La légende des siècles, 1877· XXIII Les petits
Fonction de l’enfant
Les hommes ont la force,‖ et tout devant eux croule ;Ils sont le peuple, ils sont‖ l'armée, ils sont la foule ;Ils ont aux yeux la flamme,‖ ils ont au poing le fer ;Ils font les dieux ; ils sont‖ les dieux ; ils sont l'enfer ;Ils sont l'ombre et la guerre ;‖ on les entend bruire,Rugir et triompher ;‖ ils peuvent tout détruire,Et, plus hauts et plus sourds‖ que le sphinx nubien,Fouler aux pieds le vrai,‖ le faux, le mal, le bien,Les uns au nom des droits,‖ d'autres au nom des bibles ;Ils sont victorieux,‖ formidables, terribles ; —Mais les petits enfants‖ viennent à leur secours.
L'enfant ne suit pas l'homme,‖ ayant les pas trop courts,Heureusement ; il rit‖ quand nous pleurons, il pleureQuand nous rions ; son aile‖ en tremblant nous effleure,Et rien qu'en nous touchant‖ nous transforme, et, sans bruit,Met du jour dans nos cœurs‖ pleins d'orage et de nuit.Notre hautaine voix‖ n'est qu'un clairon superbe ;C'est dans la bouche rose‖ et tendre qu'est le verbe ;Elle seule peut vaincre,‖ avertir, consoler ;Dans l'enfant qui bégaie‖ on entend Dieu parler ;L'enfant parfois défend‖ son père, et, dans la villeFrémissante de haine‖ et de guerre civile,Il le sauve ; et le peuple,‖ apaisé, rayonnant,Dit : Lequel doit la vie‖ à l'autre maintenant ?
Il Suffit quelquefois‖ de ce doux petit être,Plus brave qu'un soldat‖ et plus pensif qu'un prêtre,Pour rallumer soudain,‖ sous son vol d'alcyon,Dans une populace‖ un cœur de nation,Pour que la multitude‖ aveugle ait des prunelles,Pour qu'on voie accourir‖ des sphères éternellesLa raison, la pitié,‖ l'amour, la vérité,Et pour que, sur les flots‖ d'un noir peuple irrité,La Justice, euménide‖ effrayante et sans voile,Se dresse, ayant au front‖ le pardon, cette étoile !Il arrive parfois,‖ dans les temps convulsifs,Quand tout un peuple écume‖ et bat les durs récifs,Qu'un enfant brusquement,‖ dans cette haine amère,Blond, pâle, accourt, surgit,‖ voit son père ou sa mère,Fait un pas, pousse un cri,‖ tend les bras, et, soudain,Vainqueurs pleins de courroux,‖ vaincus pleins de dédain,Hésitent, sont hagards,‖ comprennent qu'ils se trompent,Sentent une secousse‖ obscure, et s'interrompent,Les vainqueurs de tuer,‖ les vaincus de mourir ;Cette fragilité,‖ faite pour tout souffrir,Vient nous protéger tous,‖ eux, dans leur ombre noire,Contre leur chute, et nous‖ contre notre victoire ;Les hommes stupéfaits‖ sont bons ; l'enfant le veut.Sainte intervention !‖ Cette tête s'émeutAu moindre vent, elle est‖ frissonnante, elle tremble,Cette joue est vermeille‖ et délicate, il sembleQue des souffles d'avril‖ elle attend le baiser,Un papillon viendrait‖ sur ce front se poser,C'est charmant ; tout à coup‖ cela devient augusteEt terrible ; arrêtez !‖ l'innocent, c'est le juste !Éblouissement ! l'ombre‖ est vaincue ; on diraitQu'au ciel une nuée‖ entrouverte apparaîtEt jette sur la terre‖ une lueur énorme ;Tout s'éclaire ; le bien,‖ le vrai, reprend sa forme ;Et les cœurs terrassés‖ sentent subitementSe calmer ce qui mord,‖ se taire ce qui ment,Et s'effacer la haine‖ et la nuit se dissoudre.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 31((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a croule / foule féminine, classiqueb fer / l'enfer masculine, classiquec bruire / détruire féminine, classiqued nubien / bien masculine, classiquee bibles / terribles féminine, classiquef secours / courts masculine, classiqueb pleure / effleure féminine, classiquec bruit / nuit masculine, classiqued superbe / verbe féminine, classiquee consoler / parler masculine, classiquef ville / civile féminine, classiqueg rayonnant / maintenant masculine, classiquea être / prêtre féminine, classiqueb d'alcyon / nation masculine, classiquec prunelles / éternelles féminine, classiqued vérité / irrité masculine, classiquee voile / étoile féminine, classiquef convulsifs / récifs masculine, classiqueg amère / mère féminine, classiqueh soudain / dédain masculine, classiquei trompent / s'interrompent féminine, classiquej mourir / souffrir masculine, classiquek noire / victoire féminine, classiquel veut / s'émeut masculine, classiquem tremble / semble féminine, classiquen baiser / poser masculine, classiqueo auguste / juste féminine, classiquep dirait / apparaît masculine, classiqueq énorme / forme féminine, classiquer subitement / ment masculine, classiques dissoudre / foudre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources