La légende des siècles, 1877· III Entre géants et dieux
Les temps paniques
Les dieux ont dit entre eux :‖ — Nous sommes la matière,Les dieux. Nous habitons‖ l'insondable frontièreAu-delà de laquelle‖ il n'est rien ; nous tenonsL'univers par le mal‖ qui règne sous nos noms,Par la guerre, euménide‖ éparse, par l'orgieChantante, dans la joie‖ et le meurtre élargie,Par Cupidon l'immense‖ enfant, par Astarté,Larve plaine de nuit‖ d'où sort une clarté.L'ouragan tourne autour‖ de nos faces sereines ;Les saisons sont des chars‖ dont nous tenons les rênes,Nous régnons, nous mettons‖ à la tempête un mors,Et nous sommes au fond‖ de la pâleur des morts.L'Olympe est à jamais‖ la cime de la vie ;Chronos est prisonnier ;‖ Géo tremble asservie ;Nous sommes tout. Nos coups‖ de foudre sont fumants.Jouissons. Sous nos pieds‖ un pavé d'ossements,C'est la terre ; un plafond‖ de néant sur nos têtes,C'est le ciel ; nous avons‖ les temples et les fêtes ;L'ombre que nous faisons‖ met le monde à genoux.Les premiers-nés du gouffre‖ étaient plus grands que nous,Nous leur avons jeté‖ l'Othryx et le Caucase ;A cette heure, un amas‖ de roches les écrase ;Poursuivons, achevons‖ notre œuvre, et consommonsLa lapidation‖ des géants par les monts !
Les dieux ont triomphé.‖ Leur victoire est tombéeSur Enna, sur Larisse‖ et Pylos, sur l'Eubée ;L'horizon est partout‖ difforme maintenant ;Pas un mont qui ne soit‖ blessé ; l'Atlas saignantEst noir sous l'assemblage‖ horrible des nuées ;Chalcis que les hiboux‖ emplissent de huées,La Thrace où l'on adore‖ un vieux glaive rouillé,L'Hémonie où l'éclair‖ féroce a travaillé,Sont de mornes déserts‖ que la ruine encombre.Une peau de satyre‖ écorché pend dans l'ombre,Car la lyre a puni‖ la flûte au fond des bois.La source aux pleurs profonds‖ sanglote à demi-voix.Où sont les jours d'Évandre‖ et les temps de Saturne ?On s'aimait. On se craint.‖ L'univers est nocturne ;L'azur hait le matin,‖ inutile doreur ;L'ombre auguste et hideuse‖ est pleine de terreur ;On entend des soupirs‖ étouffés dans les marbres ;Des simulacres sont‖ visibles sous les arbres,Et des spectres sont là,‖ signe d'un vaste ennui.Les bois naguère étaient‖ confiants, aujourd'huiIls ont peur, et l'on sent‖ que leur tremblement songeAux autans, rauque essaim‖ qui serpente et s'allongeEt qui souvent remplit‖ de trahisons l'éther ;Car l'orage est l'esclave‖ obscur de Jupiter.Les cavernes des fils‖ d'Inachus sont vacantes ;Le grand Orphée est mort‖ tué par les bacchantes ;Seuls les dieux sont debout,‖ formidables vivants,Et la terre subit‖ la sombre horreur des vents.Thèbe adore en tremblant‖ la foudre triomphale ;Et trois fleuves, le Styx,‖ l'Alphée et le Stymphale,Se sont enfuis sous terre‖ et n'ont plus reparu.Aquilon passe avec‖ un grondement bourru ;On ne sait ce qu'Eurus‖ complote avec Borée ;Faune se cache ainsi‖ qu'une bête effarée ;Plus de titans ; Mercure‖ éclipse Hypérion.Zéphire chante et danse‖ ainsi qu'un histrion ;Quant aux Cyclopes, fils‖ puînés, ils sont lâches,Ils servent ; ils ont fait‖ leur paix ; les viles tâchesConviennent aux cœurs bas ;‖ Vulcain, le dieu cagneux,Les emploie à sa forge,‖ a confiance en eux,Les gouverne, et, difforme‖ et boiteux, distribueL'ouvrage à ces géants‖ par qui la honte est bue ;Brontès fait des trépieds‖ qui parlent, PyracmonFait des spectres d'airain‖ où remue un démon ;On ne résiste plus‖ aux dieux, même en Sicile ;Polyphème amoureux‖ n'est plus qu'un imbécile,Et Galatée en rit avec Acis.Les champsN'ont presque plus de fleurs,‖ tant les dieux sont méchantsLes dieux semblent avoir‖ cueilli toutes les roses.Ils font la guerre à Pan,‖ à l'être, au gouffre, aux choses ;Ils ont mis de la nuit‖ jusque dans l'œil du lynx ;Ils ont pris l'ombre, ils ont‖ fait avouer les sphinx,Ils ont échoué l'hydre,‖ éteint les ignivomes,Et du sinistre enfer‖ augmenté les fantômes,Et, bouleversant tout,‖ ondes, souffles, typhons,Ils ont déconcerté‖ les prodiges profonds.La terre en proie aux dieux‖ fut le champ de bataille ;Ils ont frappé les fronts‖ qui dépassaient leur taille,Et détruit sans pitié,‖ sans gloire, sans pudeur,Hélas ! quiconque avait‖ pour crime la grandeur.
Les lacs sont indignés‖ des monts qu'ils réfléchissent,Car les monts ont trahi ;‖ sur un faîte où blanchissentDes os d'enfants percés‖ par les flèches du ciel,Cime aride et pareille‖ aux lieux semés de sel,La pierre qui jadis‖ fut Niobé médite ;La vaste Afrique semble‖ exilée et maudite ;Le Nil cache éperdu‖ sa source à tous les yeux,De peur de voir briser‖ son urne par les dieux ;On sent partout la fin,‖ la borne, la limite ;L'étang, clair sous l'amas‖ des branchages, imiteL'œil tragique et brillant‖ du fiévreux qui mourra ;L'effroi tient Delphe en Grèce‖ et dans l'Inde Ellorah ;Phœbus Sminthée usurpe‖ aux cieux le char solaire ;Que de honte ! Et l'on peut‖ juger de la colèreDe Démèter, l'aïeule‖ auguste de Cérès,Par l'échevèlement‖ farouche des forêts.La terre avait une âme‖ et les dieux l'ont tuée.Hélas ! dit le torrent.‖ Hélas ! dit la nuée.Les vagues voix du soir‖ murmurent : Oublions !L'absence des géants‖ attriste les lions.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 52((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a matière / frontière féminine, classiqueb tenons / noms masculine, classiquec l'orgie / élargie féminine, classiqued Astarté / clarté masculine, classiquee sereines / rênes féminine, classiquef mors / morts masculine, classiqueg vie / asservie féminine, classiqueh fumants / d'ossements masculine, classiquei têtes / fêtes féminine, classiquej genoux / nous masculine, classiquek Caucase / écrase féminine, classiquel consommons / monts masculine, classiquea tombée / l'Eubée féminine, classiqueb maintenant / saignant masculine, classiquec nuées / huées féminine, classiqued rouillé / travaillé masculine, classiquee encombre / l'ombre féminine, classiquef bois / demi-voix masculine, classiqueg Saturne / nocturne féminine, classiqueh doreur / terreur masculine, classiquei marbres / arbres féminine, classiquej ennui / aujourd'hui masculine, classiquek songe / s'allonge féminine, classiquel l'éther / Jupiter masculine, classiquem vacantes / bacchantes féminine, classiquen vivants / vents masculine, classiqueo triomphale / Stymphale féminine, classiquep reparu / bourru masculine, classiqueq Borée / effarée féminine, classiquer Hypérion / histrion masculine, classiques lâches / tâches féminine, classiquet cagneux / eux masculine, classiqueu distribue / bue féminine, classiquev Pyracmon / démon masculine, classiquew Sicile / imbécile féminine, classiquex Acis / champs / méchants masculine, classiquey roses / choses féminine, classiquez lynx / sphinx masculine, classiquea ignivomes / fantômes féminine, classiqueb typhons / profonds masculine, classiquec bataille / taille féminine, classiqued pudeur / grandeur masculine, classiquea réfléchissent / blanchissent féminine, classiqueb ciel / sel masculine, classiquec médite / maudite féminine, classiqued yeux / dieux masculine, classiquee limite / imite féminine, classiquef mourra / Ellorah masculine, non classiqueg solaire / colère féminine, classiqueh Cérès / forêts masculine, classiquei tuée / nuée féminine, classiquej Oublions / lions masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
105 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources