La légende des siècles, 1877· III Entre géants et dieux
Le Géant, aux Dieux
Le géant
Un mot. Si, par hasard,‖ il vous venait l'idéeQue cette herbe où je dors,‖ de rosée inondée,Est faite pour subir‖ n'importe quel pied nu,Et que ma solitude‖ est au premier venu,Si vous pensiez entrer‖ dans l'ombre où je séjourneSans que ma grosse tête‖ au fond des bois se tourne,Si vous vous figuriez‖ que je vous laisseraisTout déranger, percer‖ des trous dans mes forêts,Ployer mes vieux sapins‖ et casser mes grands chênes,Mettre à la liberté‖ de mes torrents des chaînes,Chasser l'aigle, et marcher‖ sur mes petites fleurs,Que vous pourriez venir‖ faire les enjôleursChez les nymphes des bois‖ qui ne sont que des sottes,Que vous pourriez le soir‖ amener dans mes grottesLa Vénus avec qui‖ tous vous vous mariez,Que je n'ai pas des yeux‖ pour voir, que vous pourriezVous vautrer sur mes joncs‖ où les dragons des antresLaissent en s'en allant‖ la trace de leurs ventres,Que vous pourriez salir‖ la pauvre source en pleurs,Que je vous laisserais,‖ ainsi que des voleurs,Aller, venir, rôder‖ dans la grande nature ;Si vous imaginiez‖ cette étrange aventureQu'ici je vous verrais‖ rire, semer l'effroi,Faire l'amour, vous mettre‖ à votre aise chez moi,Sans des soulèvements‖ énormes de montagnes,Et sans vous traiter, vous,‖ princes, et vos compagnes,Comme les ours qu'au fond‖ des halliers je poursuis,Vous me croiriez plus bête‖ encor que je ne suis !
Jupiter
Vénus
Nous avons dans l’Olympe des chambres,Bonhomme.
Le géant
Oui, je sais bien, parce que j’ai des membresVastes, et que les doigts‖ robustes de mes piedsSemblent sur l'affreux tronc‖ des saules copiés,Parce que mes talons‖ sont tout noirs de poussière,Parce que je suis fait‖ de la pâte grossièreDont est faite la terre‖ auguste et dont sont faitsLes grands monts, ces muets‖ et sacrés portefaix ;Vu que des plus vieux rocs‖ j'ai passé les vieillesses,Et que je n'ai pas, moi,‖ toutes vos gentillesses,Étant une montagne‖ à forme humaine, au fondDu gouffre, où l'ombre avec‖ les pierres me confond,Vu que j'ai l'air d'un bloc,‖ d'une tour, d'un décombre,Et que je fus taillé‖ dans l'énormité sombre,Je passe pour stupide.‖ On rit de moi, vraiment,Et l'on croit qu'on peut tout‖ me faire impunément.Soit. Essayez. Tâtez‖ mon humeur endurante.Combien de dards avait‖ le serpent Stryx ? Quarante.Combien de pieds avait‖ l'hydre Phluse ? Trois cents.J'ai broyé Stryx et Phluase‖ entre mes poings puissants.Osez donc ! Ah ! je sens‖ la colère hagardeBattre de l'aile autour‖ de mon front. Prenez garde !Laissez-moi dans mon trou‖ plein d'ombre et de parfums.Que les olympiens‖ ne soient pas importuns,Car il se pour ait bien‖ qu'on vît de quelle sorteOn les chasse, et comment,‖ pour leur fermer sa porte,Un ténébreux s'y prend‖ avec les radieux,Si vous venez ici‖ m'ennuyer, tas de dieux !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 28((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a l'idée / inondée féminine, classiqueb nu / venu masculine, classiquec séjourne / tourne féminine, classiqued laisserais / forêts masculine, classiquee chênes / chaînes féminine, classiquef fleurs / enjôleurs masculine, classiqueg sottes / grottes féminine, classiqueh mariez / pourriez masculine, classiquei antres / ventres féminine, classiquej pleurs / voleurs masculine, classiquek nature / aventure féminine, classiquel l'effroi / moi masculine, classiquem montagnes / compagnes féminine, classiquen poursuis / suis masculine, classiquea toi / chambres / Bonhomme / membres féminine, classiqueb pieds / copiés masculine, classiquec poussière / grossière féminine, classiqued faits / portefaix masculine, classiquee vieillesses / gentillesses féminine, classiquef fond / confond masculine, classiqueg décombre / sombre féminine, classiqueh vraiment / impunément masculine, classiquei endurante / Quarante féminine, classiquej cents / puissants masculine, classiquek hagarde / garde féminine, classiquel parfums / importuns masculine, classiquem sorte / porte féminine, classiquen radieux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources