La légende des siècles, 1877· I La terre
Hymne
Elle est la terre, elle est‖ la plaine, elle est le champ.Elle est chère à tous ceux‖ qui sèment en marchant ;Elle offre un lit de mousse au pâtre ;Frileuse, elle se chauffe‖ au soleil éternel,Rit, et fait cercle avec‖ les planètes du cielComme des sœurs autour de l'âtre.
Elle aime le rayon‖ propice aux blés mouvants,Et l'assainissement‖ formidable des vents,Et les souffles, qui sont des lyres,Et l'éclair, front vivant‖ qui, lorsqu'il brille et fuit,Tout ensemble épouvante‖ et rassure la nuitA force d'effrayants sourires.
Gloire à la terre ! Gloire‖ à l'aube où Dieu paraît !Au fourmillement d'yeux‖ ouverts dans la forêt,Aux fleurs, aux nids que le jour dore !Gloire au blanchissement‖ nocturne des sommets !Gloire au ciel bleu qui peut,‖ sans s'épuiser jamais,Faire des dépenses d'aurore !
La terre aime ce ciel‖ tranquille, égal pour tous,Dont la sérénité‖ ne dépend pas de nous,Et qui mêle à nos vils désastres,A nos deuils, aux éclats‖ de rires effrontés,A nos méchancetés,‖ à nos rapidités,La douceur profonde des astres.
La terre est calme auprès‖ de l'océan grondeur ;La terre est belle ; elle a‖ la divine pudeurDe se cacher sous les feuillages ;Le printemps son amant‖ vient en mai la baiser ;Elle envoie au tonnerre‖ altier pour l'apaiserLa fumée humble des villages.
Ne frappe pas, tonnerre.‖ Ils sont petits ceux-ci.La terre est bonne ; elle est‖ grave et sévère aussi ;Les roses sont pures comme elle ;Quiconque pense, espère‖ et travaille lui plaît,Et l'innocence offerte‖ à tout homme est son lait,Et la justice est sa mamelle.
La terre cache l'or‖ et montre les moissons ;Elle met dans le flanc‖ des fuyantes saisonsLe germe des saisons prochaines,Dans l'azur les oiseaux‖ qui chuchotent : aimons !Et les sources au fond‖ de l'ombre, et sur les montsL'immense tremblement des chênes.
L'harmonie est son œuvre‖ auguste sous les cieux ;Elle ordonne aux roseaux‖ de saluer, joyeuxEt satisfaits, l'arbre superbe ;Car l'équilibre, c'est‖ le bas aimant le haut ;Pour que le cèdre altier‖ soit dans son droit, il fautLe consentement du brin d'herbe.
Elle égalise tout‖ dans la fosse, et confondAvec les bouviers morts‖ la poussière que fontLes Césars et les Alexandres ;Elle envoie au ciel l'âme‖ et garde l'animal ;Elle ignore, en son vaste‖ effacement du mal,La différence des deux cendres.
Elle paie à chacun‖ sa dette, au jour la nuit,A la nuit le jour, l'herbe‖ aux rocs, aux fleurs le fruit ;Elle nourrit ce qu'elle crée,Et l'arbre confiant‖ quand l'homme est incertain ;O confrontation‖ qui fait honte au destin,O grande nature sacrée !
Elle fut le berceau‖ d'Adam et de Japhet,Et puis elle est leur tombe ;‖ et c'est elle qui faitDans Tyr qu'aujourd'hui l'on ignore,Dans Sparte et Rome en deuil,‖ dans Memphis abattu,Dans tous les lieux où l'homme‖ a parlé, puis s'est tu,Chanter la cigale sonore.
Pourquoi ? Pour consoler‖ les sépulcres dormants.Pourquoi ? Parce qu'il faut‖ faire aux écroulementsSuccéder les apothéoses,Aux voix qui disent Non‖ les voix qui disent Oui,Aux disparitions‖ de l'homme évanouiLe chant mystérieux des choses.
La terre a pour amis‖ les moissonneurs ; le soir,Elle voudrait chasser‖ du vaste horizon noirL'âpre essaim des corbeaux voraces,A l'heure où le bœuf las‖ dit : Rentrons maintenant ;Quand les bruns laboureurs‖ s'en reviennent traînantLes socs pareils à des cuirasses.
Elle enfante sans fin‖ les fleurs qui durent peu :Les fleurs ne font jamais‖ de reproches à Dieu ;Des chastes lys, des vignes mûres,Des myrtes frissonnant‖ au vent, jamais un criNe monte vers le ciel‖ vénérable, attendriPar l'innocence des murmures.
Elle ouvre un livre obscur‖ sous les rameaux épais ;Elle fait son possible,‖ et prodigue la paixAu rocher, à l'arbre, à la plante,Pour nous éclairer, nous,‖ fils de Cham et d'Hermès,Qui sommes condamnés‖ à ne lire jamaisQu'à de la lumière tremblante.
Son but, c'est la naissance‖ et ce n'est pas la mortC'est la bouche qui parle‖ et non la dent qui mord ;Quand la guerre infâme se rueCreusant dans l'homme un vil‖ sillon de sang baigné,Farouche, elle détourne‖ un regard indignéDe cette sinistre charrue.
Meurtrie, elle demande‖ aux hommes : A quoi sertLe ravage ? Quel fruit‖ produira le désert ?Pourquoi tuer la plaine verte ?Elle ne trouve pas‖ utiles les méchants,Et pleure la beauté‖ virginale des champsDéshonorés en pure perte.
La terre fut jadis‖ Cérès, Alma Cérès,Mère aux yeux bleus des blés,‖ des prés et des forêtsEt je l'entends qui dit encore :Fils, je suis Démèter,‖ la déesse des dieux ;Et vous me bâtirez‖ un temple radieuxSur la colline Callichore.
Versification
- Forme
- 18 sizains (sizains)
- Rimes
- 2{6(aabccb) 1(aabaab) 1(aabccb)} 2(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (72 de 12, 36 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 18 sizains
- Mots à la rime
- a champ / marchant masculine, non classiqueb pâtre / l'âtre féminine, classiquec éternel / ciel masculine, classiquea mouvants / vents masculine, classiqueb lyres / sourires féminine, classiquec fuit / nuit masculine, classiquea paraît / forêt masculine, classiqueb dore / d'aurore féminine, classiquec sommets / jamais masculine, classiquea tous / nous masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquec effrontés / rapidités masculine, classiquea grondeur / pudeur masculine, classiqueb feuillages / villages féminine, classiquec baiser / l'apaiser masculine, classiquea ceux-ci / aussi masculine, classiqueb elle / mamelle féminine, classiquec plaît / lait masculine, classiquea moissons / saisons masculine, classiqueb prochaines / chênes féminine, classiquec aimons / monts masculine, classiquea cieux / joyeux masculine, classiqueb superbe / d'herbe féminine, classiquec haut / faut masculine, classiquea confond / font masculine, classiqueb Alexandres / cendres féminine, classiquec l'animal / mal masculine, classiquea nuit / fruit masculine, classiqueb crée / sacrée féminine, classiquec incertain / destin masculine, classiquea Japhet / fait masculine, classiqueb ignore / sonore féminine, classiquec abattu / tu masculine, classiquea dormants / écroulements masculine, classiqueb apothéoses / choses féminine, classiquec Oui / évanoui masculine, classiquea soir / noir masculine, classiqueb voraces / cuirasses féminine, classiquec maintenant / traînant masculine, classiquea peu / Dieu masculine, classiqueb mûres / murmures féminine, classiquec cri / attendri masculine, classiquea épais / paix masculine, classiqueb plante / tremblante féminine, classiquec d'Hermès / jamais masculine, classiquea mort / mord masculine, classiqueb rue / charrue féminine, classiquec baigné / indigné masculine, classiquea sert / désert masculine, classiqueb verte / perte féminine, classiquec méchants / champs masculine, classiquea Cérès / forêts masculine, classiqueb encore / Callichore féminine, classiquec dieux / radieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources