Les chants du crépuscule, 1835
XXXVIII. Que nous avons le doute en nous
À MADEMOISELLE LOUISE B.
De nos jours, — plaignez-nous,‖ vous, douce et noble femme !L'intérieur de l'homme‖ offre un sombre tableau.Un serpent est visible‖ en la source de l'eau,Et l'incrédulité‖ rampe au fond de notre âme.
Vous qui n'avez jamais‖ de sourire moqueurPour les accablements‖ dont une âme est troublée,Vous qui vivez sereine,‖ attentive et voilée,Homme par la pensée‖ et femme par le cœur,
Si vous me demandez,‖ vous muse, à moi poëte,D'où vient qu'un rêve obscur‖ semble agiter mes jours,Que mon front est couvert‖ d'ombres, et que toujours,Comme un rameau dans l'air,‖ ma vie est inquiète ;
Pourquoi je cherche un sens‖ au murmure des vents ;Pourquoi souvent, morose‖ et pensif dès la veille,Quand l'horizon blanchit‖ à peine, je m'éveilleMême avant les oiseaux,‖ même avant les enfants ;
Et pourquoi, quand la brume‖ a déchiré ses voiles,Comme dans un palais‖ dont je ferais le tour,Je vais dans le vallon,‖ contemplant tour-à-tourEt le tapis de fleurs‖ et le plafond d'étoiles ?
Je vous dirai qu'en moi‖ je porte un ennemi,Le doute, qui m'emmène‖ errer dans le bois sombre,Spectre myope et sourd,‖ qui, fait de jour et d'ombre,Montre et cache à la fois‖ toute chose à demi !
Je vous dirai qu'en moi‖ j'interroge à toute heureUn instinct qui bégaie,‖ en mes sens prisonnier,Près du besoin de croire‖ un désir de nier,Et l'esprit qui ricane‖ auprès du cœur qui, pleure !
Aussi vous me voyez‖ souvent parlant tout bas ;Et comme un mendiant,‖ à la bouche affamée,Qui rêve assis devant‖ une porte fermée,On dirait que j'attends‖ quelqu'un qui n'ouvre pas.
Le doute ! mot funèbre‖ et qu'en lettres de flammes,Je vois écrit partout,‖ dans l'aube, dans l'éclair,Dans l'azur de ce ciel,‖ mystérieux et clair,Transparent pour les yeux,‖ impénétrable aux âmes !
C'est notre mal à nous,‖ enfants des passionsDont l'esprit n'atteint pas‖ votre calme sublime ;A nous dont le berceau,‖ risqué sur un abîme,Vogua sur le flot noir‖ des révolutions.
Les superstitions,‖ ces hideuses vipères,Fourmillent sous nos fronts‖ où tout germe est flétri.Nous portons dans nos cœurs‖ le cadavre pourriDe la religion‖ qui vivait dans nos pères.
Voilà pourquoi je vais,‖ triste et réfléchissant,Pourquoi souvent, la nuit,‖ je regarde et j'écoute.Solitaire, et marchant‖ au hasard sur la routeA l'heure où le passant‖ semble étrange au passant.
Heureux qui peut aimer,‖ et qui dans la nuit noire,Tout en cherchant la foi,‖ peut rencontrer l'amour !Il a du moins la lampe‖ en attendant le jour.Heureux ce cœur ! Aimer,‖ c'est la moitié de croire.
13 octobre 1835.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a femme / âme féminine, classiqueb tableau / l'eau masculine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb troublée / voilée féminine, classiquea poëte / inquiète féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea vents / enfants masculine, classiqueb veille / m'éveille féminine, classiquea voiles / d'étoiles féminine, classiqueb tour / tour-à-tour masculine, classiquea ennemi / demi masculine, classiqueb sombre / d'ombre féminine, classiquea heure / pleure féminine, classiqueb prisonnier / nier masculine, classiquea bas / pas masculine, classiqueb affamée / fermée féminine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb l'éclair / clair masculine, classiquea passions / révolutions masculine, classiqueb sublime / abîme féminine, classiquea vipères / pères féminine, classiqueb flétri / pourri masculine, classiquea réfléchissant / passant masculine, classiqueb j'écoute / route féminine, classiquea noire / croire féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources