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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1883· XVII Le cercle des tyrans

Aux Rois

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 172 vers

I

Est-ce que vous croyez‖ que nous qui sommes là,Nous que de tout son poids‖ toujours l'ombre accabla,Nous le noir genre humain‖ farouche, nous la plèbe,Nous, les forçats du sol,‖ les captifs de la glèbe,Nous qui, de lassitude‖ expirants, n'avons droitQu'à la faim, à la soif,‖ à l'indigence, au froid,Qui, tués de travail,‖ agonisons pour vivre,Nous qu'à force d'horreur‖ le destin sombre enivre ;Est-ce que vous croyez‖ que nous vous aimons, vous.Nous vassaux, vous les rois !‖ nous moutons, vous les loupsAh ! vraiment, ce serait‖ curieux que des hommesHideux, désespérés,‖ hagards comme nous sommes,Nus sous leurs toits infects‖ et leurs haillons crasseux,Se prissent de tendresse‖ et d'extase pour ceuxQui les mangent, pour ceux‖ dont leur chair est la proie,Qui construisent avec‖ leur douleur de la joie,Et qui, repus, gorgés,‖ triomphants, gais, charmants,Bâtissent des palais‖ avec leurs ossements !Vous fourmillez sur nous !‖ vous pullulez horribles !Ce serait un miracle‖ à mettre dans les biblesQue nous vous bénissions‖ pour être dévorantsA nos dépens ; qu'un peuple‖ eût le goût des tyrans,Qu'une nation fût‖ de sa honte complice,Que la suppliciée‖ admirât le suppliceComme une femme adore‖ et baise son époux,Et qu'un lion devînt‖ amoureux de ses poux !Vos vices, ô tyrans,‖ ont pour lustre vos crimes ;Quand les rois, débauchés,‖ ivrognes, bas, infimes,Se sentent dégradés‖ et vils à tous les yeux,Vite en guerre ! et voilà‖ des hommes glorieux !C'est avec notre sang‖ que leur fange se lave.Par vous l'homme est reptile‖ et le peuple est esclave ;C'est par vous, j'en atteste‖ ici le bleu matin,J'en atteste l'affreux‖ mystère du destinQui pèse sur nous tous‖ et qui nous environne,Par vous, les porte-sceptre‖ et les porte-couronne,Par vous, les tout-puissants‖ et les forts, c'est par vousQue nous avons l'infâme‖ écorchure aux genoux,Que nous sommes abjects,‖ sinistres, incurables,Et que notre misère‖ est faite, ô misérables !Aussi, je vous le dis,‖ rois, nous vous détestons !Nous rampons dans la cave‖ éternelle à tâtons,Notre prunelle luit,‖ nous sommes dans nos antres.Maigres, pensifs, avec‖ nos petits sous nos ventres,Et nous songeons à vous,‖ les rois et les barons,Et nous vous exécrons‖ et nous vous abhorrons !

Mais nous sommes pourtant‖ façonnés de la sorteQue demain, s'il advient,‖ rois, que l'un de vous sorteTout à coup de la nuit‖ avec un astre au front,S'il est pour secourir‖ son pays brave et prompt,Ou s'il chante, toujours‖ jeune et beau, malgré l'âge,S'il est le roi David,‖ s'il est le roi Pélage,Nous sommes éblouis !‖ les oublis, les pardons,Nous remplissent le cœur,‖ et nous ne demandonsRien à celui-là, rien !‖ Malgré notre souffrance,S'il est grand par l'idée‖ ou par la délivrance,Nous l'aimons ! nous aimons‖ sa lyre ! nous aimonsSon glaive flamboyant‖ dans l'ombre sur les monts !Nous pourrions lui garder‖ rancune de vous autresMais non, nous devenons‖ ses soldats, ses apôtres,Ses légions, son camp,‖ sa tribu, ses amis.Nous lui sommes acquis,‖ nous lui sommes soumis,Il peut faire de nous‖ ce qu'il veut. Dans notre âmeNous voyons nos cités‖ et nos hameaux en flammeSauvés par ce vengeur‖ qui chasse l'étranger ;Ou nous sentons au fond‖ de nos haines plongerL'hymne de paix sorti‖ d'une bouche divine,Notre cœur s'ouvre au chant‖ sublime où l'on devineTout cet immense amour‖ par qui le monde vit ;Et nous suivons Pélage‖ et nous suivons David !Oui, pour que l'un de vous,‖ bien qu'en nous tout réclame,Fasse fondre l'hiver‖ que nous avons dans l'âme,Pour qu'un de nos tyrans‖ devienne un de nos dieux,Pour que nous, qui souffrons‖ sous le ciel radieux,Nous fils du désespoir‖ et fils de la patrie,Nous servions l'un de vous‖ avec idolâtrie,Une chose suffit,‖ c'est qu'on lui voie au poingLe fer que l'étranger‖ insolent n'attend point,Ou que sa grande voix‖ verse au cœur l'harmonie ;C'est qu'il soit un héros‖ ou qu'il soit un génie !

Rois, nous ne sommes pas‖ plus méchants que cela.C'est pourtant vrai ! toujours,‖ quand un prince brilla,Quand il eut un rayon‖ quelconque sur la tête,L'immense peuple altier,‖ puissant, auguste, et bête,S'est fait son serviteur,‖ son chien, son courtisan.

Mais celui-ci, qu'est-il ?‖ qu'a-t-il fait ? parlons-en.Il est né. Bien. Non, mal.‖ C'est mal naître qu'entendreTout petit vous parler‖ avec une voix tendreCeux que l'homme connaît‖ par leur rugissement ;C'est mal naître, c'est naître‖ épouvantablementQu'être dans son berceau‖ léché d'une tigresse ;Par sa croissance, hélas !‖ donner de l'allégresseA l'hyène, et donner‖ de la crainte à l'agneau,C'est mal croître ; être fait‖ de bronze, être un anneauDe la chaîne de rois‖ que l'humanité traîne,C'est triste ; et ce n'est point,‖ certe, une aube sereineQue celle qui voit naître‖ un tyran ! Celui-ci,Donc, mal né, vécut mal.‖ Les gueux ont pour souciDe voler des liards,‖ il vola des provinces.Il a fait ce que font‖ à peu près tous les princes ;Il a mangé, dormi,‖ bu, tué devant lui ;Il a régné féroce‖ au hasard de l'ennui ;Il fut l'homme qui frappe,‖ opprime, égorge, exile ;Ce fut un scélérat,‖ ce fut un imbécile.J'en parle simplement‖ comme on en doit parler.La mort savait son nom‖ et vient de l'appeler ;Il est là. Le tombeau,‖ c'est l'endroit difficile ;Ce n'est point un cachot,‖ ce n'est point un asile ;C'est le lieu sombre où nul‖ n'est plus en sûreté ;Le rendez-vous du fourbe‖ avec la vérité,Le rendez-vous de l'homme‖ avec la conscience.C'est là que l'inconnu‖ perd enfin patience.Vous autres vous vivez ;‖ mais l'âme, sans le corps,Est nue et tremble ; il faut‖ qu'elle écoute. En dehorsDes bonnes actions‖ qu'ils peuvent avoir faites,S'ils ne sont ni docteurs,‖ ni mages, ni prophètes,Je n'ai pas de raison‖ pour respecter les morts.Honte aux vils trépassés‖ que hante le remords,Mêlé dans leur sépulcre‖ au miasme insalubre !Le fantôme est là seul‖ sous le plafond lugubre ;Je m'ajoute aux vautours,‖ je m'ajoute aux corbeaux.Je sais que ce n'est point‖ un de ces grands tombeauxOù Rachel songe, où Jean‖ médite, où pleure Électre,Je me dresse, et je crache‖ à la face du spectre.

II

N'opposez à ce qui se passeNi vos néants, ni vos grandeurs.Laissez en paix les profondeurs.L'ombre travaille dans l'espace.

Que fait-elle ? Vous le saurez.Derrière l'horizon, la nueMonte, et l'on entend la venueD'événements démesurés.

L'humanité marche et s'éclaire ;Le progrès est l'immense aimant ;A ce qui vient tranquillementN'ajoutez pas de la colère.

N'irritez pas le peuple obscur,Aveugles rois, tourbe inquiète !Ne soyez pas l'enfant qui jetteDes pierres par-dessus le mur.

Dieu, sous les faits, qui sont ses voiles,Continue un dessein béni.Montrer le poing à l'infini,Cela ne fait rien aux étoiles.

Dieu ne s'interrompt pas pour vous.Ce qu'il fait, il faut qu'il le fasse.Son travail, rude à la surface,Dur pour vous, pour le peuple est doux.

Rois, respect au progrès sublime ;Rois, craignez ces reflux grondants ;Ne faites pas, rois imprudents,Perdre patience à l'abîme.

Sait-on ses courroux, ses sanglots,Ses chocs, son but, ses lois, ses formes ?Connaît-on les ordres énormesQue le tonnerre donne aux flots ?

Ne vous mêlez pas de ces choses.Votre vain souffle aérienAgite l'eau, mais ne peut rienSur l'immobilité des causes.

Hélas ! tâchez de bien finir.Redoutez l'onde soulevée,Et ne troublez pas l'arrivéeFormidable de l'avenir.

Ah ! prenez garde ! les maréesQu'on nomme révolutionsEt qu'il faut que nous apaisions,Par vous, princes, sont effarées ;

Et les gouffres sont plus amers,Et la vague est plus écumante,Quand l'orage insensé tourmenteLa sombre liberté des mers.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
62[aa] 12[abba]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (124 de 12, 48 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a là / accabla masculine, classiqueb plèbe / glèbe féminine, classiquec droit / froid masculine, classiqued vivre / enivre féminine, classiquee vous / loups masculine, classiquef hommes / sommes féminine, classiqueg crasseux / ceux masculine, classiqueh proie / joie féminine, classiquei charmants / ossements masculine, classiquej horribles / bibles féminine, classiquek dévorants / tyrans masculine, classiquel complice / supplice féminine, classiquem époux / poux masculine, classiquen crimes / infimes féminine, classiqueo yeux / glorieux masculine, classiquep lave / esclave féminine, classiqueq matin / destin masculine, classiquer environne / porte-couronne féminine, classiques vous / genoux masculine, classiquet incurables / misérables féminine, classiqueu détestons / tâtons masculine, classiquev antres / ventres féminine, classiquew barons / abhorrons masculine, classiquea sorte féminine, classiqueb front / prompt masculine, classiquec l'âge / Pélage féminine, classiqued pardons / demandons masculine, classiquee souffrance / délivrance féminine, classiquef aimons / monts masculine, classiqueg autres / apôtres féminine, classiqueh amis / soumis masculine, classiquei âme / flamme féminine, classiquej l'étranger / plonger masculine, classiquek divine / devine féminine, classiquel vit / David masculine, classiquem réclame / l'âme féminine, classiquen dieux / radieux masculine, classiqueo patrie / idolâtrie féminine, classiquep poing / point masculine, non classiqueq l'harmonie / génie féminine, classiquea cela / brilla masculine, classiqueb tête / bête féminine, classiquec courtisan / parlons-en masculine, classiqueb qu'entendre / tendre féminine, classiquec rugissement / épouvantablement masculine, classiqued tigresse / l'allégresse féminine, classiquee l'agneau / anneau masculine, classiquef traîne / sereine féminine, classiqueg Celui-ci / souci masculine, classiqueh provinces / princes féminine, classiquei lui / l'ennui masculine, classiquej exile / imbécile féminine, classiquek parler / l'appeler masculine, classiquel difficile / asile féminine, classiquem sûreté / vérité masculine, classiquen conscience / patience féminine, classiqueo corps / dehors masculine, classiquep faites / prophètes féminine, classiqueq morts / remords masculine, classiquer insalubre / lugubre féminine, classiques corbeaux / tombeaux masculine, classiquet Électre / spectre féminine, classiquea passe / l'espace féminine, classiqueb grandeurs / profondeurs masculine, classiquea saurez / démesurés masculine, classiqueb nue / venue féminine, classiquea s'éclaire / colère féminine, classiqueb aimant / tranquillement masculine, classiquea obscur / mur masculine, classiqueb inquiète / jette féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb béni / l'infini masculine, classiquea vous / doux masculine, classiqueb fasse / surface féminine, classiquea sublime / l'abîme féminine, classiqueb grondants / imprudents masculine, classiquea sanglots / flots masculine, classiqueb formes / énormes féminine, classiquea choses / causes féminine, classiqueb aérien / rien masculine, classiquea finir / l'avenir masculine, classiqueb soulevée / l'arrivée féminine, classiquea marées / effarées féminine, classiqueb révolutions / apaisions masculine, classiquea amers / mers masculine, classiqueb écumante / tourmente féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources