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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La fin de satan, 1886· Hors de la terre Ii

La plume de satan

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 68 vers

La plume, seul débris‖ qui restât des deux ailesDe l'archange englouti‖ dans les nuits éternelles,Était toujours au bord‖ du gouffre ténébreux.Les morts laissent ainsi‖ quelquefois derrière euxQuelque chose d'eux-même‖ au seuil de la nuit triste,Sorte de lueur vague‖ et sombre, qui persiste.

Cette plume avait-elle‖ une âme ? qui le sait ?Elle avait un aspect‖ étrange ; elle gisaitEt rayonnait ; c'était‖ de la clarté tombée.

Les anges la venaient‖ voir à la dérobée.Elle leur rappelait‖ le grand Porte-Flambeau ;Ils l'admiraient, pensant‖ à cet être si beauPlus hideux maintenant‖ que l'hydre et le crotale ;Ils songeaient à Satan‖ dont la blancheur fatale,D'abord ravissement,‖ puis terreur du ciel bleu,Fut monstrueuse au point‖ de s'égaler à Dieu.Cette plume faisait‖ revivre l'envergureDe l'Ange, colossale‖ et hautaine figure ;Elle couvrait d'éclairs‖ splendides le rocher ;Parfois les séraphins,‖ effarés d'approcherDe ces bas-fonds où l'âme‖ en dragon se transforme,Reculaient, aveuglés‖ par sa lumière énorme ;Une flamme semblait‖ flotter dans son duvet ;On sentait, à la voir‖ frissonner, qu'elle avaitFait partie autrefois‖ d'une aile révoltée ;Le jour, la nuit, la foi‖ tendre, l'audace athée,La curiosité‖ des gouffres, les essorsDémesurés, bravant‖ les hasards et les sorts,L'onde et l'air, la sagesse‖ auguste, la démence,Palpitaient vaguement‖ dans cette plume immense ;Mais dans son ineffable‖ et sourd frémissement,Au souffle de l'abîme,‖ au vent du firmament,On sentait plus d'amour‖ encor que de tempête.

Et sans cesse, tandis‖ que sur l'éternel faîteCelui qui songe à tous‖ pensait dans sa bonté,La plume du plus grand‖ des anges, rejetéHors de la conscience‖ et hors de l'harmonie,Frissonnait, près du puits‖ de la chute infinie,Entre l'abîme plein‖ de noirceur et les cieux.

Tout à coup un rayon‖ de l'œil prodigieuxQui fit le monde avec‖ du jour, tomba sur elle.Sous ce rayon, lueur‖ douce et surnaturelle,La plume tressaillit,‖ brilla, vibra, grandit,Prit une forme et fut‖ vivante, et l'on eût ditUn éblouissement‖ qui devient une femme.Avec le glissement‖ mystérieux d'une âme,Elle se souleva‖ debout, et, se dressant,Éclaira l'infini‖ d'un sourire innocent.Et les anges tremblants‖ d'amour la regardèrent.Les chérubins jumeaux‖ qui l'un à l'autre adhèrent,Les groupes constellés‖ du matin et du soir,Les Vertus, les Esprits,‖ se penchèrent pour voirCette sœur de l'enfer‖ et du paradis naître.Jamais le ciel sacré‖ n'avait contemplé d'êtrePlus sublime au milieu‖ des souffles et des voix.En la voyant si fière‖ et si pure à la fois,La pensée hésitait‖ entre l'aigle et la vierge ;Sa face, défiant‖ le gouffre qui submerge,Mêlant l'embrasement‖ et le rayonnement,Flamboyait, et c’était, sous un sourcil charmant,Le regard de la foudre‖ avec l'œil de l'aurore.L'archange du soleil,‖ qu'un feu céleste dore,Dit : — De quel nom faut-il‖ nommer cet ange, ô Dieu ?

Alors, dans l'absolu‖ que l'Être a pour milieu,On entendit sortir‖ des profondeurs du VerbeCe mot qui, sur le front‖ du jeune ange superbeEncor vague et flottant‖ dans la vaste clarté,Fit tout à coup éclore‖ un astre : — Liberté.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
34((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ailes / éternelles féminine, classiqueb ténébreux / eux masculine, classiquec triste / persiste féminine, classiquea sait / gisait masculine, classiqueb tombée / dérobée féminine, classiqueb Porte-Flambeau / beau masculine, classiquec crotale / fatale féminine, classiqued bleu / Dieu masculine, classiquee l'envergure / figure féminine, classiquef rocher / d'approcher masculine, classiqueg transforme / énorme féminine, classiqueh duvet / avait masculine, classiquei révoltée / athée féminine, classiquej essors / sorts masculine, classiquek démence / immense féminine, classiquel frémissement / firmament masculine, classiquem tempête / faîte féminine, classiqueb bonté / rejeté masculine, classiquec l'harmonie / infinie féminine, classiqued cieux / prodigieux masculine, classiqueb elle / surnaturelle féminine, classiquec grandit / dit masculine, classiqued femme / âme féminine, classiquee dressant / innocent masculine, classiquef regardèrent / adhèrent féminine, classiqueg soir / voir masculine, classiqueh naître / d'être féminine, classiquei voix / fois masculine, classiquej vierge / submerge féminine, classiquek rayonnement / charmant masculine, classiquel l'aurore / dore féminine, classiquem Dieu / milieu masculine, classiqueb Verbe / superbe féminine, classiquec clarté / Liberté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources