Les chants du crépuscule, 1835
XV. Conseil
Rien encor n'a germé‖ de vos rameaux flottantsSur notre jeune terre‖ où, depuis quarante ans,Tant d'âmes se sont échouées,Doctrines aux fruits d'or,‖ espoir des nations,Que la hâtive main‖ des révolutionsSur nos têtes a secouées !
Nous attendons toujours !‖ Seigneur, prenez pitiéDes peuples qui, toujours‖ satisfaits à moitié,Vont d'espérance en espérance ;Et montrez-nous enfin‖ l'homme de votre choixParmi tous ces tribuns‖ et parmi tous ces roisQue vous essayez à la France !
Qui peut se croire fort,‖ puissant et souverain ?Qui peut dire en scellant‖ des barrières d'airain :Jamais vous ne serez franchies !Dans ce siècle de bruit,‖ de gloire et de revers,Où les roseaux penchés‖ au bord des étangs vertsDurent plus que les monarchies !
Rois ! la bure est souvent‖ jalouse du velours.Le peuple a froid l'hiver,‖ le peuple a faim toujours.Rendez-lui son sort plus facile.Le peuple souvent porte‖ un bien rude collier.Ouvrez l'école aux fils,‖ aux pères l'atelier,A tous vos bras, auguste asile !
Par la bonté des rois‖ rendez les peuples bons.Sous d'étranges malheurs‖ souvent nous nous courbons ;Songez que Dieu seul est le maître.Un bienfait par quelqu'un‖ est toujours ramassé.Songez-y, rois minés‖ sur qui pèse un passéGros du même avenir peut-être !
Donnez à tous. Peut-être‖ un jour tous vous rendront !Donnez, — on ne sait pas‖ quels épis germerontDans notre siècle autour des trônes ! —De la main droite aux bons,‖ de la gauche aux méchants !Comme le laboureur‖ sème sa graine aux champs,Ensemencez les cœurs d'aumônes !
O Rois ! le pain qu'on porte‖ au vieillard desséché,La pauvre adolescente‖ enlevée au marché,Le bienfait souriant,‖ toujours prêt à toute heure,Qui vient, riche et voilé,‖ partout où quelqu'un pleure,Le cri reconnaissant‖ d'une mère à genoux,L'enfant sauvé qui lève‖ entre le peuple et vousSes deux petites mains‖ sincères et joyeuses,Sont la meilleure digue‖ aux foules furieuses.
Hélas ! je vous le dis,‖ ne vous endormez pas,Tandis que l'avenir‖ s'amoncèle là-bas !
Il arrive parfois,‖ dans le siècle où nous sommes,Qu'un grand vent tout-à-coup‖ soulève à flots les hommes ;Vent de malheur, formé,‖ comme tous les autans,De souffles quelque part‖ comprimés trop long-temps ;Vent qui de tout foyer‖ disperse la fumée ;Dont s'attise l'idée‖ à cette heure allumée ;Qui passe sur tout homme,‖ et, torche ou flot amer,Le fait étinceler‖ ou le fait écumer ;Ébranle toute digue‖ et toute citadelle ;Dans la société‖ met à nu d'un coup d'aileDes sommets jusqu'alors‖ par des brumes voilés,Des gouffres ténébreux‖ ou des coins étoilés ;Vent fatal qui confond‖ les meilleurs et les pires,Arrache mainte tuile‖ au vieux toit des empires,Et prenant dans l'état,‖ en haut, en bas, partout,Tout esprit qui dérive‖ et toute âme qui bout,Tous ceux dont un zéphyr‖ fait remuer les têtes,Tout ce qui devient onde‖ à l'heure des tempêtes,Amoncelant dans l'ombre‖ et chassant à la foisCes flots, ces bruits, ce peuple,‖ et ces pas, et ces voix,Et les groupes sans forme‖ et les rumeurs sans nombre,Pousse tout cet orage‖ au seuil d'un palais sombre !
Palais sombre en effet,‖ et plongé dans la nuit !D'où les illusions‖ s'envolent à grand bruit,Quelques-unes en pleurs,‖ d'autres qu'on entend rire !C'en est fait. L'heure vient !‖ le voile se déchire,Adieu les songes d'or !‖ On se réveille, on voitUn spectre aux mains de chair‖ qui vous touche du doigt.C'est la réalité,‖ — qu'on sent là, qui vous pèse.On rêvait Charlemagne,‖ on pense à Louis seize !Heure grande et terrible‖ où, doutant des canons,La royauté, nommant —‖ ses amis par leurs noms,Recueillant tous les bruits‖ que la tempête apporte,Attend, l'œil à la vitre‖ et l'oreille à la porte !Où l'on voit dans un coin,‖ ses filles dans ses bras,La reine qui pâlit,‖ pauvre étrangère, hélas !Où les petits enfants‖ des familles royalesDe quelque vieux soldat‖ pressent les mains loyales,Et demandent, avec‖ des sanglots superflus,Aux valets qui déjà‖ ne leur répondent plus,D'où viennent ces rumeurs,‖ ces terreurs, ce mystère,Et les ébranlements‖ de cette affreuse terreQu'ils sentent remuer‖ comme la mer aux vents,Et qui ne tremble pas‖ sous les autres enfants !
Hélas ! vous crénelez‖ vos mornes Tuileries ;Vous encombrez les ponts‖ de vos artilleries ;Vous gardez chaque rue‖ avec un régiment ;A quoi bon ? à quoi bon ?‖ De moment en momentLa tourbe s'épaissit,‖ grosse et désespéréeEt terrible : et qu'importe‖ à l'heure où leur maréeSort et monte en hurlant‖ du fond du gouffre amer,La mitraille à la foule‖ et la grêle à la mer !
O redoutable époque !‖ et quels temps que les nôtres !Où, rien qu'en se serrant‖ les uns contre les autres,Les hommes dans leurs plis‖ écrasent tours, châteaux,Donjons que les captifs‖ rayaient de leurs couteaux,Créneaux, portes d'airain‖ comme un carton ployées,Et, sur leurs boulevards‖ vainement appuyées,Les pâles garnisons,‖ et les canons de ferBroyés avec le mur‖ comme l'os dans la chair !
Comment se défendra‖ ce roi qu'un peuple assiège ?Plus léger sur ce flot‖ que sur l'onde un vain liège,Plus vacillant que l'ombre‖ aux approches du soir,Écoutant sans entendre‖ et regardant sans voir,Il est là qui frissonne,‖ impuissant, infertile.Sa main tremble, et sa tête‖ est un crible inutile,Hélas ! hélas ! les rois‖ en ont seuls de pareils !Qui laisse tout passer,‖ hors les mauvais conseils !
Que servent maintenant‖ ces sabres, ces épées,Ces lignes de soldats‖ par des caissons coupées ;Ces bivouacs, allumés‖ dans les jardins profonds,Dont la lueur sinistre‖ empourpre les plafonds ;Ce général choisi,‖ qui déjà, vaine garde,Sent peut-être à son front‖ sourdre une autre cocarde ;Et tous ces cuirassiers,‖ soldats vieux et nouveaux,Qui plantent dans la cour‖ des pieux pour leurs chevaux ?Que sert la grille close‖ et la mèche allumée ?Il faudrait une tête‖ et tu n'as qu'une armée !
Que faire de ce peuple‖ à l'immense roulis,Mer qui traîne du moins‖ une idée en ses plis,Vaste inondation‖ d'hommes, d'enfants, de femmes,Flots qui tous ont des yeux,‖ vagues qui sont des âmes !
Malheur alors ! O Dieu !‖ faut-il que nous voyionsLe côté monstrueux‖ des révolutions !Qui peut dompter la mer ?‖ Seigneur ! qui peut répondreDes ondes de Paris‖ et des vagues de Londre,Surtout lorsque la ville‖ ameutée aux tamboursSent ramper dans ses flots‖ l'hydre de ses faubourgs !Dans ce palais fatal‖ où l'empire s'écroule,Dont la porte bientôt‖ va ployer sous la foule,Où l'on parle tout bas‖ de passages secrets,Où le roi sent déjà‖ qu'on le sert de moins près,Où la mère en tremblant‖ rit à l'enfant qui pleure,O mon Dieu ! que va-t-il‖ se passer tout à l'heure ?Comment vont-ils jouer‖ avec ce nid de rois ?Pourquoi faut-il qu'aux jours‖ où le pauvre aux aboisSent sa haine des grands‖ de ce qu'il souffre accrue,Notre faute ou la leur‖ le lâchent dans la rue ?Temps de deuil où l'émeute‖ en fureur sort de tout !Où le peuple devient‖ difforme tout-à-coup !
Malheur donc ! c'est fini.‖ Plus de barrière au trône !Mais Dieu garde un trésor‖ à qui lui fit l'aumône.Si le prince a laissé,‖ dans des temps moins changeants,L'empreinte de ses pas‖ à des seuils indigents,Si des bienfaits cachés il fut parfois complice, —S'il a souvent dit : grâce !‖ où la loi dit : supplice !Ne désespérez pas.‖ Le peuple aux mauvais joursA pu tout oublier,‖ Dieu se souvient toujours » !Souvent un cri du cœur‖ sorti d'une humble boucheDésarme, impérieux,‖ une foule farouche —Qui tenait une proie‖ en ses poings triomphants.Les mères aux lions‖ font rendre les enfants !
Oh ! dans cet instant même‖ où le naufrage gronde,Où l'on sent qu'un boulet‖ ne peut rien contre une onde,Où, liquide, et fangeuse,‖ et pleine de courroux,La populace à l'œil —‖ stupide, aux cheveux roux,Aboyant sur le seuil‖ comme un chien pour qu'on ouvre,Arrive, éclaboussant‖ les chapiteaux du Louvre,Océan qui n'a point‖ d'heure pour son reflux ;Au moment où l'on voit‖ que rien n'arrête plusCe flot toujours grossi‖ que chaque instant apporte,Qui veut monter, qui hurle‖ et qui mouille la porte ;C'est un spectacle auguste‖ et que j'ai vu déjàSouvent, quand mon regard‖ dans l'histoire plongea,Qu'une bonne action,‖ cachée en un coin sombre,Qui sort subitement‖ toute blanche de l'ombre,Et comme autrefois Dieu‖ qu'elle prend à témoin,Dit au peuple écumant :‖ Tu n'iras pas plus loin !
Décembre 1834.
Versification
- Mètre
- Alexandrins surtout (162 de 12, 12 de 8)· profil 8, 6−6
- Mots à la rime
- a flottants / ans masculine, classiqueb échouées / secouées féminine, classiquec nations / révolutions masculine, classiquea pitié / moitié masculine, classiqueb espérance / France féminine, classiquec choix / rois masculine, classiquea souverain / d'airain masculine, classiqueb franchies / monarchies féminine, classiquec revers / verts masculine, classiquea velours / toujours masculine, classiqueb facile / asile féminine, classiquec collier / l'atelier / amer masculine, classiquea bons / courbons masculine, classiqueb maître / peut-être féminine, classiquec ramassé / passé masculine, classiquea rendront / germeront masculine, classiqueb trônes / d'aumônes féminine, classiquec méchants / champs masculine, classiquea desséché / marché masculine, classiqueb heure / pleure féminine, classiquec genoux / vous masculine, classiqued joyeuses / furieuses féminine, classiquea pas / là-bas masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb autans / long-temps masculine, classiquec fumée / allumée féminine, classiquee écumer / voilés / étoilés masculine, équivalentef citadelle / d'aile féminine, non classiqueg pires / empires féminine, classiqueh partout / bout masculine, classiquei têtes / tempêtes féminine, classiquej fois / voix masculine, classiquek nombre / sombre féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb rire / déchire féminine, classiquec voit / doigt masculine, classiqued pèse / seize féminine, classiquee canons / noms masculine, classiquef apporte / porte féminine, classiqueg bras / hélas masculine, classiqueh royales / loyales féminine, classiquei superflus / plus masculine, classiquej mystère / terre féminine, classiquek vents / enfants masculine, classiquea Tuileries / artilleries féminine, classiqueb régiment / moment masculine, classiquec désespérée / marée féminine, classiqued amer / mer masculine, classiquea nôtres / autres féminine, classiqueb châteaux / couteaux masculine, classiquec ployées / appuyées féminine, classiqued fer / chair masculine, classiquea assiège / liège féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquec infertile / inutile féminine, classiqued pareils / conseils masculine, classiquea épées / coupées féminine, classiqueb profonds / plafonds masculine, classiquec garde / cocarde féminine, classiqued nouveaux / chevaux masculine, classiquee allumée / armée féminine, classiquea roulis / plis masculine, classiqueb femmes / âmes féminine, classiquea voyions / révolutions masculine, classiqueb répondre / Londre féminine, classiquec tambours / faubourgs masculine, classiqued s'écroule / foule féminine, classiquee secrets / près masculine, classiquef pleure / l'heure féminine, classiqueg rois / abois masculine, classiqueh accrue / rue féminine, classiquei tout / tout-à-coup masculine, classiquea trône / l'aumône féminine, classiqueb changeants / indigents masculine, non classiquec complice / supplice féminine, classiqued jours / toujours masculine, classiquee bouche / farouche féminine, classiquef triomphants / enfants masculine, classiquea gronde / onde féminine, classiqueb courroux / roux masculine, classiquec ouvre / Louvre féminine, classiqued reflux / plus masculine, classiquef déjà / plongea masculine, classiqueg sombre / l'ombre féminine, classiqueh témoin / loin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
174 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources