La légende des siècles, 1877· XVII Changement d’horizon
Changement d’horizon
Homère était jadis le poëte ; la guerreÉtait la loi ; vieillir‖ était d'un cœur vulgaire ;La hâte des vivants‖ et leur unique effortÉtait l'embrassement‖ tragique de la mort.Ce que les dieux pouvaient‖ donner de mieux à l'homme,C'était un grand linceul‖ libérateur de Rome,Ou quelque saint tombeau‖ pour Sparte et pour ses lois ;L'adolescent hagard‖ se ruait aux exploits ;C'était à qui ferait‖ plus vite l'ouvertureDu sépulcre, et courrait‖ cette altière aventure.La mort avec la gloire,‖ ô sublime présent !Ulysse devinait‖ Achille frémissant ;Une fille fendait‖ du haut en bas sa robe,Et tous criaient : Voilà‖ le chef qu'on nous dérobe !Et la virginité‖ sauvage de ScyrosÉtait le masque auguste‖ et fatal des héros ;L'homme était pour l'épée‖ un fiancé fidèle.La muse avait toujours‖ un vautour auprès d'elle ;Féroce, elle menait‖ aux champs ce déterreur —Elle était la chanteuse‖ énorme de l'horreur,La géante du mal,‖ la déesse tigresse,Le grand nuage noir‖ de l'azur de la Grèce ;Elle poussait aux cieux‖ des cris désespérés ;Elle disait : Tuez !‖ tuez ! tuez ! mourez !Des chevaux monstrueux‖ elle mordait les croupes,Et, les cheveux au vent,‖ s'effarait sur les groupesDes hommes dieux étreints‖ par les héros titans ;Elle mettait l'enfer‖ dans l'œil des combattants,L'éclair dans le fourreau‖ d'Ajax, et des courroiesDans les pieds des Hectors‖ traînés autour des Troies ;Pendant que les soldats‖ touchés du dard sifflant,Pâles, tombaient, avec‖ un ruisseau rouge au flanc,Que les crânes s'ouvraient‖ comme de sombres urnes,Que les lances trouaient‖ son voile aux plis nocturnes,Que les serpents montaient‖ le long de son bras blanc,Que la mêlée entrait‖ dans l'olympe en hurlant,Elle chantait, terrible‖ et tranquille, et sa boucheFauve bavait du sang‖ dans le clairon farouche ;Et les casques, les tours,‖ les tentes, les blessés,Les noirs fourmillements‖ de morts dans les fossés,Les tourbillons de chars‖ et de drapeaux, les piquesEt les glaives, volaient‖ dans ses souffles épiques.
La muse est aujourd'hui‖ la Paix, ayant les reinsSans cuirasse et le front‖ sous les épis sereins ;Le poëte à la mort dit : Meurs, guerre, ombre, envie !Et chasse doucement‖ les hommes vers la vie ;Et l'on voit de ses vers,‖ goutte à goutte, des pleursTomber sur les enfants,‖ les femmes et les fleurs,Et des astres jaillir‖ de ses strophes volantes ;Et son chant fait pousser‖ des bourgeons verts aux plantes,Et ses rêves sont faits‖ d'aurore, et, dans l'amour,Sa bouche chante et rit,‖ toute pleine de jour.
En vain, montrant le poing‖ dans tes mornes bravades,Tu menaces encor,‖ noir passé ; tu t'évades !C'est fini. Les vivants‖ savent que désormais,S'ils le veulent, les plans‖ hideux que tu formaisCrouleront, qu'il fait jour,‖ que la guerre est impie,Et qu'il faut s'entr'aider,‖ car toujours l'homme expieSes propres lâchetés,‖ ses propres trahisons ;Ce que nous serons sort‖ de ce que nous faisons.Moi, proscrit, je travaille‖ à l'éclosion sainteDes temps où l'homme aura‖ plus d'espoir que de crainte,Et contemplera l'aube,‖ afin de s'ôter mieuxL'enfer du cœur, ayant‖ le ciel devant les yeux.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 32((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a guerre / vulgaire féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquec l'homme / Rome féminine, classiqued lois / exploits masculine, classiquee l'ouverture / aventure féminine, classiquef présent / frémissant masculine, classiqueg robe / dérobe féminine, classiqueh Scyros / héros masculine, classiquei fidèle / d'elle féminine, classiquej déterreur / l'horreur masculine, classiquek tigresse / Grèce féminine, classiquel désespérés / mourez masculine, classiquem croupes / groupes féminine, classiquen titans / combattants masculine, classiqueo courroies / Troies féminine, classiquep sifflant / flanc masculine, classiqueq urnes / nocturnes féminine, classiquer blanc / hurlant masculine, classiques bouche / farouche féminine, classiquet blessés / fossés masculine, classiqueu piques / épiques féminine, classiquea reins / sereins masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquec pleurs / fleurs masculine, classiqued volantes / plantes féminine, classiquee l'amour / jour masculine, classiquea bravades / t'évades féminine, classiqueb désormais / formais masculine, classiquec impie / expie féminine, classiqued trahisons / faisons masculine, classiquee sainte / crainte féminine, classiquef mieux / yeux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources