La légende des siècles, 1877· II Suprématie
Suprématie
Lorsque les trois grands dieux‖ eurent dans un cachotMis les démons, chassé‖ les monstres de là-haut,Ôté sa griffe à l'hydre,‖ au noir dragon son aile,Et sur ce tas hurlant‖ fermé l'ombre éternelle,Laissant grincer l'enfer,‖ ce sépulcre vivant,Ils vinrent tous les trois,‖ Vâyou, le dieu du Vent,Agni, dieu de la Flamme,‖ Indra, dieu de l'Espace,S'asseoir sur le zénith,‖ qu'aucun mont ne dépasse,Et se dirent, ayant‖ dans le ciel radieuxChacun un astre au front :‖ Nous sommes les seuls dieux !
Tout à coup devant eux‖ surgit dans l'ombre obscureUne lumière ayant‖ les yeux d'une figure.
Ce que cette lumière‖ était, rien ne sauraitLe dire, et, comme brille‖ au fond d'une forêtUn long rayon de lune‖ en une route étroite,Elle resplendissait,‖ se tenant toute droite.Ainsi se dresse un phare‖ au sommet d'un récif.C'était un flamboiement‖ immobile, pensif,Debout.Et les trois dieux s’étonnèrent.Ils dirent :Qu’est ceci ?Tout se tut et les cieux attendirent.— Dieu Vâyou, dit Agni,‖ dieu Vâyou, dit Indra,Parle à cette lumière.‖ Elle te répondra.Crois-tu que tu pourras savoir ce qu’elle est ?— Certes,Dit Vâyou. Je le puis.Les profondeurs désertesSongeaient ; tout fuyait, l'aigle‖ ainsi que l'alcyon.
Alors Vâyou marcha‖ droit à la vision.— Qu'es-tu ? cria Vâyou,‖ le dieu fort et suprême.Et l'apparition‖ lui dit : — Qu'es-tu toi-même ?Et Vâyou dit : — Je suis‖ Vâyou, le dieu du Vent.— Et qu’est-ce que tu peux ?— je peux, en me levant,Tout déplacer, chasser‖ les flots, courber les chênes,Arracher tous les gonds,‖ rompre toutes les chaînes,Et si je le voulais,‖ d'un souffle, moi Vâyou,Plus aisément qu'au fleuve‖ on ne jette un caillouOu que d'une araignée‖ on ne crève les toiles,J'emporterais la terre‖ à travers les étoiles.
L'apparition prit‖ un brin de paille et dit :— Emporte ceci.Puis, avant qu’il répondît,Elle posa devant‖ le dieu le brin de paille.
Alors, avec des yeux‖ d'orage et de bataille,Le dieu Vâyou se mit‖ à grandir jusqu'au ciel,Il troua l'effrayant‖ plafond torrentiel,Il ne fut plus qu'un monstre‖ ayant partout des bouches,Pâle, il démusela‖ les ouragans farouchesEt mit en liberté‖ l'âpre meute des airs ;On entendit mugir‖ le semoun des désertsEt l'aquilon qui peut,‖ par-dessus les épaulesDes montagnes, pousser‖ l'océan jusqu'aux pôles ;Vâyou, géant des vents,‖ immense, au-dessus d'euxPlana, gronda, frémit‖ et rugit, et, hideux,Remua les profonds‖ tonnerres de l'abîme ;Tout l'univers trembla‖ de la base à la cimeComme un toit où quelqu'un‖ d'affreux marche à grands pas.
Le brin de paille aux pieds‖ du dieu ne bougea pas.
Le dieu s’en retourna.— Dieu du vent, notre frère,Parle, as-tu pu savoir‖ ce qu'est cette lumière ?
Et Vâyou répondit‖ aux deux autres dieux : Non.
— Agni, dit Indra ; frère‖ Agni, mon compagnon,Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi ?— Sans doute,Dit Agni.Le dieu rouge, Agni, que l’eau redoute,Et devant qui médite‖ à genoux le bouddha,Alla vers la clarté‖ sereine et demanda :— Qu’es-tu, clarté ?— Qu’es-tu toi-même ? lui dit-elle.— Le dieu du Feu.— Quelle est ta puissance ?— Elle est telleQue, si je veux, je puis‖ brûler le ciel noirci,Les mondes, les soleils, et tout.— Brûle ceci,Dit la clarté, montrant‖ au dieu le brin de paille.
Alors, comme un bélier‖ défonce une muraille,Agni, frappant du pied,‖ fit jaillir de partoutLa flamme formidable,‖ et, fauve, ardent, debout,Crachant des jets de lave‖ entre ses dents de braise,Fit sur l'humble fétu‖ crouler une fournaise ;Un soufflement de forge‖ emplit le firmament ;Et le jour s'éclipsa‖ dans un vomissementD'étincelles, mêlé‖ de tant de nuit et d'ombreQu'une moitié du ciel‖ en resta longtemps sombre ;Ainsi bout le Vésuve,‖ ainsi flambe l'Hékla.Lorsque enfin la vapeur‖ énorme s'envola,Quand le dieu rouge Agni,‖ dont l'incendie est l'âme,Eut éteint ce tumulte‖ effroyable de flammeOù grondait on ne sait‖ quel monstrueux soufflet,Il vit le brin de paille‖ à ses pieds, qui semblaitN'avoir pas même été‖ touché par la fumée.
Le dieu s’en revint.— Dieu du feu, force enflammée,Quelle est cette lumière‖ enfin ? Sais-tu son nom ?Dirent les autres dieux.Agni répondit : Non.— Indra, dit Vâyou ; frère‖ Indra, dit Agni, sage !Roi dieu ! qui, sans passer,‖ de tout vois le passage,Peux-tu savoir, ô toi‖ dont rien ne se perdra,Ce qu’est cette clarté qui nous regarde ?IndraRépondit : Oui.Toujours droite, la clarté pureBrillait, et le dieu vint lui parler.— O figure,Qu'es-tu ? dit Indra, d'ombre‖ et d'étoiles vêtu.Et l'apparition‖ dit : — Toi-même, qu'es-tu ?Indra lui dit : — Je suis‖ Indra, dieu de l'Espace.— Et quel est ton pouvoir, dieu ?— Sur sa carapaceLa divine tortue,‖ aux yeux toujours ouverts,Porte l'éléphant blanc‖ qui porte l'univers.Autour de l'univers‖ est l'infini. Ce gouffreContient tout ce qui vit,‖ naît, meurt, existe, souffre,Règne, passe ou demeure,‖ au sommet, au milieu,En haut, en bas, et c'est‖ l'espace, et j'en suis dieu.Sous moi la vie obscure‖ ouvre tous ses registres ;Je suis le grand voyant‖ des profondeurs sinistres ;Ni dans les bleus édens,‖ ni dans l'enfer hagard,Rien ne m'échappe, et rien‖ n'est hors de mon regard ;Si quelque être pour moi‖ cessait d'être visible,C'est lui qui serait dieu,‖ pas nous ; c'est impossible.Étant l'énormité,‖ je vois l'immensité ;Je vois toute la nuit‖ et toute la clarté ;Je vois le dernier lieu,‖ je vois le dernier nombre,Et ma prunelle atteint‖ l'extrémité de l'ombre ;Je suis le regardeur‖ infini. Dans ma mainJ'ai tout, le temps, l'esprit,‖ hier, aujourd'hui, demain.Je vois les trous de taupe‖ et les gouffres d'aurore.Tout ! et là même où rien‖ n'est plus, je vois encore.Depuis l'azur sans borne‖ où les cieux sur les cieuxTournent comme un rouage‖ aux flamboyants essieux,Jusqu'au néant des mots‖ auquel le ver travaille,Je sais tout ! je vois tout !— Vois-tu ce brin de paille ?Dit l'étrange clarté‖ d'où sortait une voix.Indra baissa la tête‖ et cria : Je le vois.Lumière, je te dis‖ que j'embrasse tout l'être ;Toi-même, entends-tu bien,‖ tu ne peux disparaîtreDe mon regard, jamais‖ éclipsé ni décru !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 63((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a cachot / là-haut masculine, classiqueb aile / éternelle féminine, classiquec vivant / Vent masculine, classiqued l'Espace / dépasse féminine, classiquee radieux / dieux masculine, classiquea obscure / figure féminine, classiquea saurait / forêt masculine, classiqueb étroite / droite féminine, classiquec récif / pensif masculine, classiqued Debout / s’étonnèrent / dirent / ceci / attendirent féminine, classiquee Indra / répondra masculine, classiquef est / Certes / puis / désertes féminine, classiqueg l'alcyon / vision masculine, classiqueb suprême / toi-même féminine, classiquec Vent / peux / levant masculine, classiqued chênes / chaînes féminine, classiquee Vâyou / caillou masculine, classiquef toiles / étoiles féminine, classiquea dit / ceci / répondît masculine, classiqueb paille / bataille féminine, classiqueb ciel / torrentiel masculine, classiquec bouches / farouches féminine, classiqued airs / déserts masculine, classiquee épaules / pôles féminine, classiquef d'eux / hideux masculine, classiqueg l'abîme / cime féminine, classiqueh pas masculine, classiquea retourna / frère / lumière féminine, classiquea Non / compagnon masculine, classiqueb toi / doute / Agni / redoute féminine, classiquec bouddha / demanda masculine, classiqued clarté / elle / Feu / puissance / telle féminine, classiquee noirci / tout / ceci masculine, classiquef paille / muraille féminine, classiqueb partout / debout masculine, classiquec braise / fournaise féminine, classiqued firmament / vomissement masculine, classiquee d'ombre / sombre féminine, classiquef l'Hékla / s'envola masculine, classiqueg l'âme / flamme féminine, classiqueh soufflet / semblait masculine, classiquei fumée / revint / enflammée féminine, classiqueb nom / dieux / Non masculine, classiquec sage / passage féminine, classiqued perdra / regarde / Indra masculine, classiquee Oui / pure / parler / figure féminine, classiquef vêtu / qu'es-tu masculine, classiqueg l'Espace / dieu / carapace féminine, classiqueh ouverts / l'univers masculine, classiquei gouffre / souffre féminine, classiquej milieu / dieu masculine, classiquek registres / sinistres féminine, classiquel hagard / regard masculine, classiquem visible / impossible féminine, classiquen l'immensité / clarté masculine, classiqueo nombre / l'ombre féminine, classiquep main / demain masculine, classiqueq d'aurore / encore féminine, classiquer cieux / essieux masculine, classiques travaille / tout / paille féminine, classiquet voix / vois masculine, classiqueu l'être / disparaître féminine, classiquev décru / disparu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
147 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources