La légende des siècles, 1883· VI Inféri
Inféri
On est dans l'invisible,‖ on est dans l'impalpable.Ici tout, jusqu'à l'air‖ qu'on respire, est coupable,Et l'eau qui pleure est un remords ;Sous on ne sait quelle ombre,‖ on ne sait quelles formesFlottent, et l'on voit, tels‖ que des songes énormes,Passer d'affreux univers morts !
Suivis de loin d'un œil‖ fixe qui les regarde,Tristement éclairés‖ dans leur fuite hagardePar d'horribles astres hiboux,Charriant prêtre et roi,‖ prince, esclave, ministre,Traînant dans leurs agrès‖ l'éternité sinistreQui porte l'ombre à ses deux bouts ;
Agitant des linceuls‖ et secouant des chaînes,Pleins de vers, fourmillant‖ de monstres, noirs de haines,Demandant au gouffre un flambeau,En proie aux vents soufflant‖ d'une bouche insenséeMondes spectres qui font‖ hésiter la penséeEntre le bagne et le tombeau ;
Ils vont ! les uns chantant‖ ainsi que des Sodomes ;Les autres, visions,‖ créations, fantômes,Sans palpitation, sans bruit ;Et derrière eux, chargés‖ des maux que nous subîmesIls ont pour les pousser‖ d'abîmes en abîmesToute la fureur de la nuit !
Ils vont ! l'espace est morne‖ et sourd ; leurs enverguresFont dans l'affreux brouillard‖ de lugubres figures.Pas d'ancres et pas d'avirons.L'hiver les bat, la grêle‖ aux flots pressés les crible,Et la pluie effarée‖ à la crinière horribleTord les nuages sur leurs fronts.
Chiourmes de la mort,‖ égouts, fosses communes !On les voit vaguement‖ comme de sombres lunes.Rien n'arrête leur vol hideux.Au-dessus d'eux la brume‖ et l'horreur se répandent,La profondeur les hait ;‖ les précipices pendentDans les gouffres au-dessous d'eux.
Ils traversent, allant‖ où l'ouragan les lance,Tantôt une tempête,‖ et tantôt un silence ;L'univers vivant et profondNe les aperçoit pas‖ dans les brouillards sans bornes ;Ils passent dans la nuit‖ comme des faces mornesQui paraissent et qui s'en vont.
Ces globes, qu'en prisons,‖ Seigneur, vous transformâtes,Ces planètes-pontons,‖ ces mondes-casemates,Flottes noires du châtiment,Errent, et sur les flots‖ tortueux et funèbres,Leurs mâts de nuit, portant‖ des voiles de ténèbres,Frissonnent éternellement.
Des tourbillons ayant‖ des formes de furiesLes poursuivent ; les pleurs,‖ sources jamais taries,Les angoisses et les effrois,Le désespoir, l'ennui,‖ la démence, le crime,Vident sur ces passants‖ monstrueux de l'abîmeToutes leurs urnes à la fois.
Là sont tous les punis‖ et tous les misérables ;Rongés par leurs passés,‖ ulcères incurables,La face aux trous de leurs cachots,Criant : où sommes-nous ?‖ d'une voix éperdue,Et distinguant parfois,‖ sous eux, dans l'étendue,Des monts, pustules du chaos.
Là Caïn pleure, Achab‖ frémit, Commode rêve,Borgia rit ; les vers‖ de terre armés du glaive,Les roseaux qui disaient : je veux !Sont là ; les Pharaons‖ et les SardanapalesS'y courbent ; le vent souffle ;‖ au fond, des larves pâlesPenchent leurs sinistres cheveux.
Là sont les trahisseurs‖ mêlés aux parricides,Tous les despotes fous‖ redevenus lucidesL'homme-loup et l'homme-renard,Leur bagne par moment‖ fait le bruit d'une claie ;Le ciel leur apparaît‖ comme une immense plaieOù chacun d'eux voit son poignard.
L'ombre est un miroir sombre‖ où leurs forfaits se montrent,Leur remords est debout‖ dans tout ce qu'ils rencontrent ;Partout, dans le morne chemin,Chacun d'eux voit son crime,‖ et le reste est chimère ;Le même spectre fait‖ dire à Néron : ma mère !Et crier : mon frère ! à Caïn.
Plus bas encor s'en vont‖ dans l'ombre expiatoireDes mondes dont la mort‖ même ignore l'histoire,Où le mal tord ses derniers nœuds,Cieux où toute lueur‖ expire évanouie,A qui, dans la noirceur‖ de leur brume inouïe,Tibère apparaît lumineux.
Quelques-uns ont été‖ des édens et des astres.Et l'on voit maintenant,‖ tout chargés de désastres,Rouler, éteints, désespérés,L'un semant dans l'espace‖ une effroyable graine,L'autre traînant sa lèpre‖ et l'autre sa gangrène,Ces noirs soleils pestiférés !
Et squelettes sans tête‖ et crânes sans vertèbres,Mages étudiant‖ de lugubres algèbres,Tous les maux par Satan rêvés,Vices, hydres, dragons,‖ sont là ; l'horreur sanglote ;Ils passent ; à l'avant‖ le néant, leur pilote,Regarde avec ses yeux crevés.
Où vont-ils ? La nuit s'ouvre‖ et sur eux se referme.Le ciel, quoiqu'il soit l'ombre‖ où la clémence germe,Ignore le gouffre puni ;Et nul ne sait combien‖ de millions d'annéesDoivent errer, traînant‖ les larves forcenées,Ces lazarets de l'infini.
Et quel effroi sur terre,‖ et même au fond des tombesQuel frisson, si, parmi‖ les foudres et les trombes,Aux lueurs des astres fuyants,Nous voyions, dans la nuit‖ où le sort nous écroue,Surgir subitement‖ l'épouvantable proueD'un de ces mondes effrayants !
Versification
- Forme
- 18 sizains (sizains)
- Rimes
- 18(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (72 de 12, 36 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 18 sizains
- Mots à la rime
- a l'impalpable / coupable féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec formes / énormes féminine, classiquea regarde / hagarde féminine, classiqueb hiboux / bouts masculine, classiquec ministre / sinistre féminine, classiquea chaînes / haines féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec insensée / pensée féminine, classiquea Sodomes / fantômes féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, équivalentec subîmes / abîmes féminine, classiquea envergures / figures féminine, classiqueb d'avirons / fronts masculine, classiquec crible / horrible féminine, classiquea communes / lunes féminine, classiqueb hideux / d'eux masculine, classiquec répandent / pendent féminine, classiquea lance / silence féminine, classiqueb profond / vont masculine, classiquec bornes / mornes féminine, classiquea transformâtes / mondes-casemates féminine, classiqueb châtiment / éternellement masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiquea furies / taries féminine, classiqueb effrois / fois masculine, classiquec crime / l'abîme féminine, classiquea misérables / incurables féminine, classiqueb cachots / chaos masculine, classiquec éperdue / l'étendue féminine, classiquea rêve / glaive féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquec Sardanapales / pâles féminine, classiquea parricides / lucides féminine, classiqueb l'homme-renard / poignard masculine, classiquec claie / plaie féminine, classiquea montrent / rencontrent féminine, classiqueb chemin / Caïn masculine, classiquec chimère / mère féminine, classiquea expiatoire / l'histoire féminine, classiqueb nœuds / lumineux masculine, classiquec évanouie / inouïe féminine, classiquea astres / désastres féminine, classiqueb désespérés / pestiférés masculine, classiquec graine / gangrène féminine, classiquea vertèbres / algèbres féminine, classiqueb rêvés / crevés masculine, classiquec sanglote / pilote féminine, classiquea referme / germe féminine, classiqueb puni / l'infini masculine, classiquec d'années / forcenées féminine, classiquea tombes / trombes féminine, classiqueb fuyants / effrayants masculine, classiquec écroue / proue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources