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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1859· VII L’Italie — Ratbert

La Défiance d’Onfroy

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 129 vers

Parmi les noirs déserts‖ et les mornes silences,Ratbert, pour l'escorter,‖ n'ayant que quelques lances,Et le marquis Sénèque‖ et l'évêque Afranus,Traverse, presque seul,‖ des pays inconnus ;Mais il sait qu'il est fort‖ de l'effroi qu'il inspire,Et que l'empereur porte‖ avec lui tout l'empire.Un soir Ratbert s'arrête‖ aux portes de Carpi ;Sur ce seuil formidable‖ un dogue est accroupi ;Ce dogue, c'est Onfroy,‖ le baron de la ville ;Calme et fier, sous la dent‖ d'une herse incivile,Onfroy s'adosse aux murs‖ qui bravaient Attila ;Les femmes, les enfants‖ et les soldats sont là ;Et voici ce que dit‖ le vieux podestat sombreQui parle haut, ayant‖ son peuple dans son ombre :

« — Roi, nous te saluons,‖ sans plier les genoux.Nous avons une chose‖ à te dire. Quand nous,Gens de guerre et barons‖ qui tenions la province,Nous avons bien voulu‖ de toi pour notre prince.Quand nous t'avons donné‖ ce peuple et cet état,Sire, ce n'était point‖ pour qu'on les maltraitât.Jadis nous étions forts.‖ Quand tu nous fis des offres,Nous étions très puissants ;‖ de l'argent plein nos coffres ;Et nous avions battu‖ tes plus braves soldats ;Nous étions tes vainqueurs.‖ Roi, tu ne marchandasAucun engagement,‖ sire, aucune promesse ;On traita ; tu juras‖ par ta mère et la messe ;Nous alors, las d'avoir‖ de l'acier sur la peau,Comptant que tu serais‖ bon berger du troupeau,Et qu'on abolirait‖ les taxes et les dîmes,Nous vînmes te prêter‖ hommage, et nous pendîmesNos casques, nos hauberts‖ et nos piques aux clous.Roi, nous voulons des chiens‖ qui ne soient pas des loups.Tes gens se sont conduits‖ d'une telle manièreQu'aujourd'hui toute ville,‖ altesse, est prisonnièreDe la peur que ta suite‖ et tes soldats lui font,Et que pas un fossé‖ ne semble assez profond.Vois, on se garde. Ici,‖ dans les villes voisines,On ne lève jamais‖ qu'un pieu des sarrasinesPour ne laisser passer‖ qu'un seul homme à la fois,A cause des brigands‖ et de vous autres rois.Roi, nous te remontrons‖ que ta bande à toute heureDévalise ce peuple,‖ entre dans sa demeure,Y met tout en tumulte‖ et sens dessus dessous,Puis s'en va, lui volant‖ ses misérables sous ;Cette horde en ton nom‖ incessamment réclameLe bien des pauvres gens‖ qui nous fait saigner l'âme,Et puisque, nous présents‖ avec nos compagnons,On le prend sous nos yeux,‖ c'est nous qui le donnons ;Oui, c'est nous qui, trouvant‖ qu'il vous manque des filles,Des meutes, des chevaux,‖ des reîtres, des bastilles,Lorsque vous guerroyez‖ et lorsque vous chassez,Et qu'ayant trop de tout,‖ vous n'avez point assez,Avons la bonté rare‖ et touchante de faireDes charités, à vous,‖ les heureux de la terreQui dormez dans la plume‖ et buvez dans l'or fin,Avec tous les liards‖ de tous les meurt-de-faim !Or, il nous reste encore,‖ il faut que tu le saches,Assez de vieux pierriers,‖ assez de vieilles haches,Assez de vieux engins‖ au fond de nos greniers,Sire pour ne pas être‖ à ce point aumôniers,Et pour ne faire point,‖ comme dans ton Autriche,Avec l'argent du pauvre‖ une largesse au riche.Nous pouvons, en creusant,‖ retrouver aujourd'huiNos estocs sous la rouille‖ et nos cœurs sous l'ennui.Nous pouvons décrocher ;‖ de nos mains indignées,Nos bannières parmi‖ les toiles d'araignées,Et les faire flotter‖ au vent, si nous voulons.

« Sire, en outre, tu mets‖ l'opprobre à nos talons.Nous savons bien pourquoi‖ tu combles de richessesNos filles et nos sœurs‖ dont tu fais des duchesses,Étoiles d'infamie‖ au front de nos maisons.Roi nous n'acceptons pas‖ sur nos durs écussonsDes constellations‖ faites avec des taches ;La honte est mal mêlée‖ à l'ombre des panaches ;Le soldat a le pied‖ si maladroit, seigneur,Qu'il ne peut sans boiter‖ traîner le déshonneur.Nos filles sont nous-même ;‖ au fond de nos tours noires,Leur beauté chaste est sœur‖ de nos anciennes gloires ;C'est pourquoi nous trouvons‖ qu'on fait mal à proposLes rideaux de ton lit‖ avec nos vieux drapeaux.

« Tes juges sont des gueux ;‖ bailliage ou cour plénière.On trouve, et ce sera‖ ma parole dernière,Dans nos champs, où l'honneur‖ antique est au rabais,Pas assez de chemins,‖ sire, et trop de gibets.Ce luxe n'est pas bon.‖ Nos pins et nos érablesVoyaient jadis, parmi‖ leurs ombres vénérables,Les bûcherons et non‖ les bourreaux pénétrer ;Nos grands chênes n'ont point‖ l'habitude d'entrerDans l'exécution‖ des lois et des sentences,Et n'aiment pas donner‖ tant de bois aux potences.

Nous avons le cœur gros,‖ et nous sommes, ô roi,Tout près de secouer‖ la corde du beffroi ;Ton altesse nous gêne‖ et nous n'y tenons guère.Roi, ce n'est pas pour voir‖ nos compagnons de guerreAccrochés à la fourche‖ et devenus hideux,Qui, morts échevelés,‖ quand nous passons près d'eux,Semblent nous regarder‖ et nous faire reproche ;Ce n'est pas pour subir‖ ton burg sur notre roche,Plein de danses, de chants‖ et de festins joyeux ;Ce n'est pas pour avoir‖ ces pitiés sous les yeuxQue nous venons ici,‖ courbant nos vieilles âmes,Te saluer, menant‖ à nos côtés nos femmes ;Ce n'est pas pour cela‖ que nous humilionsDans elles les agneaux‖ et dans nous les lions.

« Et, pour rachat du mal‖ que tu fais, quand tu donnesDes rentes aux moûtiers,‖ des terres aux madones,Quand, plus chamarré d'or‖ que le soleil le soir,Tu vas baiser l'autel,‖ adorer l'ostensoir,Prier, ou quand tu fais‖ quelque autre simagrée,Ne te figure pas‖ que ceci nous agrée.Engraisser des abbés‖ ou doter des couvents,Cela fait-il que ceux‖ qui sont morts soient vivants ?Roi, nous ne le pensons,‖ en aucune manière.Roi, le chariot verse‖ à trop creuser l'ornière ;L'appétit des rois donne‖ aux peuples appétit ;Si tu ne changes pas‖ d'allure, on t'avertit,Prends garde. Et c'est cela‖ que je voulais te dire. — »

— Bien parlé ! dit Ratbert‖ avec un doux sourire.Et, penché vers l'oreille‖ obscure d'Afranus :— Nous sommes peu nombreux‖ et follement venus ;Cet homme est fort.— Très fort, dit le marquis Sénèque.— Laissez-moi l'inviter‖ à souper, dit l'évêque.Et c'est pourquoi l'on voit‖ maintenant à CarpiUn grand baron de marbre‖ en l'église assoupi ;C'est le tombeau d'Onfroy,‖ ce héros d'un autre âge,Avec son épitaphe‖ exaltant son courage,Sa vertu, son fier cœur‖ plus haut que les destins,Faite par Afranus,‖ évêque, en vers latins.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
64((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a silences / lances féminine, classiqueb Afranus / inconnus masculine, classiquec inspire / l'empire féminine, classiqued Carpi / accroupi masculine, classiquee ville / incivile féminine, classiquef Attila / là masculine, classiqueg sombre / ombre féminine, classiquea genoux / nous masculine, classiqueb province / prince féminine, classiquec état / maltraitât masculine, classiqued offres / coffres féminine, classiquee soldats / marchandas masculine, classiquef promesse / messe féminine, classiqueg peau / troupeau masculine, classiqueh dîmes / pendîmes féminine, classiquei clous / loups masculine, classiquej manière / prisonnière féminine, classiquek font / profond masculine, classiquel voisines / sarrasines féminine, classiquem fois / rois masculine, classiquen heure / demeure féminine, classiqueo dessous / sous masculine, classiquep réclame / l'âme féminine, classiqueq compagnons / donnons masculine, classiquer filles / bastilles féminine, classiques chassez / assez masculine, classiquet faire / terre féminine, classiqueu fin / meurt-de-faim masculine, classiquev saches / haches féminine, classiquew greniers / aumôniers masculine, classiquex Autriche / riche féminine, classiquey aujourd'hui / l'ennui masculine, classiquez indignées / d'araignées féminine, classiquea voulons / talons masculine, classiqueb richesses / duchesses féminine, classiquec maisons / écussons masculine, classiqued taches / panaches féminine, classiquee seigneur / déshonneur masculine, classiquef noires / gloires féminine, classiqueg propos / drapeaux masculine, classiquea plénière / dernière féminine, classiqueb rabais / gibets masculine, classiquec érables / vénérables féminine, classiqued pénétrer / d'entrer masculine, classiquee sentences / potences féminine, classiquea roi / beffroi masculine, classiqueb guère / guerre féminine, classiquec hideux / d'eux masculine, classiqued reproche / roche féminine, classiquee joyeux / yeux masculine, classiquef âmes / femmes féminine, classiqueg humilions / lions masculine, classiquea donnes / madones féminine, classiqueb soir / l'ostensoir masculine, classiquec simagrée / agrée féminine, classiqued couvents / vivants masculine, classiquee manière / l'ornière féminine, classiquef appétit / t'avertit masculine, classiqueg dire / sourire féminine, classiqueb d'Afranus / venus masculine, classiquec fort / Sénèque / l'évêque féminine, classiqued Carpi / assoupi masculine, classiquee âge / courage féminine, classiquef destins / latins masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

129 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources