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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1877· V Après les dieux, les rois· I De Messa à Attila

Le Détroit de l’Euripe

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 121 vers

Il faisait nuit ; le ciel‖ sinistre était sublime ;La terre offrait sa brume‖ et la mer son abîme.Voici la question‖ qui se posait devantDes hommes secoués‖ par l'onde et par le vent :Faut-il fuir le détroit‖ d'Euripe ? Y faut-il faireUn front terrible à ceux‖ que le destin préfère,Et qui sont les affreux‖ conquérants sans pitié ?Ils ont une moitié,‖ veulent l'autre moitié,Et ne s'arrêteront‖ qu'ayant toute la terre.Demeurer, ou partir ?‖ Choix grave. Angoisse austère.Les chefs délibéraient‖ sur un grand vaisseau noir.Bien que ce ne soit pas‖ la coutume d'avoirDes colloques la nuit‖ entre les capitaines,La guerre ayant déjà‖ des chances incertaines,Et l'ombre ne pouvant,‖ dans les camps soucieux,Qu'ajouter à la nuit‖ des cœurs la nuit des cieux,Bien que l'heure lugubre‖ où le prêtre méditeSoit aux discussions‖ des soldats interdite,On était en conseil,‖ vu l'urgence. Il fallaitSavoir si l'on peut prendre‖ une hydre en un filetEt la Perse en un siège,‖ et forcer les passagesDe l'Euripe, malgré‖ l'abîme et les présages.Les hommes ont l'énigme‖ éternelle autour d'eux.Devait-on accepter‖ un combat hasardeux ?Les nefs étaient à l'ancre‖ autour du grand navire,Les mâts se balançaient‖ sur le flot qui chavire,L'aquilon remuait‖ l'eau que rien ne corrompt ;Et sur la poupe altière‖ où veillaient, casque au front,Les archers de Platée,‖ hommes de haute taille,Thémistocle, debout‖ en habit de bataille,Cherchant à distinguer‖ dans l'ombre des lueurs,Parlait aux commandants‖ de la flotte, rêveurs.

— Eurybiade, à qui‖ Pallas confie Athène,Noble Adymanthe, fils‖ d'Ocyre, capitaineDe Corinthe, et vous tous,‖ princes et chefs, sachezQue les dieux sont sur nous‖ à cette heure penchés ;Tandis que ce conseil‖ hésite, attend, varie,Je vois poindre une larme‖ aux yeux de la patrie ;La Grèce en deuil chancelle‖ et cherche un point d'appui.Rois, je sens que tout ment,‖ demain trompe aujourd'hui,Le jour est louche, l'air‖ est fuyant, l'onde est lâcheLe sort est une main‖ qui nous tient, puis nous lâche ;J'estime peu la vague‖ instable, mais je disQu'un gouffre est moins mouvant‖ sous des pieds plus hardisEt qu'il faut traiter l'eau‖ comme on traite la vie,Avec force et dédain ;‖ et, n'ayant d'autre envieQue la bataille, ô grecs,‖ je la voudrais tenter !Il est temps que les cœurs‖ renoncent à douter,Et tout sera perdu,‖ peuple, si tu n'opposesLa fermeté de l'homme‖ aux trahisons des choses.Nous sommes de fort près‖ par Némésis suivis,Tout penche, et c'est pourquoi‖ je vous dis mon avis.Restons dans ce détroit.‖ Ce qui me détermine,C'est de sauver Mégare,‖ Égine et Salamine,Et je trouve prudent‖ en même temps que fierDe protéger la terre‖ en défendant la mer.L'immense roi venu‖ des ténèbres profondesEst sur le tremblement‖ redoutable des ondes,Qu'il y reste, et luttons‖ corps à corps. Rois, je veuxPrendre aux talons celui‖ qui nous prend aux cheveux,Et frapper cet Achille‖ à l'endroit vulnérable.Que l'augure, appuyé‖ sur son sceptre d'érable,Interroge le foie‖ et le cœur des moutonsEt tende dans la nuit‖ ses deux mains à tâtons,C'est son affaire ; moi‖ soldat, j'ai pour augureLe Glaive, et c'est par lui‖ que je me transfigure.Combattre, c'est démence ?‖ Ah ! soyons insensés !Je sais bien que ce prince‖ est effrayant, je saisQue du vaisseau qu'il monte‖ un démon tient la barre ;Ces mèdes sont hideux,‖ et leur flotte barbareFait fuir éperdument‖ la flottante Délos ;Ils ont bouleversé‖ la mer, troublé ses flots,Et dispersé si loin‖ devant eux les écumesQue l'eau de l'Hellespont‖ va se briser à Cumes,Je sais cela. Je sais‖ aussi qu'on peut mourir.

UN PRÊTRE

Ce n'est point pour l'Hadès,‖ trop pressé de s'ouvrir,Que la nature, source‖ et principe des choses,Tend sa triple mamelle‖ à tant de bouches roses ;Elle n'a point pour but‖ le monstrueux tombeau ;Elle hait l'affreux Mars‖ soufflant sur son flambeauTendre, elle donne, au seuil‖ des jours pleins de chimères,Pour berceuse aux enfants‖ l'espérance des mères,Et le glaive farouche‖ est par elle abhorréQuand elle fait jaillir‖ des seins le lait sacré.

THEMISTOCLE

Prêtre, je sais cela.‖ Mais la patrie existe.Pour les vaincus, la lutte‖ est un grand bonheur tristeQu'il faut faire durer‖ le plus longtemps qu'on peut.Tâchons de faire au fil‖ des Parques un tel nœudQue leur fatal rouet‖ déconcerté s'arrête.Ici nous couvrons tout,‖ de l'Eubée à la Crète ;C'est donc ici qu'il faut‖ frapper ce roi, contraintDe confier sa flotte‖ au détroit qui l'étreint ;Nous sommes peu nombreux,‖ mais profitons de l'ombre,La grande audace peut‖ cacher le petit nombre ;Et d'ailleurs à la mort‖ nous irons radieux.Montrons nos cœurs vaillants‖ à ce grand ciel plein d'yeux.Si l'abîme est obscur,‖ les étoiles sont claires :Les heures noires sont‖ de bonnes conseillères,O rois, et je reçois‖ volontiers de la nuitL'avis sombre qui fait‖ que l'ennemi s'enfuit.Par le tombeau béant‖ je me laisse convaincre ;Consentir à mourir‖ c'est consentir à vaincre ;La tombe est la maison‖ du pâle sphinx guerrierQui promet un cyprès‖ et qui donne un laurier ;Elle se ferme au brave‖ osant heurter sa porte ;Car, devant un héros,‖ la mort est la moins forte.C'est pourquoi ceux qui sont‖ imprudents ont raison.Les deux mille vaisseaux‖ qu'on voit à l'horizonNe me font pas peur. J'ai‖ nos quatre cents galères,L'onde, l'ombre, l'écueil,‖ le vent, et nos colères.Il est temps que les dieux‖ nous aident ; et d'ailleursNous serons pires, nous,‖ s'ils ne sont pas meilleurs.Nous les ferons rougir‖ de nous trahir. Le sage,C'est le hardi. Vaincu,‖ moi, je crache au visageDu destin ; et, vainqueur,‖ et mon pays sauvé,J'entre au temple et je baise‖ à genoux le pavé.Combattons. —Comme s’ils entendaient ces paroles,Les vaisseaux secouaient‖ aux vents leurs banderoles ;Deux jours après, à l'heure‖ où l'aube se leva,Les chevaux du soleil‖ dirent : Xercès s'en va !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
60((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a sublime / abîme féminine, classiqueb devant / vent masculine, classiquec faire / préfère féminine, classiqued pitié / moitié masculine, classiquee terre / austère féminine, classiquef noir / d'avoir masculine, classiqueg capitaines / incertaines féminine, classiqueh soucieux / cieux masculine, classiquei médite / interdite féminine, classiquej fallait / filet masculine, classiquek passages / présages féminine, classiquel d'eux / hasardeux masculine, classiquem navire / chavire féminine, classiquen corrompt / front masculine, classiqueo taille / bataille féminine, classiquep lueurs / rêveurs masculine, classiquea Athène / capitaine féminine, classiqueb sachez / penchés masculine, classiquec varie / patrie féminine, classiqued d'appui / aujourd'hui masculine, classiquee lâche féminine, classiquef dis / hardis masculine, classiqueg vie / envie féminine, classiqueh tenter / douter masculine, classiquei n'opposes / choses féminine, classiquej suivis / avis masculine, classiquek détermine / Salamine féminine, classiquel fier / mer masculine, classiquem profondes / ondes féminine, classiquen veux / cheveux masculine, classiqueo vulnérable / d'érable féminine, classiquep moutons / tâtons masculine, classiqueq augure / transfigure féminine, classiquer insensés / sais masculine, classiques barre / barbare féminine, équivalentet Délos / flots masculine, classiqueu écumes / Cumes féminine, classiquev mourir / s'ouvrir masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquec tombeau / flambeau masculine, classiqued chimères / mères féminine, classiquee abhorré / sacré masculine, classiquea existe / triste féminine, classiqueb peut / nœud masculine, classiquec s'arrête / Crète féminine, classiqued contraint / l'étreint masculine, classiquee l'ombre / nombre féminine, classiquef radieux / d'yeux masculine, classiqueg claires / conseillères féminine, classiqueh nuit / s'enfuit masculine, classiquei convaincre / vaincre féminine, classiquej guerrier / laurier masculine, classiquek porte / forte féminine, classiquel raison / l'horizon masculine, classiquem galères / colères féminine, classiquen d'ailleurs / meilleurs masculine, classiqueo sage / visage féminine, classiquep sauvé / pavé masculine, classiqueq Combattons / paroles / banderoles féminine, classiquer leva / va masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources