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un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1877· IX Avertissements et châtiments

L’aigle du casque

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 412 vers

O sinistres forêts,‖ vous avez vu ces ombresPasser, l'une après l'autre,‖ et, parmi vos décombres,Vos ruines, vos lacs,‖ vos ravins, vos halliers,Vous avez vu courir‖ ces deux noirs chevaliers ;Vous avez vu l'immense‖ et farouche aventure ;Les nuages, qui sont‖ errants dans la nature,Ont eu cette épouvante‖ énorme au-dessous d'eux ;La victoire fut sourde‖ et l'exploit fut hideux ;Et l'herbe et la broussaille‖ et les fleurs et les plantesEt les branches en sont‖ encor toutes tremblantes ;L'arbre en parle au rocher,‖ l'antre en parle au menhir ;Le vieux mont Lothian‖ semble se souvenir ;Et la fauvette en cause‖ avec la tourterelle.Et maintenant, disons‖ ce que fut la querelleEntre cet homme fauve‖ et ce tragique enfant.

Le fond, nul ne le sait.‖ L'obscur passé défendContre le souvenir‖ des hommes l'origineDes rixes de Ninive‖ et des guerres d'Égine,Et montre seulement‖ la mort des combattantsAprès l'échange amer‖ des rires insultants ;Ainsi les anciens chefs‖ d'Écosse et de NorthumbreNe sont guère pour nous‖ que du vent et de l'ombre ;Ils furent orageux,‖ ils furent ténébreux,C'est tout ces sombres lords‖ se dévoraient entre eux ;L'homme vient volontiers‖ vers l'homme à coups d'épée,Bruce hait Baliol‖ comme César Pompée ;Pourquoi ? Nous l'ignorons.‖ Passez, souffles du ciel.Dieu seul connaît la nuit.Le comte Strathaël,Roi d'Angus, pair d'Écosse,‖ est presque centenaire ;Le gypaète cache‖ un petit dans son aire,Et ce lord a le fils‖ de son fils près de lui ;Toute sa race ainsi‖ qu'un blême éclair a luiEt s'est éteinte ; il est‖ ce qui reste d'un monde ;Mais Dieu près du front chauve‖ a mis la tête blonde,L'aïeul a l'orphelin.‖ Jacque a six ans. Le lordUn soir l'appelle, et dit‖ je sens venir la mort.Dans dix ans tu seras‖ chevalier. Fils, écoute. —Et, le prenant à part‖ sous une sombre voûte,Il parla bas longtemps‖ à l'enfant adoré,Et quand il eut fini‖ l'enfant lui dit : — J'irai.Et l'aïeul s'écria :‖ — Pourtant il est sévèreEn sortant du berceau‖ de monter au calvaire,Et seize ans est un âge‖ où, certe, on aurait droitDe repousser du pied‖ le seuil du tombeau froid,D'ignorer la rancune‖ obscure des familles,Et de s'en aller rire‖ avec les belles filles ! —L’aïeul mourut.

Le temps fuit. Dix ans ont passé.

Tiphaine est dans sa tour‖ que protège un fossé,Debout, les bras croisés,‖ sur la haute muraille.Voilà longtemps qu'il n'a‖ tué quelqu'un, il bâille.

Dix ans, cela suffit‖ pour que les chênes vertsSoient d'une obscurité‖ plus épaisse couverts ;Dix ans, cela suffit‖ pour qu'un enfant grandisse.En dix ans, certe, Orphée‖ oublierait Eurydice,Admète son épouse‖ et Thisbé son amant,Mais pas un chevalier‖ n'oublierait un serment.

C'est le soir ; et Tiphaine‖ est oisif. Les mélèzesFont au loin un bruit vague‖ au penchant des falaises.

Ce Tiphaine est le lord‖ sauvage des forêts ;Pas un loup n'oserait‖ l'approcher de trop près ;Il s'est fait un royaume‖ avec une montagne ;On le craint en Écosse,‖ en Northumbre, en Bretagne ;On ne l'attaque pas,‖ tant il est toujours seul ;Être dans le désert,‖ c'est vivre en un linceul.Il fait peur. Est-il prince ?‖ est-il né sous le chaume ?On ne sait ; un bandit‖ qui serait un fantôme,C'est Tiphaine ; et les vents‖ et les lacs et les boisSemblent ne prononcer‖ son nom qu'à demi-voix ;Pourtant ce n’est qu’un homme ; il bâille.

Lord TiphaineA mis autour de lui‖ l'effroi comme une chaîne ;Mais il en sent le poids ;‖ tout s'enfuit devant lui ;Mais l'orgueil est la forme‖ altière de l'ennui.N'ayant personne à vaincre,‖ il ne sait plus que faire.Soudain il voit venir‖ l'écuyer qu'il préfère,Bernard, un bon archer‖ qui sait lire, et BernardDit : — Milord, préparez‖ la hache et le poignard.Un seigneur vous écrit.‖ — Quel est ce seigneur ? — Sire,C'est Jacques, lord d'Angus.‖ — Soit. Qu'est-ce qu'il désire ?— Vous tuer. — Réponds-lui que c’est bien.Peu de tempsSuffit pour rapprocher‖ deux hautains combattantsEt pour dire à la mort‖ qu'elle se tienne prête,L'éclair n'entendrait pas‖ Dieu lui criant : Arrête !Arriver, c’est la loi du sort.Il s’écoulaUne semaine. Puis‖ de Lorne à Knapdala,Douze sonneurs de cor‖ en dalmatiques rougesFirent savoir à tous,‖ aux manants dans leurs bouges,Au prêtre en son église,‖ au baron dans sa tour,Que deux lords entendaient‖ se rencontrer tel jour,Que saint Gildas serait‖ patron de la rencontre,Et qu'Angus étant pour,‖ Tiphaine serait contre ;Car l'usage est d'avoir‖ un saint pour les soldats,En Irlande Patrick,‖ en Écosse Gildas ;C'est pour ou contre un saint‖ que tout combat se livre ;Avec la liberté‖ de fuir et de poursuivre,D'être ferme ou tremblant,‖ magnanime ou couard,Cruel comme Beauclerc,‖ ou bon comme Édouard.

L'endroit pour le champ clos‖ fut choisi très farouche.Le dur hiver, qui change‖ en pierre l'eau qu'il touche,Ne laissait pousser là‖ sous la pluie et le ventQue des sapins, cassés‖ l'un par l'autre souvent,Les arbres n'étant pas‖ plus calmes que les hommes ;Tout sur terre est en proie,‖ ainsi que nous le sommes,Au souffle, à la tempête,‖ au funeste aquilon.Une corde est nouée‖ aux sapins d'un vallon ;Elle marque une enceinte,‖ une clairière ouverteSur des champs où la Tweed‖ coule dans l'herbe verte,Lente et molle rivière‖ aux roseaux murmurants.Un pêle-mêle obscur‖ d'arbres et de torrents,D'ombre et d'écroulement‖ de vie et de ravage,Entoure affreusement‖ la clairière sauvage.On en sort du côté‖ de la plaine. Et de làViennent les paysans‖ que le cor appela.La lice est pavoisée,‖ et sur les banderolesOn lit de fiers conseils‖ et de graves paroles :« — Brave qui n'est pas bon‖ n'est brave qu'à demi. »« — Soyez hospitalier,‖ même à votre ennemi ;« Le chêne au bûcheron ne refuse pas l’ombre. »

Les pauvres gens des bois‖ accourent en grand nombre,Plusieurs sont encor peints‖ comme étaient leurs aïeux,Des cercles d'un bleu sombre‖ agrandissent leurs yeux ;Sur leur tête attentive,‖ étonnée et muette,Les uns ont le héron,‖ les autres la chouette,Et l'on peut distinguer‖ aux plumes du bonnetLes scots d'Abernethy‖ des pictes de Menheit ;Ils ont l'habit de cuir‖ des antiques provinces ;Ils viennent contempler‖ le combat de deux princes,Mais restent à distance‖ et contemplent de loin,Car ils ont peur ; le peuple‖ est un pâle témoin.

Si l'on ne voyait pas‖ au ciel le tatouageDe l'azur, du rayon,‖ de l'ombre et du nuage,On n'apercevrait rien‖ qu'un paysage noir ;L'œil dans un clair-obscur‖ inquiétant à voirS'enfonce, et la bruyère‖ est morne, et dans la brumeOn devine, au-delà‖ des mers, l'Hékla qui fumeAinsi qu'un soupirail‖ d'enfer à l'horizon.Le juge du camp, fils‖ d'une altière maison,Lord Kaine, est assisté‖ de deux crieurs d'épée ;L'estrade est de peaux d'ours‖ et de renne drapée,Et quatre exerciseurs‖ redoutés du sabbatFont la police, ainsi‖ qu'il sied dans un combat.Un prêtre dit la messe,‖ et l'on chante une prose.

Fanfares. C’est Angus.Un cheval d’un blanc rosePorte un garçon doré,‖ vermeil, sonnant du cor,Qui semble presque femme‖ et qu'on sent vierge encor ;Doux être confiant‖ comme une fleur précoce.Il a la jambe nue‖ à la mode d'Écosse ;Plus habillé de soie‖ et de lin que d'acier,Il vient gaîment, suivi‖ d'un bouffon grimacier ;Il regarde, il écoute,‖ il rayonne, il ignore ;Et l'on croit voir l'entrée‖ aimable de l'aurore.On sent que, dans le monde‖ étrange où nous passons,Ce nouveau venu plein‖ de joie et de chansons,Tel que l'oiseau qui sort‖ de l'œuf et se délivre,A le mystérieux‖ contentement de vivre ;Pas d'être éblouissant‖ qui ne soit ébloui,Il rit. Ses témoins sont‖ du même âge que lui ;Tous chantent, légers, fiers,‖ laissant flotter les brides,C'est Mar, Argyle, Athol,‖ Rothsay, roi des Hébrides,David, roi de Stirling,‖ Jean, comte de Glascow ;Ils ont des colliers d'or‖ ou de roses au cou ;Ainsi se presse, au fond‖ des halliers, sous les aulnes,Derrière un petit dieu‖ l'essaim des jeunes faunes.Hurrah ! Cueillir des fleurs‖ ou bien donner leur sang.Que leur importe ? Autour‖ du comte adolescent,Page et roi, dont Hébé‖ serait la sœur jumelle,Un vacarme charmant‖ de panaches se mêle.O jeunes gens, déjà‖ risqués à peine éclos !Son cortège le suit‖ jusqu'au seuil du champ clos.Puis on le quitte. Il faut‖ qu'il soit seul ; et personneNe peut plus l'assister‖ dès que le clairon sonne ;Quoi qu'il advienne, il est‖ en proie au dur destin.On lit sur son écu,‖ pur comme le matin,La devise des rois‖ d'Angus : Christ et lumière.La jeunesse toujours‖ arrive la première ;Il approche joyeux,‖ fragile, triomphant,Plume au front ; et le peuple‖ applaudit cet enfant.Et le vent profond souffle‖ à travers les campagnes.

Tout à coup on entend‖ la trompe des montagnes,Chant des bois plus obscur‖ que le glas du beffroi ;Et brusquement on sent‖ de l'ombre autour de soi ;Bien qu'on soit sous le ciel,‖ on se croit dans un antre.Un homme vient du fond‖ de la forêt. Il entre.C’est Tiphaine.C’est lui.Hautain, dans le champ clos,Refoulant les témoins‖ comme une hydre les flots,Il pénètre. Il est droit‖ sous l'armure saxonne.Son cheval, qui connaît‖ ce cavalier, frissonne.Ce cheval noir et blanc‖ marche sans se courber ;Il semble que le ciel‖ sombre ait laissé tomberDes nuages mêlés‖ de lueurs sur sa croupe.Tiphaine est seul ; aucune‖ escorte, aucune troupe ;Il tient sa lance ; il a‖ la chemise de fer,La hache comme Oreste,‖ et, comme Gaïffer,Le poignard ; sa visière‖ est basse ; elle le masque ;Brave, il avance, avec‖ un aigle sur son casque.Un mot sur sa rondache‖ est écrit : Bellua.

Quand il vint, tout trembla ;‖ mais nul ne salua.

Les motifs du combat‖ étaient sérieux, certes ;Mais ni le pâtre errant‖ dans les landes désertes.Ni l'ermite adorant‖ dans sa grotte Jésus,Personne sous le ciel‖ ne les a jamais sus ;Et le juge du camp‖ les ignorait lui-même.

Les deux lords, comme il sied‖ à ce moment suprême,Se parlèrent de loin.— Bonjour, roi. — Bonjour, roi.— Je viens te demander‖ raison. Tu sais pourquoi ?— Que t’importe ?Et tous deux mirent la lance haute.Le juge du camp dit :‖ — Chacun de vous est l'hôteDu sépulcre, et ne peut‖ en sortir maintenantQue si Dieu le permet‖ au fond du ciel tonnant.Puis il reprit, selon‖ la coutume écossaise :— Milord, quel âge as-tu ?‖ — Quarante ans. — Et toi ? — Seize.— C'est trop jeune, cria‖ la foule. — Combattez,Dit le juge. Et l'on fit‖ le champs des deux côtés.

Être de même taille‖ et de même équipage,Combattre homme contre homme‖ ou page contre page,S'adosser à la tombe‖ en face d'un égal,Être Ajax contre Mars,‖ Fergus contre Fingal,C'est bien, et cela plaît‖ à la romance épique ;Mais là le brin de paille,‖ et là la lourde pique,Ici le vaste Hercule,‖ ici le doux Hylas !Polyphème devant‖ Acis, c'est triste, hélas !Le péril de l'enfant‖ fait songer à la mère ;Tous les Astyanax‖ attendrissent Homère,Et la lyre héroïque‖ hésite à publierLe combat du chevreuil‖ contre le sanglier.

L’huissier fit le signal. Allez !

Tous deux partirent.Ainsi deux éclairs vont‖ l'un vers l'autre et s'attirent.L'enfant aborda l'homme‖ et fit bien son devoir ;Mais l'homme n'eut pas l'air‖ de s'en apercevoir.Tiphaine s'arrêta,‖ muet, le laissant faire :Ainsi, prête à crouler,‖ l'avalanche diffère,Ainsi l'enclume semble‖ insensible au marteau ;Il était là, le poing‖ fermé comme un étau,Démon par le regard‖ et sphinx par le silence ;Et l'enfant en était‖ à sa troisième lanceQue Tiphaine n'avait‖ pas encor riposté ;Sur cet homme de fer‖ et de fatalitéQui paraissait rêver‖ au centre d'une toile,Pas plus ému d'un choc‖ que d'un souffle une étoile,L'enfant frappait, piquait,‖ taillait, recommençait,Tantôt sur le cimier,‖ tantôt sur le corset ;Et l'on eût dit la mouche‖ attaquant l'araignée.Sa face de sueur‖ était toute baignée.Tiphaine, tel qu'un roc,‖ immobile et debout,Méditait, et l'enfant‖ s'essoufflait. Tout à coupTiphaine dit : Allons !‖ Il leva sa visière,Fit un rugissement‖ de bête carnassière,Et sur le jeune comte‖ Angus il s'abattitD'un tel air infernal,‖ que le pauvre petitTourna bride, jeta‖ sa lance et prit la fuite.

Alors commença l'âpre‖ et sauvage poursuite,Et vous ne lirez plus‖ ceci qu'en frémissant.Tremblant, piquant des deux,‖ du côté qui descend,Devant lui, n'importe où,‖ dans la profondeur fauve,Les bras au ciel, l'enfant‖ épouvanté se sauve.Son cheval l'aime et fait‖ de son mieux. La forêtL'accepte et l'enveloppe,‖ et l'enfant disparaît.Tous se sont écartés‖ pour lui livrer passage.En le risquant ainsi‖ son aïeul fut-il sage ?Nul ne le sait ; le sort‖ est de mystères plein ;Mais la panique existe,‖ et le triste orphelinNe peut plus que s'enfuir‖ devant la destinée.Ah ! pauvre douce tête‖ au gouffre abandonnée !Il s'échappe, il s'esquive,‖ il s'enfonce à traversLes hasards de la fuite‖ obscurément ouverts,Hagard, à perdre haleine,‖ et sans choisir sa route ;Une clairière s'offre,‖ il s'arrête, il écoute,Le voilà seul ; peut-être‖ un dieu l'a-t-il conduit ?Tout à coup il entend‖ dans les branches du bruit… :

Ainsi dans le sommeil‖ notre âme d'effroi pleineParfois s'évade et sent‖ derrière elle l'haleineDe quelque noir cheval‖ de l'ombre et de la nuit ;On s'aperçoit qu'au fond‖ du rêve on vous poursuit.Angus tourne la tête,‖ il regarde en arrière ;Tiphaine monstrueux‖ bondit dans la clairière ;O terreur ! et l'enfant,‖ blême, égaré, sans voix,Court et voudrait se fondre‖ avec l'ombre des bois.L'un fuit, l'autre poursuit.‖ Acharnement lugubre !Rien, ni le roc debout,‖ ni l'étang insalubre,Ni le houx épineux,‖ ni le torrent profond.Rien n'arrête leur course‖ ils vont, ils vont, ils vont !Ainsi le tourbillon‖ suit la feuille arrachée.D'abord dans un ravin,‖ tortueuse tranchée,Ils serpentent, parfois‖ se touchant presque ; puisN'ayant plus que la fuite‖ et l'effroi pour appuis,Rapide, agile, et fils‖ d'une race écuyère,L'enfant glisse et, sautant‖ par-dessus la bruyère,Se perd dans le hallier‖ comme dans une mer.Ainsi courrait avril‖ poursuivi par l'hiver.Comme deux ouragans‖ l'un après l'autre ils passent.Les pierres sous leurs pas‖ roulent, les branches cassent.L'écureuil effrayé‖ sort des buissons tordus.Oh ! comment mettre ici‖ dans des vers éperdusLes bonds prodigieux‖ de cette chasse affreuse,Le coteau qui surgit,‖ le vallon qui se creuse,Les précipices, l'antre‖ obscur, l'escarpement,Les deux sombres chevaux,‖ le vainqueur écumant,L'enfant pâle, et l'horreur‖ des forêts formidables ?Il n'est pas pour l'effroi‖ de lieux inabordables,Et rien n'a jamais fait‖ reculer la fureur ;Comme le cerf, le tigre‖ est un ardent coureur ;Ils vont !On n’entend plus, même au loin, les haleinesDu peuple bourdonnant‖ qui s'en retourne aux plaines.Le vaincu, le vainqueur,‖ courent tragiquement.

Le bois, calme et désert‖ sous le bleu firmament,Remuait mollement‖ ses branchages superbes ;Les nids chantaient, les eaux‖ murmuraient dans les herbes ;On voyait tout briller,‖ tout aimer, tout fleurir.Grâce ! criait l'enfant,‖ je ne veux pas mourir !

Mais son cheval se lasse‖ et Tiphaine s'approche.

Tout à coup, d'un réduit‖ creusé dans une roche,Un vieillard au front blanc‖ sort, et, levant les bras,Dit : — De tes actions‖ un jour tu répondras ;Qui que tu sois, prends garde‖ à la haine ; elle enivre ;Celui qui va mourir‖ pour celui qui doit vivreT'implore. O chevalier,‖ épargne cet enfant !

Tiphaine furieux‖ d'un coup de hache fendL'âpre rocher qui sert‖ à ce vieillard d'asile,Et dit : — Tu vas le faire‖ échapper, imbécile !Et, sinistre, il remet‖ son cheval au galop.Quelle que soit la course‖ et la hâte du flot,Le vent lointain finit‖ toujours par le rejoindre ;Angus entend venir‖ Tiphaine, et le voit poindreParmi des profondeurs‖ d'arbres, à l'horizon.

Un couvent d'où s'élève‖ une vague oraisonApparaît ; on entend‖ une cloche qui tinte ;Et des rayons du soir‖ la haute église atteinteS'ouvre, et l'on voit sortir‖ du portail à pas lentsUne procession‖ d'ombres en voiles blancs ;Ce sont des sœurs ayant‖ à leur tête l'abbesse,Et leur chant grave monte‖ au ciel où le jour baisse ;Elles ont vu s'enfuir‖ l'enfant désespéré ;Alors leur voix profonde‖ a dit miserere ;L'abbesse les amène ;‖ elle dresse sa crosseEntre l'adolescent‖ frêle et l'homme féroce ;On porte devant elle‖ un grand crucifix noir ;Toutes ces vierges, sœurs‖ qu'enchaîne un saint devoir,Pleurent sur le vainqueur‖ comme sur la victime,Et viennent opposer‖ au passage d'un crimeLe Christ immense ouvrant‖ ses bras au genre humain.Tiphaine arrive sombre‖ et la hache à la main,Et crie à ce troupeau‖ murmurant grâce ! grâce !— Colombes, ôtez-vous‖ de là ; le vautour passe !

La nuit vient, et toujours,‖ tremblant, pleurant, fuyant,L'enfant effaré court‖ devant l'homme effrayant.C'est l'heure où l'horizon‖ semble un rêve, et recule.Clair de lune, halliers,‖ bruyère, crépuscule.La poursuite s'acharne,‖ et, plus qu'auparavantForcenée, à travers‖ les arbres et le vent,Fait peur à l'ombre même,‖ et donne le vertigeAux sapins sur les monts,‖ aux roses sur leur tige.L'enfant sans armes, l'homme‖ avec son couperet,Courent dans la noirceur‖ des bois, et l'on diraitQue dans la forêt spectre ils deviennent fantômes,

Une femme, d'un groupe‖ obscur de toits de chaumes,Sort, et ne peut parler,‖ les larmes l'étouffant ;C'est une mère, elle a‖ dans les bras son enfant,Et c'est une nourrice,‖ elle a le sein nu. — Grâce !Dit-elle, en bégayant ;‖ et dans le vaste espaceAngus s'enfuit. — Jamais !‖ dit Tiphaine inhumain.Mais la femme à genoux‖ lui barre le chemin.— Arrête ! sois clément,‖ afin que Dieu t'exauce !Grâce ! Au nom du berceau‖ n'ouvre pas une fosse !Sois vainqueur, c'est assez ;‖ ne sois pas assassin.Fais grâce. Cet enfant‖ que j'ai là sur mon seinT'implore pour l'enfant‖ que cherche ton épée.Entends-moi ; laisse fuir‖ cette proie échappée.Ah ! tu ne tueras point,‖ et tu m'écouteras,Chevalier, puisque j'ai‖ l'aurore dans mes bras.Songe à ta mère. Eh bien,‖ je suis mère comme elle.Homme, respecte en moi‖ la femme. — A bas, femelle !Dit Tiphaine, et du pied‖ il frappe ce sein nu.Ce fut dans on ne sait‖ quel ravin inconnuQue Tiphaine atteignit‖ le pauvre enfant farouche ;L'enfant pris n'eut pas même‖ un râle dans la bouche ;Il tomba de cheval,‖ et, morne, épuisé, las,Il dressa ses deux mains‖ suppliantes ; hélas !Sa mère morte était‖ dans le fond de la tombe,Et regardait.Tiphaine accourt, s’élance, tombeSur l'enfant, comme un loup‖ dans les cirques romains,Et d'un revers de hache‖ il abat ces deux mainsQui dans l'ombre élevaient‖ vers les cieux la prière ;Puis, par ses blonds cheveux‖ dans une fondrièreIl le traîne.Et riant de fureur, haletant,Il tua l'orphelin,‖ et dit : Je suis content !Ainsi rit dans son antre‖ infâme la tarasque.

Alors l'aigle d'airain‖ qu'il avait sur son casque,Et qui, calme, immobile‖ et sombre, l'observait,Cria : Cieux étoilés,‖ montagnes que revêtL'innocente blancheur‖ des neiges vénérables,O fleuves, ô forêts,‖ cèdres, sapins, érables,Je vous prends à témoin‖ que cet homme est méchant ! —Et, cela dit, ainsi‖ qu'un piocheur fouille un champ,Comme avec sa cognée‖ un pâtre brise un chêne,Il se mit à frapper‖ à coups de bec Tiphaine ;Il lui creva les yeux ;‖ il lui broya les dents ;Il lui pétrit le crâne‖ en ses ongles ardentsSous l'armet d'où le sang‖ sortait comme d'un crible,Le jeta mort à terre,‖ et s'envola terrible.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
199((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ombres / décombres féminine, classiqueb halliers / chevaliers masculine, classiquec aventure / nature féminine, classiqued d'eux / hideux masculine, classiquee plantes / tremblantes féminine, classiquef menhir / souvenir masculine, classiqueg tourterelle / querelle féminine, classiqueh enfant / défend masculine, classiqueb l'origine / d'Égine féminine, classiquec combattants / insultants masculine, classiqued Northumbre / l'ombre féminine, équivalentee ténébreux / eux masculine, classiquef d'épée / Pompée féminine, classiqueg ciel / nuit / Strathaël masculine, classiqueh centenaire / aire féminine, classiquei lui masculine, classiquej monde / blonde féminine, classiquek lord / mort masculine, classiquel écoute / voûte féminine, classiquem adoré / J'irai masculine, classiquen sévère / calvaire féminine, équivalenteo droit / froid masculine, classiquep familles / filles féminine, classiquea mourut / passé / fossé masculine, classiqueb muraille / bâille féminine, classiquea verts / couverts masculine, classiqueb grandisse / Eurydice féminine, classiquec amant / serment masculine, classiquea mélèzes / falaises féminine, classiquea forêts / près masculine, classiqueb montagne / Bretagne féminine, classiquec seul / linceul masculine, classiqued chaume / fantôme féminine, classiquee bois / demi-voix masculine, classiquea bâille / Tiphaine / chaîne féminine, classiqueb lui / l'ennui masculine, classiquec faire / préfère féminine, classiqued Bernard / poignard masculine, classiquee Sire / désire féminine, classiquef bien / temps / combattants masculine, classiqueg prête / Arrête féminine, classiqueh sort / s’écoula / Knapdala masculine, classiquei rouges / bouges féminine, classiquej tour / jour masculine, classiquek rencontre / contre féminine, classiquel soldats / Gildas masculine, classiquem livre / poursuivre féminine, classiquen couard / Édouard masculine, classiquea farouche / touche féminine, classiqueb vent / souvent masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classiqued aquilon / vallon masculine, classiquee ouverte / verte féminine, classiquef murmurants / torrents masculine, classiqueg ravage / sauvage féminine, classiqueh là / appela masculine, classiquei banderoles / paroles féminine, classiquej demi / ennemi masculine, classiquek l’ombre / nombre féminine, classiqueb aïeux / yeux masculine, classiquec muette / chouette féminine, classiqued bonnet / Menheit masculine, classiquee provinces / princes féminine, classiquef loin / témoin masculine, classiquea tatouage / nuage féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquec brume / fume féminine, classiqued l'horizon / maison masculine, classiquee d'épée / drapée féminine, classiquef sabbat / combat masculine, classiqueg prose / Angus / rose féminine, classiqueb cor / encor masculine, classiquec précoce / d'Écosse féminine, classiqued d'acier / grimacier masculine, classiquee ignore / l'aurore féminine, classiquef passons / chansons masculine, classiqueg délivre / vivre féminine, classiqueh ébloui / lui masculine, classiquei brides / Hébrides féminine, classiquej Glascow / cou masculine, classiquek aulnes / faunes féminine, classiquel sang / adolescent masculine, classiquem jumelle / mêle féminine, non classiquen éclos / clos masculine, classiqueo personne / sonne féminine, classiquep destin / matin masculine, classiqueq lumière / première féminine, classiquer triomphant / enfant masculine, classiques campagnes / montagnes féminine, classiqueb beffroi / soi masculine, classiquec antre / entre féminine, classiqued Tiphaine / lui / clos / flots masculine, classiquee saxonne / frissonne féminine, classiquef courber / tomber masculine, classiqueg croupe / troupe féminine, classiqueh fer / Gaïffer masculine, classiquei masque / casque féminine, classiquej Bellua / salua masculine, équivalentea certes / désertes féminine, classiqueb Jésus / sus masculine, classiquec lui-même / suprême féminine, classiqueb loin / roi / pourquoi masculine, classiquec t’importe / haute / l'hôte féminine, classiqued maintenant / tonnant masculine, classiquee écossaise / Seize féminine, classiquef Combattez / côtés masculine, classiquea équipage / page féminine, classiqueb égal / Fingal masculine, classiquec épique / pique féminine, classiqued Hylas / hélas masculine, classiquee mère / Homère féminine, classiquef publier / sanglier masculine, classiquea Allez / partirent / s'attirent féminine, classiqueb devoir / apercevoir masculine, classiquec faire / diffère féminine, classiqued marteau / étau masculine, classiquee silence / lance féminine, classiquef riposté / fatalité masculine, classiqueg toile / étoile féminine, classiqueh recommençait / corset masculine, classiquei l'araignée / baignée féminine, classiquej debout / coup masculine, classiquek visière / carnassière féminine, classiquel s'abattit / petit masculine, non classiquem fuite / poursuite féminine, classiqueb frémissant / descend masculine, classiquec fauve / sauve féminine, classiqued forêt / disparaît masculine, classiquee passage / sage féminine, classiquef plein / orphelin masculine, classiqueg destinée / abandonnée féminine, classiqueh travers / ouverts masculine, classiquei route / écoute féminine, classiquej conduit / bruit masculine, classiquea pleine / l'haleine féminine, classiqueb nuit / poursuit masculine, classiquec arrière / clairière féminine, classiqued voix / bois masculine, classiquee lugubre / insalubre féminine, classiquef profond / vont masculine, classiqueg arrachée / tranchée féminine, classiqueh puis / appuis masculine, classiquei écuyère / bruyère féminine, classiquej mer / l'hiver masculine, classiquek passent / cassent féminine, classiquel tordus / éperdus masculine, classiquem affreuse / creuse féminine, classiquen l'escarpement / écumant masculine, classiqueo formidables / inabordables féminine, classiquep fureur / coureur masculine, classiqueq vont / haleines / plaines féminine, classiquer tragiquement / firmament masculine, classiqueb superbes / herbes féminine, classiquec fleurir / mourir masculine, classiquea s'approche / roche féminine, classiqueb bras / répondras masculine, classiquec enivre / vivre féminine, classiqued enfant / fend masculine, classiqueb d'asile / imbécile féminine, classiquec galop / flot masculine, classiqued rejoindre / poindre féminine, classiquee l'horizon / oraison masculine, non classiqueb tinte / atteinte féminine, classiquec lents / blancs masculine, classiqued l'abbesse / baisse féminine, classiquee désespéré / miserere masculine, classiquef crosse / féroce féminine, classiqueg noir / devoir masculine, classiqueh victime / crime féminine, classiquei humain / main masculine, classiquej grâce / passe féminine, classiquea fuyant / effrayant masculine, classiqueb recule / crépuscule féminine, classiquec qu'auparavant / vent masculine, classiqued vertige / tige féminine, classiquee couperet / dirait masculine, classiquef fantômes / chaumes féminine, classiqueb l'étouffant / enfant masculine, classiquec Grâce / espace féminine, classiqued inhumain / chemin masculine, classiquee t'exauce / fosse féminine, classiquef assassin / sein masculine, classiqueg épée / échappée féminine, classiqueh m'écouteras / bras masculine, classiquei elle / femelle féminine, classiquej nu / inconnu masculine, classiquek farouche / bouche féminine, classiquel las / hélas masculine, classiquem tombe / regardait féminine, classiquen romains / mains masculine, classiqueo prière / fondrière féminine, classiquep traîne / haletant / content masculine, classiqueq tarasque / casque féminine, classiqueb l'observait / revêt masculine, classiquec vénérables / érables féminine, classiqued méchant / champ masculine, classiquee chêne / Tiphaine féminine, classiquef dents / ardents masculine, non classiqueg crible / terrible féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

412 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources