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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les chants du crépuscule, 1835

XII. À canaris

Victor Hugo· 6 distiquess, alexandrins, 114 vers

D'où vient que ma pensée‖ encor revole à toi,Grec illustre à qui nul‖ ne songe, excepté moi ?D'où vient que me voilà,‖ seul et dans la nuit noire,Grave et triste, essayant‖ de redorer ta gloire ?Tandis que là, dehors,‖ cent rhéteurs furieuxGrimpent sur des tréteaux‖ pour attirer les yeux,D'où vient que c'est vers toi‖ que mon esprit retourne,Vers toi sur qui l'oubli‖ s'enracine et séjourne ?C'est que tu fus tranquille‖ et grand sous les lauriers.Nous autres qui chantons,‖ nous aimons les guerriers,Comme sans doute aussi‖ vous aimez les poëtes.Car ce que nous chantons‖ vient de ce que vous faites !Car le héros est fort‖ et le poëte est saint !Les poëtes profonds‖ qu'aucun souffle n'éteintSont pareils au volcan‖ de la Sicile blondeQue tes regards sans doute‖ ont vu fumer sur l'onde ;Comme le haut Etna,‖ flamboyant et fécond,Ils ont la lave au cœur‖ et l'épi sur le front !

Et puis, ce fut toujours‖ un instinct de mon âme,Quand ce chaos mêlé‖ de fumée et de flamme,Quand ce grand tourbillon,‖ par Dieu même conduit,Qui nous emporte tous‖ au jour ou dans la nuit,A passé sur le front‖ des héros et des sages,Comme après la tempête‖ on court sur les rivages,Moi je vais ramasser‖ ceux qu'il jette dehors,Ceux qui sont oubliés‖ comme ceux qui sont morts !

Va, ne regrette rien.‖ Ta part est la meilleure.Vieillir dans ce Paris‖ qui querelle et qui pleureEt qui chante ébloui‖ par mille visionsComme une courtisane‖ aux folles passions ;Rouler sur cet amas‖ de têtes sans idéesPleines chaque matin‖ et chaque soir vidées ;Croître, fruit ignoré,‖ dans ces rameaux touffus ;Être admiré deux jours‖ par tous ces yeux confus ;Écouter dans ce gouffre‖ où tout ruisseau s'écouleLe bruit que fait un nom‖ en tombant sur la foule ;Si des mœurs du passé‖ quelque reste est debout,Se répandre en torrents,‖ comme une onde qui bout,Sur cette forteresse‖ autrefois glorieusePar la brèche qu'y fait‖ la presse furieuse ;Contempler jour et nuit‖ ces flots et leur rumeur,Et s'y mêler soi-même,‖ inutile rameur ;Voir de près, haletants‖ sous la main qui les pique,Les ministres traîner‖ la machine publique,Charrue embarrassée‖ en des sillons bourbeuxDont nous sommes le soc‖ et dont ils sont les bœufs ;Tirer sur le théâtre,‖ en de funèbres drames,Du choc des passions‖ l'étincelle des âmes,Et comme avec la main‖ tordre et presser les cœursPour en faire sortir‖ goutte à goutte les pleurs ;Emplir de son fracas‖ la tribune aux harangues,Babel où de nouveau‖ se confondent les langues ;Harceler les pouvoirs ;‖ jeter sur ce qu'ils fontL'écume d'un discours‖ au flot sombre et profond ;Être un gond de la porte,‖ une clef de la voûte ;Si l'on est grand et fort,‖ chaque jour dans sa routeÉcraser des serpents‖ tout gonflés de venins ;Être arbuste dans l'herbe‖ et géant chez les nains ;Tout cela ne vaut pas,‖ ô noble enfant de l'onde,Le bonheur de flotter‖ sur cette mer fécondeQui vit partir Argo,‖ qui vit naître Colomb,D'y jeter par endroits‖ la sonde aux pieds de plomb,Et de voir, à travers‖ la vapeur du cigare,Décroître à l'horizon‖ Mantinée ou Mégare !

Que si tu nous voyais,‖ ô fils de l'Archipel,Quand la presse a battu‖ l'unanime rappel,Créneler à la hâte‖ un droit qu'on veut détruire,Ou, foule dévouée‖ à qui veut nous conduire,Contre un pouvoir pygmée‖ agitant son beffroi,Nous ruer pêle-mêle‖ à l'assaut d'une loi,Sur ces combats d'enfants,‖ sur ces frêles trophées,Oh ! que tu jetterais‖ le dédain par bouffées,Toi qui brises tes fers‖ rien qu'en les secouant,Toi dont le bras, la nuit,‖ envoie en se jouant,Avec leurs icoglans,‖ leurs noirs, leurs femmes nues,Les capitans-pachas‖ s'éveiller dans les nues !

Va, que te fait l'oubli‖ de ceux dont tu riraisSi tu voyais leurs mains‖ et leurs âmes de près ?Que t'importe ces cœurs‖ faits de cire ou de pierre,Ces mémoires en qui‖ tout est cendre et poussière,Ce traitant qui, du peuple‖ infructueux fardeau,N'est bon qu'à s'emplir d'or‖ comme l'éponge d'eau,Ce marchand accoudé‖ sur son comptoir avide,Et ce jeune énervé,‖ face imbécile et vide,Eunuque par le cœur,‖ qui n'admire à ParisQue les femmes de race‖ et les chevaux de prix !Que t'importe le bruit‖ de l'Europe où tout roule,L'homme et l'événement,‖ sous les pieds de la foule !De Paris qui s’éveille et s’endort tour à tour,Et fait un mauvais rêve‖ en attendant le jour !De Londre où l'hôpital‖ ne vaut pas l'hippodrome !De Rome qui n'est plus‖ que l'écaille de Rome !Et de ceux qui sont rois‖ ou tribuns, et de ceuxQui tiennent ton Hellé‖ sous leur joug paresseux,Vandales vernissés,‖ blonds et pâles barbares,Qui viennent au pays‖ des rudes Palikares,Tout restaurer, mœurs, peuple‖ et monuments, hélas !Civiliser la Grèce‖ et gratter PhidiasEt puis, qui sait — candeur‖ que j'admire et que j'aime ! —Si tu n'as pas fini‖ par t'oublier toi-même !

Que t'importe ! tandis‖ que, debout sur le port,Tu vends à quelque Anglais‖ un passage à ton bord ;Ou que tu fais rouler‖ et ranger sur la grèveDes ballots que long-temps‖ le marchand vit en rêve ;Ou que ton joyeux rire‖ accueille tes égaux,Tes amis, les patrons‖ de Corinthe et d'Argos ;Peut-être en ce moment‖ quelque femme de Grèce,Dont un bandeau païen‖ serre la noire tresse,Mère féconde ou fille‖ avec de vieux parents,Tourne sur toi ses yeux‖ fixes et transparents,Se souvient de Psara,‖ de Chio, de Nauplie,Et de toute la mer‖ de Canaris remplie,Et t'admirant de loin‖ comme on admire un roi,Sans oser te parler,‖ passe en priant pour toi !

Septembre 1835.

Versification

Forme
6 distiquess (distiques)
Rimes
57((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiquess
Mots à la rime
a toi / moi masculine, classiqueb noire / gloire féminine, classiquec furieux / yeux masculine, classiqued retourne / séjourne féminine, classiquee lauriers / guerriers masculine, classiquef poëtes / faites féminine, classiqueg saint / n'éteint masculine, classiqueh blonde / l'onde féminine, classiquei fécond / front masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb conduit / nuit masculine, classiquec sages / rivages féminine, classiqued dehors / morts masculine, classiquea meilleure / pleure féminine, classiqueb visions / passions masculine, classiquec idées / vidées féminine, classiqued touffus / confus masculine, classiquee s'écoule / foule féminine, classiquef debout / bout masculine, classiqueg glorieuse / furieuse féminine, classiqueh rumeur / rameur masculine, classiquei pique / publique féminine, classiquej bourbeux / bœufs masculine, classiquek drames / âmes féminine, classiquel cœurs / pleurs masculine, classiquem harangues / langues féminine, classiquen font / profond masculine, classiqueo voûte / route féminine, classiquep venins / nains masculine, classiqueq l'onde / féconde féminine, classiquer Colomb / plomb masculine, classiques cigare / Mégare féminine, classiquea l'Archipel / rappel masculine, classiqueb détruire / conduire féminine, classiquec beffroi / loi masculine, classiqued trophées / bouffées féminine, classiquee secouant / jouant masculine, classiquef nues féminine, classiquea rirais / près masculine, classiqueb pierre / poussière féminine, classiquec fardeau / d'eau masculine, classiqued avide / vide féminine, classiquee Paris / prix masculine, classiquef roule / foule féminine, classiqueg tour / jour masculine, classiqueh l'hippodrome / Rome féminine, classiquei ceux / paresseux masculine, équivalentej barbares / Palikares féminine, classiquek hélas / Phidias masculine, classiquel j'aime / toi-même féminine, classiquea port / bord masculine, classiqueb grève / rêve féminine, classiquec égaux / d'Argos masculine, classiqued Grèce / tresse féminine, classiquee parents / transparents masculine, classiquef Nauplie / remplie féminine, classiqueg roi / toi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources