loup hagard.Je ressemble à celui‖ qui trouve une émeraude.Ma fierté fond sous son regardComme la neige sous l'eau chaude.
Son cou se passe de colliers ;La sagesse à la grâce‖ en ses discours se mêleComme le ramier vole‖ auprès de sa femelle ;Les séraphins lui font‖ des signes familiers ;Cette vierge, ô David,‖ ô roi rempli de gloire,Ressemble à votre tour d'ivoireOù pendent mille boucliers.
Femmes, croyez-vous qu'elle sorte ?Elle reste au logis‖ et tourne son fuseau.Et je l'appelle… mais‖ je suis aimé, qu'importe !Je bondis comme un faon‖ des monts Nabujesso,Comme si je planais‖ dans l'air qui me réclame,Et comme si j'avais une âmeFaite avec des plumes d'oiseau.
Venez voir quelqu'un de superbe !Venez voir l'amant, fier‖ comme un palmier dans l'herbe,Beau comme l'aloès‖ en fleur au mois d'élul !Venez voir l'amoureux‖ qui vaincrait les colosses !Venez voir le grand roi SaülAvec sa couronne de noces !
CHŒUR DE FEMMES
Venez voir le grand roi SaülAvec sa couronne de noces !
LA JEUNE FILLE
L'amour porte bonheur.‖ Chantez. L'air était doux,Je le vis, l'herbe en fleur‖ nous venait aux genoux,Je riais, et nous nous aimâmes ;Laissez faire leur nid‖ aux cigognes, laissezL'amour, qui vient du fond‖ des azurs insensés,Entrer dans la chambre des âmes !
Qu'est-ce que des amants ?‖ Ce sont des nouveau-nés.Mon bien-aimé, venez‖ des monts, des bois ! venez !Profitez des portes mal closes,Je voudrais bien savoir‖ comment je m'y prendraisPour ne pas adorer‖ son rire jeune et frais,Venez, mon lit est plein de roses !
Ma maison est cachée‖ et semble faite exprès ;Le plafond est en cèdre‖ et l'alcôve en cyprès ;Oh ! le jour où nous nous parlâmes,Il était blanc, les nids‖ chantaient, il me semblaitFils des cygnes qu'on croit‖ lavés avec du lait,Et je vis dans le ciel des flammes.
Dans l'obscurité, grand,‖ dans la clarté, divin,Vous régnez ; votre front‖ brille en ce monde vainComme un bleuet parmi les seigles ;Absent, présent, de loin,‖ de près, vous me tenez ;Venez de l'ombre où sont‖ les lions, et venezDe la lumière où sont les aigles !
J'ai cherché dans ma chambre‖ et ne l'ai pas trouvé ;Et j'ai toute la nuit‖ couru sur le pavé,Et la lune était froide et blême,Et la ville était noire,‖ et le vent était dur,Et j'ai dit au soldat‖ sinistre au haut du mur :Avez-vous vu celui que j'aime ?
Quand tu rejetteras‖ la perle en ton reflux,O mer ; quand le printemps‖ dira : « Je ne veux plus« Ni de l'ambre, ni du cinname ! »Quand on verra le mois‖ Nisan congédierLa rose, le jasmin,‖ l'iris et l'amandier,Je le renverrai de mon âme.
S'il savait à quel point‖ je l'aime, il pâlirait.Viens ! le lys s'ouvre ainsi‖ qu'un précieux coffret,Les agneaux sont dans la prairie,Le vent passe et me dit :‖ « Ton souffle est embaumé ! »Mon bien-aimé, mon bien‖-aimé, mon bien-aimé,Toute la montagne est fleurie !
Oh ! quand donc viendra-t-il,‖ mon amour, mon orgueil ?C'est lui qui me fait gaie‖ ou sombre ; il est mon deuil,Il est ma joie ; et je l'adore ;Il est beau. Tour à tour‖ sur sa tête on peut voirL'étoile du matin‖ et l'étoile du soir,Car il est la nuit et l'aurore !
Pourquoi fais-tu languir‖ celle qui t'aime tant ?Viens ! Pourquoi perdre une heure ?‖ Hélas, mon cœur attend ;Je suis triste comme les tombes ;Est-ce qu'on met du temps,‖ dis, entre les éclairsDe deux nuages noirs‖ qui roulent dans les airs,Et les baisers de deux colombes ?
CHŒUR DE FEMMES
Viens ! ô toi qu'on attend !‖ Chantons ! l'air était doux.Il la vit ; l'herbe en fleur‖ leur venait aux genoux.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abab] 13[aa] 2[ababab] 18[abba] 2[abbacca] 1[ababba] 1[abbacac] 1[ababccb]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 7 syllabes (101 de 12, 57 de 8, 34 de 7)· profil 7, 8, 6−6
- Mots à la rime
- a parfumée / bien-aimée féminine, classiqueb vert / désert masculine, classiquec fumée / bien-aimée féminine, classiquea l'hiver / d'Aser masculine, classiqueb embaumées / ramées féminine, équivalentea l'amant / mollement masculine, classiqueb chante / penchante féminine, classiquea chantant / entend masculine, classiqueb s'éveille / d'abeille féminine, classiquea allons / talons masculine, classiqueb belles / ailes féminine, classiquea rois / bois masculine, classiqueb nombre / ombre féminine, classiquea moi / effroi masculine, classiqueb vallées / étoilées féminine, classiquea mourrais / forêts masculine, classiqueb bouche / farouche féminine, classiquea clair / l'air / d'Aser masculine, classiqueb semées / armées / ramées féminine, classiquea bras / pas masculine, classiqueb veuille / feuille féminine, équivalentea manges / anges féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea corps / dehors masculine, classiqueb n'altère / terre féminine, classiquea merles / perles féminine, classiqueb faveurs / rêveurs masculine, classiquea chants / champs masculine, classiqueb maussades / palissades féminine, classiquea frêle / elle féminine, classiqueb doigt / toit masculine, classiquea partir / Tyr masculine, classiqueb j'aime / même féminine, classiquea gloire / boire féminine, classiqueb là / s'envola masculine, classiquea d'Esdras / draps / pas masculine, classiqueb m'aimâtes / aromates féminine, classiquea porte / sorte féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea l'encens / sens masculine, classiqueb myrrhe / admire féminine, classiquec myrrhe / dire féminine, classiqued l'encens / vêtements masculine, classiquec soupire / dire féminine, classiqued firmaments / vêtements masculine, classiquea admire / myrrhe féminine, classiqueb sens / l'encens masculine, classiquea l'embrase / d'extase féminine, classiqueb mieux / mystérieux masculine, classiquec d'épousée / rosée féminine, classiquea nard / hagard / regard masculine, classiqueb étroite / droite féminine, classiquec émeraude / chaude féminine, classiquea colliers / familiers / boucliers masculine, classiqueb mêle / femelle féminine, classiquec gloire / d'ivoire féminine, classiquea sorte / qu'importe féminine, classiqueb fuseau / Nabujesso / d'oiseau masculine, classiquec réclame / âme féminine, classiquea superbe / l'herbe féminine, classiqueb d'élul / Saül masculine, classiquec colosses / noces féminine, classiquea doux / genoux masculine, classiqueb aimâmes / âmes féminine, classiquec laissez / insensés masculine, classiquea nouveau-nés / venez masculine, classiqueb closes / roses féminine, classiquec prendrais / frais masculine, classiquea exprès / cyprès masculine, classiqueb parlâmes / flammes féminine, classiquec semblait / lait masculine, classiquea divin / vain masculine, classiqueb seigles / aigles féminine, classiquec tenez / venez masculine, classiquea trouvé / pavé masculine, classiqueb blême / j'aime féminine, classiquec dur / mur masculine, classiquea reflux / plus masculine, classiqueb cinname / âme féminine, classiquec congédier / l'amandier masculine, classiquea pâlirait / coffret masculine, classiqueb prairie / fleurie féminine, classiquec embaumé / bien-aimé masculine, classiquea orgueil / deuil masculine, classiqueb l'adore / l'aurore féminine, classiquec voir / soir masculine, classiquea tant / attend masculine, classiqueb tombes / colombes féminine, classiquec éclairs / airs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources