La légende des siècles, 1859· XI La chanson des aventuriers de la mer
La Chanson des aventuriers de la mer
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
Tom Robin, matelot de Douvre,Au Phare nous abandonnaPour aller voir si l'on découvreSatan, que l'archange enchaîna,Quand un bâillement noir entrouvre,La gueule rouge de l'Etna.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
En Calabre, une tarentaiseRendit fou Spitafangama ;A Gaëte, Ascagne fut aiseDe rencontrer Michellema ;L'amour ouvrit la parenthèse,Le mariage la ferma.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
A Naple, Ébid, de Macédoine,Fut pendu ; c'était un faquin.A Capri, l'on nous prit Antoine ;Aux galères pour un sequinA Malte, Ofani se fit moineEt Gobbo se fit arlequin.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
Autre perte. André, de Pavie,Pris par les turcs à Lipari,Entra, sans en avoir envie,Au sérail, et, sous cet abri,Devint vertueux pour la vie,Ayant été fort amoindri.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
Puis, trois de nous, que rien ne gêne,Ni loi, ni dieu, ni souverain,Allèrent, pour le prince EugèneAussi bien que pour Mazarin,Aider Fuentes à prendre GêneEt d'Harcourt à prendre Turin.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
Vers Livourne nous rencontrâmesLes vingt voiles de Spinola.Quel beau combat ! Quatorze pramesEt six galères étaient là ;Mais, bah ! rien qu'au bruit de nos ramesToute la flotte s'envola.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
A Notre-Dame de la Garde,Nous eûmes un charmant tableau ;Lucca Diavolo par mégardePrit sa femme à Pier'Angelo ;Sur ce, l'ange se mit en garde,Et jeta le diable dans l'eau.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
A Palma, pour suivre Pescaire,Huit nous quittèrent tour à tour ;Mais cela ne nous troubla guère ;On ne s'arrêta pas un jour.Devant Alger on fit la guerre,A Gibraltar on fit l'amour.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
A nous dix, nous prîmes la ville ;— Et le roi lui-même ! — Après quoi,Maîtres du port, maître de l'île,Ne sachant qu'en faire, ma foi,D'une manière très civile,Nous rendîmes la ville au roi.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
On fit ducs et grands de CastilleMes neuf compagnons de bonheur,Qui s'en allèrent à SévilleÉpouser des dames d'honneur.Le roi me dit : « Veux-tu ma fille ? »Et je lui dis : « Merci, seigneur ! »
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
J'ai, là-bas, où des flots sans nombreMugissent dans les nuits d'hiver,Ma belle farouche à l'œil sombre,Au sourire charmant et fier,Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre,Vient m'attendre au bord de la mer.
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
« J'ai ma Faënzette à Fiesone.C'est là que mon cœur est resté.Le vent fraîchit, la mer frissonne,Je m'en retourne en vérité !O roi ! ta fille a la couronne,Mais Faënzette a la beauté ! »
En partant du golfe d'Otrante,Nous étions trente ;Mais, en arrivant à Cadiz,Nous étions dix.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 24[aa] 11[ababab] 1[ababa] 1[abbaa]
- Mètre
- Octosyllabes et tétrasyllabes (98 de 8, 26 de 4)· profil 4, 8
- Mots à la rime
- a d'Otrante / trente féminine, classiqueb Cadiz / dix masculine, classiquea Douvre / découvre / entrouvre féminine, classiqueb abandonna / enchaîna / l'Etna masculine, classiquea tarentaise / aise / parenthèse féminine, classiqueb Spitafangama / Michellema / ferma masculine, classiquea Macédoine / Antoine / moine féminine, classiqueb faquin / sequin / arlequin masculine, classiquea Pavie / envie / vie féminine, classiqueb Lipari / abri masculine, classiquec amoindri / Cadiz / dix masculine, classiquea gêne / Eugène / Gêne féminine, classiqueb souverain / Mazarin / Turin masculine, classiquea rencontrâmes / prames / rames féminine, classiqueb Spinola / là / s'envola masculine, non classiquea Garde / mégarde / garde féminine, classiqueb tableau / Pier'Angelo / l'eau masculine, classiquea Pescaire / guère / guerre féminine, classiqueb tour / jour / l'amour masculine, classiquea ville / l'île / civile féminine, classiqueb quoi / foi / roi masculine, classiquea Castille / Séville / fille féminine, classiqueb bonheur / d'honneur / seigneur masculine, classiquea nombre / sombre / l'ombre féminine, classiqueb d'hiver / fier / mer masculine, classiquea Fiesone / frissonne / couronne féminine, classiqueb resté / vérité / beauté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources