Les chants du crépuscule, 1835
XIII. « Il n'avait pas vingt ans. Il avait abusé »
Il n'avait pas vingt ans.‖ Il avait abuséDe tout ce qui peut être‖ aimé, souillé, brisé.Il avait tout terni‖ sous ses mains effrontées.Les blêmes voluptés‖ sur sa trace ameutéesSortaient, pour l'appeler,‖ de leur repaire impurQuand son ombre passait‖ à l'angle de leur mur.Sa sève, nuit et jour,‖ s'épuisait aux orgiesComme la cire ardente‖ aux mèches des bougies.Chassant l'été, l'hiver‖ il posait au hasardSon coude à l'Opéra‖ sur Gluck ou sur Mozart.Jamais il ne trempait‖ sa tête dans ces ondesQu'Homère et que Shakspeare‖ épanchent si profondes ;Il ne croyait à rien ;‖ jamais il ne rêvait ;Le bâillement hideux‖ siégeait à son chevet ;Toujours son ironie,‖ inféconde et morose,Jappait sur les talons‖ de quelque grande chose ;Il se faisait de tout‖ le centre et le milieu ;Il achetait l'amour,‖ il aurait vendu Dieu.La nature, la mer,‖ le ciel bleu, les étoiles,Tous ces vents pour qui l'âme‖ a toujours quelques voiles,N'avaient rien dont son cœur‖ fût dans l'ombre inquiet.Il n'aimait pas les champs.‖ Sa mère l'ennuyait.Enfin, ivre, énervé,‖ ne sachant plus que faire,Sans haine, sans amour,‖ et toujours, ô misère !Avant la fin du jour‖ blasé du lendemain,Un soir qu'un pistolet‖ se trouva sous sa main,Il rejeta son âme‖ au ciel, voûte fatale,Comme le fond du verre‖ au plafond de la salle !
Jeune homme, tu fus lâche,‖ imbécile et méchant.Nous ne te plaindrons pas.‖ Lorsque le soc tranchantA passé, donne-t-on‖ une larme à l'ivraie ?Mais ce que nous plaindrons‖ d'une douleur bien vraie,C'est celle sur laquelle‖ un tel fils est tombé,C'est ta mère, humble femme‖ au dos lent et courbé,Qui sent fléchir sans toi‖ son front que l'âge plombe,Et qui fit le berceau‖ de qui lui fait sa tombe !
Nous ne te plaindrons pas,‖ mais ce que nous plaindrons,Ce qui nous est encor‖ sacré sous les affronts,C'est cette triste enfant‖ qui jadis pure et tendreChantait à sa mansarde‖ où ton or l'alla prendre,Qui s'y laissa tenter‖ comme au soleil levant,Croyant la faim derrière‖ et le bonheur devant ;Qui voit son âme, hélas !‖ qu'on mutile et qu'on foule,Éparse maintenant‖ sous les pieds de la foule ;Qui pleure son parfum‖ par tout souffle enlevé ;Pauvre vase de fleurs‖ tombé sur le pavé !
Non, ce que nous plaindrons,‖ ce n'est pas toi, vaine ombre,Chiffre qu'on n'a jamais‖ compté dans aucun nombre,C'est ton nom jadis pur,‖ maintenant avili.C'est ton père expiré,‖ ton père enseveli,Vénérable soldat‖ de notre armée ancienne,Que ta tombe en s'ouvrant‖ réveille dans la sienne !Ce sont tes serviteurs,‖ tes parents, tes amis,Tous ceux qui t'entouraient,‖ tous ceux qui s'étaient misFollement à ton ombre,‖ et dont la destinéePar malheur dans la tienne‖ était enracinée.C'est tout ce qu'ont flétri‖ tes caprices ingrats.C'est ton chien qui t'aimait‖ et que tu n'aimais pas !
Pour toi, triste orgueilleux,‖ riche au cœur infertile,Qui vivais impuissant‖ et qui meurs inutile,Toi qui tranchas tes jours‖ pour faire un peu de bruit,Sans même être aperçu,‖ retourne dans la nuit !C'est bien. Sors du festin‖ sans qu'un flambeau s'efface !Tombe au torrent, sans même‖ en troubler la surface !Ce siècle a son idée,‖ elle marche à grands pasEt toujours à son but !‖ Ton sépulcre n'est pasDe ceux qui la feront‖ trébucher dans sa route.Ta porte en se fermant‖ ne vaut pas qu'on l'écoute.Va donc ! Qu'as-tu trouvé,‖ ton caprice accompli ?Voluptueux, la tombe,‖ et vaniteux, l'oubli !
Certe, une telle mort,‖ ignorée ou connue,N'importe pas au siècle,‖ et rien n'en diminue.On n'en parle pas même‖ et l'on passe à côté.Mais lorsque, grandissant‖ sous le ciel attristé,L'aveugle suicide‖ étend son aile sombre,Et prend à chaque instant‖ plus d'âmes sous son ombre ;Quand il éteint partout,‖ hors des desseins de Dieu,Des fronts pleins de lumière‖ et des cœurs pleins de feu ;Quand Robert, qui voilait,‖ peintre au pinceau de flamme,Sous un regard serein‖ l'orage de son âme,Rejette le calice‖ avant la fin du jourDès qu'il en a vidé‖ ce qu'il contient d'amour ;Quand Castelreagh, ce taon‖ qui piqua Bonaparte,Cet Anglais mélangé‖ de Carthage et de Sparte,Se plonge au cœur l'acier‖ et meurt désabusé,Assouvi de pouvoir,‖ de ruses épuisé ;Quand Rabbe de poison‖ inonde ses blessures ;Comme un cerf poursuivi‖ d'aboyantes morsures,Lorsque Gros haletant‖ se jette, faible et vieux,Au fleuve, pour tromper‖ sa meute d'envieux ;Quand de la mère au fils‖ et du père à la fille,Partout ce vent de mort‖ ébranche la famille ;Lorsqu'on voit le vieillard‖ se hâter au tombeauAprès avoir long-temps‖ trouvé le soleil beau,Et l'épouse quittant‖ le foyer domestique,Et l'écolier lisant‖ dans quelque livre antique,Et tous ces beaux enfants,‖ hélas ! trop tôt mûris,Qui ne connaissaient pas‖ les hommes, qu'à ParisSouvent un songe d'or‖ jusques au ciel enlève,Et qui se sont tués‖ quand, du haut de leur rêveDe gloire, de vertu,‖ d'amour, de liberté,Ils sont tombés le front‖ sur la société ; —Alors le croyant prie‖ et le penseur médite !Hélas ! l'humanité‖ va peut-être trop vite.Où tend ce siècle ? où court‖ le troupeau des esprits ?Rien n'est encor trouvé,‖ rien n'est encor compris ;Car beaucoup ici-bas‖ sentent que l'espoir tombe,Et se brisent la tête‖ à l'angle de la tombeComme vous briseriez‖ le soir sur le pavéUn œuf où rien ne germe‖ et qu'on n'a pas couvé !Mal d'un siècle en travail‖ où tout se décompose !Quel en est le remède‖ et quelle en est la cause ?Serait-ce que la foi‖ derrière la raisonDécroît comme un soleil‖ qui baisse à l'horizon ?Que Dieu n'est plus compté‖ dans ce que l'homme fonde ?Et qu'enfin il se fait‖ une nuit trop profondeDans ces recoins du cœur,‖ du monde inaperçus,Que peut seule éclairer‖ votre lampe, ô Jésus !Est-il temps, matelots‖ mouillés par la tempête,De rebâtir l'autel‖ et de courber la tête ?Devons-nous regretter‖ ces jours anciens et fortsOù les vivants croyaient‖ ce qu'avaient cru les morts,Jours de piété grave‖ et de force féconde,Lorsque la Bible ouverte‖ éblouissait le monde !
Amas sombre et mouvant‖ de méditations !Problèmes périlleux !‖ obscures questionsQui font que, par moments‖ s'arrêtant immobile,Le poëte pensif‖ erre encor dans la villeA l'heure où sur ses pas‖ on ne rencontre plusQue le passant tardif‖ aux yeux irrésolusEt la ronde de nuit,‖ comme un rêve apparue,Qui va tâtant dans l'ombre‖ à tous les coins de rue !
4 Septembre 1835.
Versification
- Forme
- 7 distiquess (distiques)
- Rimes
- 66((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 distiquess
- Mots à la rime
- a abusé / brisé masculine, classiqueb effrontées / ameutées féminine, classiquec impur / mur masculine, classiqued orgies / bougies féminine, classiquee hasard / Mozart masculine, classiquef ondes / profondes féminine, classiqueg rêvait / chevet masculine, classiqueh morose / chose féminine, classiquei milieu / Dieu masculine, classiquej étoiles / voiles féminine, classiquek inquiet / l'ennuyait masculine, classiquel faire / misère féminine, classiquem lendemain / main masculine, classiquen fatale / salle féminine, classiquea méchant / tranchant masculine, classiqueb l'ivraie / vraie féminine, classiquec tombé / courbé masculine, classiqued plombe / tombe féminine, classiquea plaindrons / affronts masculine, classiqueb tendre / prendre féminine, classiquec levant / devant masculine, classiqued foule féminine, classiquee enlevé / pavé masculine, classiquea ombre / nombre féminine, classiqueb avili / enseveli masculine, classiquec ancienne / sienne féminine, classiqued amis / mis masculine, classiquee destinée / enracinée féminine, classiquef ingrats / pas masculine, classiquea infertile / inutile féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec s'efface / surface féminine, classiqued pas masculine, classiquee route / l'écoute féminine, classiquef accompli / l'oubli masculine, classiquea connue / diminue féminine, classiqueb côté / attristé masculine, classiquec sombre / ombre féminine, classiqued Dieu / feu masculine, classiquee flamme / âme féminine, classiquef jour / d'amour masculine, classiqueg Bonaparte / Sparte féminine, classiqueh désabusé / épuisé masculine, classiquei blessures / morsures féminine, classiquej vieux / d'envieux masculine, classiquek fille / famille féminine, classiquel tombeau / beau masculine, classiquem domestique / antique féminine, classiquen mûris / Paris masculine, classiqueo enlève / rêve féminine, classiquep liberté / société masculine, classiqueq médite / vite féminine, classiquer esprits / compris masculine, classiques tombe féminine, classiquet pavé / couvé masculine, classiqueu décompose / cause féminine, classiquev raison / l'horizon masculine, classiquew fonde / profonde féminine, classiquex inaperçus / Jésus masculine, classiquey tempête / tête féminine, classiquez forts / morts masculine, classiquea féconde / monde féminine, classiquea méditations / questions masculine, classiqueb immobile / ville féminine, classiquec plus / irrésolus masculine, classiqued apparue / rue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources