La légende des siècles, 1859· IV Le cycle héroïque chrétien
Le Mariage de Roland
Ils se battent — combat‖ terrible ! — corps à corps.Voilà déjà longtemps‖ que leurs chevaux sont morts ;Ils sont là seuls tous deux‖ dans une île du Rhône.Le fleuve à grand bruit roule‖ un flot rapide et jaune,Le vent trempe en sifflant‖ les brins d'herbe dans l'eau.L'archange saint Michel‖ attaquant ApolloNe ferait pas un choc‖ plus étrange et plus sombre.Déjà, bien avant l'aube,‖ ils combattaient dans l'ombre.Qui, cette nuit, eût vu‖ s'habiller ces barons,Avant que la visière‖ eût dérobé leurs fronts,Eût vu deux pages blonds,‖ roses comme des filles.Hier, c'étaient deux enfants‖ riant à leurs familles,Beaux, charmants ; — aujourd'hui,‖ sur ce fatal terrain,C'est le duel effrayant‖ de deux spectres d'airain,Deux fantômes auxquels‖ le démon prête une âme,Deux masques dont les trous‖ laissent voir de la flamme.Ils luttent, noirs, muets,‖ furieux, acharnés.Les bateliers pensifs‖ qui les ont amenésOnt raison d'avoir peur‖ et de fuir dans la plaine,Et d'oser, de bien loin,‖ les épier à peine :Car de ces deux enfants,‖ qu'on regarde en tremblant,L'un s'appelle Olivier‖ et l'autre a nom Roland.
Et, depuis qu'ils sont là,‖ sombres, ardents, farouches,Un mot n'est pas encor‖ sorti de ces deux bouches.
Olivier, sieur de Vienne‖ et comte souverain,A pour père Gérard‖ et pour aïeul Garin.Il fut pour ce combat‖ habillé par son père.Sur sa targe est sculpté‖ Bacchus faisant la guerreAux normands, Rollon ivre,‖ et Rouen consterné,Et le dieu souriant‖ par des tigres traîné,Chassant, buveur de vin,‖ tous ces buveurs de cidre ;Son casque est enfoui‖ sous les ailes d'une hydre ;Il porte le haubert‖ que portait Salomon ;Son estoc resplendit‖ comme l'œil d'un démon ;Il y grava son nom‖ afin qu'on s'en souvienne,Au moment du départ,‖ l'archevêque de VienneA béni son cimier‖ de prince féodal.
Roland a son habit‖ de fer, et Durandal.Ils luttent de si près‖ avec de sourds murmures,Que leur souille âpre et chaud‖ s'empreint sur leurs armures ;Le pied presse le pied ;‖ l'île à leurs noirs assautsTressaille au loin ; l'acier‖ mord le fer ; des morceauxDe heaume et de haubert,‖ sans que pas un s'émeuve,Sautent à chaque instant‖ dans l'herbe et dans le fleuve ;Leurs brassards sont rayés‖ de longs filets de sangQui coule de leur crâne‖ et dans leurs yeux descend.Soudain, sire Olivier,‖ qu'un coup affreux démasque,Voit tomber à la fois‖ son épée et son casque.Main vide et tête nue,‖ et Roland l'œil en feu !L'enfant songe à son père‖ et se tourne vers Dieu.Durandal sur son front‖ brille. Plus d'espérance !— Çà, dit Roland, je suis‖ neveu du roi de France,Je dois me comporter‖ en franc neveu de roi.Quand j'ai mon ennemi‖ désarmé devant moi,Je m'arrête. Va donc‖ chercher une autre épée.Et tâche, cette fois,‖ qu'elle soit bien trempée.Tu feras apporter‖ à boire en même temps,Car j’ai soif.— Fils, merci, dit Olivier.— J’attends,Dit Roland, hâte-toi.Sire Olivier appelleUn batelier caché‖ derrière une chapelle.
— Cours à la ville, et dis‖ à mon père qu'il fautUne autre épée à l'un‖ de nous, et qu'il fait chaud.
Cependant les héros,‖ assis dans les broussailles,S'aident à délacer‖ leurs captichons de mailles,Se lavent le visage,‖ et causent un moment.Le batelier revient,‖ il a fait promptement ;L'homme a vu le vieux comte ;‖ il rapporte une épéeEt du vin, de ce vin‖ qu'aimait le grand PompéeEt que Tournon récolte‖ au flanc de son vieux mont.L'épée est cette illustre‖ et fière Closamont,Que d'autres quelquefois‖ appellent Haute-Claire.L'homme a fui. Les héros‖ achèvent sans colèreCe qu'ils disaient, le ciel‖ rayonne au-dessus d'eux ;Olivier verse à boire‖ à Roland ; puis tous deuxMarchent droit l'un vers l'autre,‖ et le duel recommence.Voilà que par degrés‖ de sa sombre démenceLe combat les enivre,‖ il leur revient au cœurCe je ne sais quel dieu‖ qui veut qu'on soit vainqueur,Et qui, s'exaspérant‖ aux armures frappées,Mêle l'éclair des yeux‖ aux lueurs des épées.
Ils combattent, versant‖ à flots leur sang vermeil.Le jour entier se passe‖ ainsi. Mais le soleilBaisse vers l’horizon. La nuit vient.— Camarade,Dit Roland, je ne sais,‖ mais je me sens malade.Je ne me soutiens plus,‖ et je voudrais un peuDe repos.— Je prétends, avec l’aide de Dieu,Dit le bel Olivier,‖ le sourire à la lèvre,Vous vaincre par l'épée‖ et non point par la fièvre.Dormez sur l'herbe verte ;‖ et, cette nuit, Roland,Je vous éventerai‖ de mon panache blanc.Couchez-vous et dormez.— Vassal, ton âme est neuve,Dit Roland. Je riais,‖ je faisais une épreuve.Sans m'arrêter et sans‖ me reposer, je puisCombattre quatre jours‖ encore, et quatre nuits.
Le duel reprend. La mort‖ plane, le sang ruisselle.Durandal heurte et suit‖ Closamont ; l'étincelleJaillit de toutes parts‖ sous leurs coups répétés.L'ombre autour d'eux s'emplit‖ de sinistres clartés.Ils frappent ; le brouillard‖ du fleuve monte et fume ;Le voyageur s'effraie‖ et croit voir dans la brumeD'étranges bûcherons‖ qui travaillent la nuit.Le jour naît, le combat‖ continue à grand bruit ;La pâle nuit revient,‖ ils combattent ; l'auroreReparaît dans les cieux,‖ ils combattent encore.
Nul repos. Seulement,‖ vers le troisième soir,Sous un arbre, en causant,‖ ils sont allés s'asseoir ;Puis ont recommencé.Le vieux Gérard dans VienneAttend depuis trois jours‖ que son enfant revienne.Il envoie un devin‖ regarder sur les tours ;Le devin dit : Seigneur,‖ ils combattent toujours.Quatre jours sont passés,‖ et l'île et le rivageTremblent sous ce fracas‖ monstrueux et sauvage.Ils vont, viennent, jamais‖ fuyant, jamais lassés,Froissent le glaive au glaive‖ et sautent les fossés,Et passent, au milieu‖ des ronces remuées,Comme deux tourbillons‖ et comme deux nuées.O chocs affreux ! terreur !‖ tumulte étincelant !Mais enfin Olivier‖ saisit au corps Roland,Qui de son propre sang‖ en combattant s'abreuve,Et jette d'un revers‖ Durandal dans le fleuve.
— C'est mon tour maintenant,‖ et je vais envoyerChercher un autre estoc‖ pour vous, dit Olivier.Le sabre du géant‖ Sinnagog est à Vienne.C'est, après Durandal,‖ le seul qui vous convienne.Mon père le lui prit‖ alors qu'il le défit.Acceptez-le.Roland sourit. — Il me suffitDe ce bâton. — Il dit,‖ et déracine un chêne.
Sire Olivier arrache‖ un orme dans la plaineEt jette son épée,‖ et Roland, plein d'ennui,L'attaque. Il n'aimait pas‖ qu'on vînt faire après luiLes générosités‖ qu'il avait déjà faites.
Plus d'épée en leurs mains,‖ plus de casque à leurs têtes.Ils luttent maintenant,‖ sourds, effarés, béants,A grands coups de troncs d'arbre,‖ ainsi que des géants.
Pour la cinquième fois,‖ voici que la nuit tombe.Tout à coup Olivier,‖ aigle aux yeux de colombe,S’arrête et dit :— Roland, nous n’en finirons point.Tant qu'il nous restera‖ quelque tronçon au poing,Nous lutterons ainsi‖ que lions et panthères.Ne vaudrait-il pas mieux‖ que nous devinssions frères ?Écoute, j'ai ma sœur,‖ la belle Aude au bras blanc,Épouse-la.— Pardieu ! je veux bien, dit Roland.Et maintenant buvons,‖ car l'affaire était chaude. —C'est ainsi que Roland‖ épousa la belle Aude.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 72((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a corps / morts masculine, classiqueb Rhône / jaune féminine, classiquec l'eau / Apollo masculine, classiqued sombre / l'ombre féminine, classiquee barons / fronts masculine, classiquef filles / familles féminine, classiqueg terrain / d'airain masculine, classiqueh âme / flamme féminine, classiquei acharnés / amenés masculine, classiquej plaine / peine féminine, classiquek tremblant / Roland masculine, classiquea farouches / bouches féminine, classiquea souverain / Garin masculine, classiqueb père / guerre féminine, classiquec consterné / traîné masculine, classiqued cidre / hydre féminine, classiquee Salomon / démon masculine, classiquef souvienne / Vienne féminine, classiqueg féodal / Durandal masculine, classiqueb murmures / armures féminine, classiquec assauts / morceaux masculine, classiqued s'émeuve / fleuve féminine, classiquee sang / descend masculine, non classiquef démasque / casque féminine, classiqueg feu / Dieu masculine, classiqueh d'espérance / France féminine, classiquei roi / moi masculine, classiquej épée / trempée féminine, classiquek temps / soif / Olivier / J’attends masculine, classiquel toi / appelle / chapelle féminine, classiquea faut / chaud masculine, classiquea broussailles / mailles féminine, classiqueb moment / promptement masculine, classiquec épée / Pompée féminine, classiqued mont / Closamont masculine, classiquee Haute-Claire / colère féminine, classiquef d'eux / deux masculine, classiqueg recommence / démence féminine, classiqueh cœur / vainqueur masculine, classiquei frappées / épées féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb vient / Camarade / malade féminine, classiquec peu / repos / Dieu masculine, classiqued lèvre / fièvre féminine, classiquee Roland / blanc masculine, non classiquef dormez / neuve / épreuve féminine, classiqueg puis / nuits masculine, classiquea ruisselle / l'étincelle féminine, classiqueb répétés / clartés masculine, classiquec fume / brume féminine, classiqued nuit / bruit masculine, classiquee l'aurore / encore féminine, classiquea soir / s'asseoir masculine, classiqueb recommencé / Vienne / revienne féminine, classiquec tours / toujours masculine, classiqued rivage / sauvage féminine, classiquee lassés / fossés masculine, classiquef remuées / nuées féminine, classiqueg étincelant / Roland masculine, classiqueh s'abreuve / fleuve féminine, classiquea envoyer / Olivier masculine, classiqueb Vienne / convienne féminine, classiquec défit / le / suffit masculine, classiqued chêne / plaine féminine, classiqueb d'ennui / lui masculine, classiquec faites / têtes féminine, classiqueb béants / géants masculine, classiquea tombe / colombe féminine, classiqueb dit / point / poing masculine, non classiquec panthères / frères féminine, classiqued blanc / la / Roland masculine, non classiquee chaude / Aude féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources