La légende des siècles, 1877· XV Le cycle pyrénéen
Gaiffer-Jorge, duc d’Aquitaine
Au bas d'une muraille‖ on ouvre une tranchée ;Les travailleurs, bras nus‖ et la tête penchée,Vont et viennent, fouillant‖ dans l'obscur entonnoir ;Sous la pioche, pareille‖ au bec d'un oiseau noir,Le rocher sonne, ainsi‖ que le fer dans la forge ;Dur labeur. Gaïffer,‖ qu'on appelle aussi Jorge,Fait creuser un fossé‖ large et profond autourDe son donjon, palais‖ de roi, nid de vautour,Forteresse où ce duc,‖ voisin de la tempête,Habite, avec le cri‖ des aigles sur sa tête ;On éventre le mont,‖ on défonce le champ ;— Creusez ! creusez ! dit-il‖ aux terrassiers, piochantDe l'aube jusqu'à l'heure‖ où le soleil se couche,Je veux faire à ma tour‖ un fossé si faroucheQu'un homme ait le vertige‖ en regardant au fond. —On creuse, et le travail‖ que les ouvriers fontTrace au pied des hauts murs‖ un tortueux cratère ;Il descend chaque jour‖ plus avant dans la terre ;Un terrassier parfois‖ dit : — Seigneur, est-ce assez ?Et Gaïffer répond :‖ — Creusez toujours, creusez.Je veux savoir sur quoi‖ ma demeure est bâtie. —
Qu'est-ce que Gaïffer ?‖ La fauve dynastieQu'installa, sous un dais‖ fait d'une peau de bœuf,Le patrice Constance‖ en quatre cent dix-neuf,Reçut de Rome en fief‖ la troisième Aquitaine.Aujourd'hui Gaïffer‖ en est le capitaine.De Bayonne à Cahors‖ son pouvoir est subi ;Les huit peuples qui sont‖ à l'orient d'Alby,Les quatorze qui sont‖ entre Loire et Garonne,Sont comme les fleurons‖ de sa fière couronne ;Auch lui paie un tribut ;‖ du Tursan au MarsanIl reçoit un mouton‖ de chaque paysan ;Le Roc-Ferrat, ce mont‖ où l'on trouve l'opale,Saint-Sever sur l'Adour,‖ Aire l'épiscopale,Sont à lui ; son état‖ touche aux deux océans ;Le roi de France entend‖ jusque dans OrléansLe bruit de son épée‖ aiguisée et fourbieAux montagnes d'Irun‖ et de Fontarabie ;Gaïffer a sa cour‖ plénière de barons ;La foule, autour de lui,‖ se tait, et les claironsFont un sinistre éclat‖ de triomphe et de fête ;Au point du jour, sa tour,‖ dont l'aube teint le faîte,Noire en bas et vermeille‖ en haut, semble un tisonQu'un bras mystérieux‖ lève sur l'horizon ;Gaïffer-Jorge est prince,‖ archer et chasseur d'hommes ;On le trouve très grand‖ parmi ses majordomes,Ses baillis font sonner‖ sa gloire, et ses prévôtsSont plus qu'à Dieu le père‖ à Gaïffer dévots.Seulement, il a pris,‖ pour élargir sa terre,Aux infants d'Oloron‖ leur ville héréditaire :Mais ces infants étaient‖ de mauvaise santé,Et si jeunes que c'est‖ à peine, en vérité,S'ils ont su qu'on changeait‖ leur couronne en tonsure ;De plus son amitié‖ n'est pas toujours très sûre,Il a, pour cent francs d'or,‖ livré son maître AymonAu noir miramolin, Hécuba-le-démon ;Aymon, ce chevalier‖ dont tout parlait naguère,Avait instruit le duc‖ Gaïffer dans la guerre,Aymon était un fier‖ et bon campéador,Mais Gaïffer était‖ sans le sou, cent francs d'orFont cent mille tomans,‖ et son trésor étiqueAvait besoin d'un coup‖ de grande politique ;Par la vente d'Aymon‖ il a réaliséDe quoi pouvoir donner‖ un tournoi, l'an passé,Et bien vivre, et jeter‖ l'argent par la fenêtreLa grandeur veut le faste,‖ il ne convient pas d'êtreA la fois duc superbe‖ et prince malaisé ;Enfin on dit qu'un soir‖ il a, chasseur rusé,Conduit, tout en riant,‖ au fond d'une clairière ;Son frère Astolphe, et l'a‖ poignardé par derrière ;Mais ils étaient jumeaux,‖ Astolphe un jour pouvaitPrétendre au rang ducal‖ dont Jorge se revêt,Et pour la paix publique‖ on peut tuer son frère.
Étançonner le sable,‖ ôter l'argile, extraireLa brèche et le silex,‖ et murer le talus,C'est rude. Après les huit‖ premiers jours révolus :— Sire, ce fossé passe‖ en profondeur moyenneTous ceux de Catalogne‖ et tous ceux de Guyenne,Dit le maître ouvrier,‖ vieillard aux blancs cheveux.— Creusez ! répond le duc.‖ Je vous l'ai dit. Je veuxVoir ce que j'ai sous moi‖ dans la terre profonde. —Huit jours encore on creuse,‖ on sape, on fouille, on sonde ;Tout à coup on déterre‖ une pierre, et, plus bas,Un cadavre, et le nom‖ sur le roc : Barabbas.— Creusez, dit Jorge. — On creuse.‖ Au bout d'une semaineUne autre pierre avec‖ une autre forme humainePerce l'ombre, affreux spectre‖ au fond d'un trou hideux ;Et ce cadavre était‖ le plus sombre des deux ;Une corde à son cou‖ rampait ; une poignéeDe drachmes d'or sortait‖ de sa main décharnée ;Sur la pierre on lisait :‖ Judas. — Creusez toujours !Allez ! creusez ! cria‖ le duc du haut des tours. —Et le bruit du maçon‖ que le maçon appelleRecommença ; la pioche‖ et la hotte et la pellePlongèrent plus avant‖ qu'aucun mineur ne va.Après huit autres jours‖ de travail, on trouvaSoudain, dans la nuit blême‖ où rien n'a plus de forme,Un squelette terrible,‖ et sur son crâne énormeQuatre lettres de feu‖ traçaient ce mot : Caïn.Les pâles fossoyeurs‖ frémirent, et leur mainLaissa rouler l'outil‖ dans l'obscurité vide ;Mais le duc apparaît,‖ noir sur le ciel livide— Continuez, dit-il,‖ penché sur le fossé,Allez ! — On obéit ;‖ et l'un d'eux s'est baissé,Morne esclave, il reprend‖ le pic pesant et frappe,Et la roche sonna‖ comme une chausse-trape ;Au second coup la terre‖ obscure retentit ;Du trou que fit la pioche‖ une lueur sortit,Lueur qui vint au front‖ heurter la tour superbeEt fit sur le talus‖ flamboyer les brins d'herbeComme un fourmillement‖ de vipères de feu ;On la sentait venir‖ de quelque horrible lieu ;Tout le donjon parut‖ sanglant comme un mystère.— Allez ! dit Jorge. — Alors‖ on entendit sous terreUne lugubre voix‖ qui disait : — Gaïffer,Ne creuse point plus bas,‖ tu trouverais l'enfer.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 58((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a tranchée / penchée féminine, classiqueb entonnoir / noir masculine, classiquec forge / Jorge féminine, classiqued autour / vautour masculine, classiquee tempête / tête féminine, classiquef champ / piochant masculine, non classiqueg couche / farouche féminine, classiqueh fond / font masculine, classiquei cratère / terre féminine, classiquej assez / creusez masculine, classiquek bâtie / dynastie féminine, classiqueb bœuf / dix-neuf masculine, classiquec Aquitaine / capitaine féminine, classiqued subi / d'Alby masculine, classiquee Garonne / couronne féminine, classiquef Marsan / paysan masculine, classiqueg l'opale / l'épiscopale féminine, classiqueh océans / Orléans masculine, classiquei fourbie / Fontarabie féminine, classiquej barons / clairons masculine, classiquek fête / faîte féminine, classiquel tison / l'horizon masculine, classiquem d'hommes / majordomes féminine, classiquen prévôts / dévots masculine, classiqueo terre / héréditaire féminine, classiquep santé / vérité masculine, classiqueq tonsure / sûre féminine, classiquer Aymon / démon masculine, classiques naguère / guerre féminine, classiquet campéador / d'or masculine, classiqueu étique / politique féminine, classiquev réalisé / passé masculine, classiquew fenêtre / d'être féminine, classiquex malaisé / rusé masculine, classiquey clairière / derrière féminine, classiquez pouvait / revêt masculine, classiquea frère / extraire féminine, classiqueb talus / révolus masculine, classiquec moyenne / Guyenne féminine, classiqued cheveux / veux masculine, classiquee profonde / sonde féminine, classiquef bas / Barabbas masculine, classiqueg semaine / humaine féminine, classiqueh hideux / deux masculine, classiquei poignée / décharnée féminine, classiquej toujours / tours masculine, classiquek appelle / pelle féminine, classiquel va / trouva masculine, classiquem forme / énorme féminine, classiquen Caïn / main masculine, classiqueo vide / livide féminine, classiquep fossé / baissé masculine, classiqueq frappe / chausse-trape féminine, classiquer retentit / sortit masculine, classiques superbe / d'herbe féminine, classiquet feu / lieu masculine, classiqueu mystère / terre féminine, classiquev Gaïffer / l'enfer masculine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources