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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre sixième Au bord de l’infini

IX. À la fenêtre pendant la nuit

Victor Hugo· 18 sizains, alexandrins et hexasyllabes, 108 vers

I

Les étoiles, points d'or,‖ percent les branches noires ;Le flot huileux et lourd‖ décompose ses moiresSur l'océan blêmi ;Les nuages ont l'air‖ d'oiseaux prenant la fuite ;Par moments le vent parle,‖ et dit des mots sans suite,Comme un homme endormi.

Tout s'en va. La nature‖ est l'urne mal fermée.La tempête est écume‖ et la flamme est fumée.Rien n'est hors du moment,L'homme n'a rien qu'il prenne,‖ et qu'il tienne, et qu'il garde.Il tombe heure par heure,‖ et, ruine, il regardeLe monde, écroulement.

L'astre est-il le point fixe‖ en ce mouvant problème ?Ce ciel que nous voyons‖ fut-il toujours le même ?Le sera-t-il toujours ?L'homme a-t-il sur son front‖ des clartés éternelles ?Et verra-t-il toujours‖ les mêmes sentinellesMonter aux mêmes tours ?

II

Nuits, serez-vous pour nous‖ toujours ce que vous êtes ?Pour toute vision,‖ aurons-nous sur nos têtesToujours les mêmes cieux ?Dis, larve Aldebaran,‖ réponds, spectre Saturne,Ne verrons-nous jamais‖ sur le masque nocturneS'ouvrir de nouveaux yeux ?

Ne verrons-nous jamais‖ briller de nouveaux astres ?Et des cintres nouveaux,‖ et de nouveaux pilastresLuire à notre œil mortel,Dans cette cathédrale‖ aux formidables porchesDont le septentrion‖ éclaire avec sept torches,L'effrayant maître-autel ?

A-t-il cessé, le vent‖ qui fit naître ces roses,Sirius, Orion,‖ toi, Vénus, qui reposesNotre œil dans le péril ?Ne verrons-nous jamais‖ sous ces grandes haleinesD'autres fleurs de lumière‖ éclore dans les plainesDe l'éternel avril ?

Savons-nous où le monde‖ en est de son mystère ?Qui nous dit, à nous, joncs‖ du marais, vers de terreDont la bave reluit,À nous qui n'avons pas‖ nous-mêmes notre preuve,Que Dieu ne va pas mettre‖ une tiare neuveSur le front de la nuit ?

III

Dieu n'a-t-il plus de flamme‖ à ses lèvres profondes ?N'en fait-il plus jaillir‖ des tourbillons de mondes ?Parlez, Nord et Midi !N'emplit-il plus de lui‖ sa création sainte ?Et ne souffle-t-il plus‖ que d'une bouche éteinteSur l'être refroidi ?

Quand les comètes vont‖ et viennent, formidables,Apportant la lueur‖ des gouffres insondablesÀ nos fronts soucieux,Brûlant, volant, peut-être‖ âmes, peut-être mondes,Savons-nous ce que font‖ toutes ces vagabondesQui courent dans nos cieux ?

Qui donc a vu la source‖ et connaît l'origine ?Qui donc, ayant sondé‖ l'abîme, s'imagineEn être mage et roi ?Ah ! fantômes humains,‖ courbés sous les désastres !Qui donc a dit : — C'est bien,‖ Éternel. Assez d'astres.N'en fais plus. Calme-toi ! —

L'effet séditieux‖ limiterait la cause ?Quelle bouche ici-bas‖ peut dire à quelque chose :Tu n'iras pas plus loin ?Sous l'élargissement‖ sans fin, la borne plie ;La création vit,‖ croît et se multiplie ;L'homme n'est qu'un témoin.

L'homme n'est qu'un témoin‖ frémissant d'épouvante.Les firmaments sont pleins‖ de la sève vivanteComme les animaux.L'arbre prodigieux‖ croise, agrandit, transforme,Et mêle aux cieux profonds,‖ comme une gerbe énorme,Ses ténébreux rameaux.

Car la création‖ est devant, Dieu derrière.L'homme, du côté noir‖ de l'obscure barrière,Vit, rôdeur curieux ;Il suffit que son front‖ se lève pour qu'il voieÀ travers la sinistre‖ et morne claire-voieCet œil mystérieux.

IV

Donc ne nous disons pas :‖ — Nous avons nos étoiles —Des flottes de soleils‖ peut-être à pleines voilesViennent en ce moment ;Peut-être que demain‖ le Créateur terrible,Refaisant notre nuit,‖ va contre un autre cribleChanger le firmament.

Qui sait ? que savons-nous ?‖ sur notre horizon sombre,Que la création‖ impénétrable encombreDes ses taillis sacrés,Muraille obscure où vient‖ battre le flot de l'être,Peut-être allons-nous voir‖ brusquement apparaîtreDes astres effarés ;

Des astres éperdus‖ arrivant des abîmes,Venant des profondeurs‖ ou descendant des cimes,Et, sous nos noirs arceaux,Entrant en foule, épars,‖ ardents, pareils au rêve,Comme dans un grand vent‖ s'abat sur une grèveUne troupe d'oiseaux ;

Surgissant, clairs flambeaux,‖ feux purs, rouges fournaises,Aigrettes de rubis‖ ou tourbillons de braises,Sur nos bords, sur nos monts,Et nous pétrifiant‖ de leurs aspects étranges ;Car dans le gouffre énorme‖ il est des mondes angesEt des soleils démons !

Peut-être en ce moment,‖ du fond des nuits funèbres,Montant vers nous, gonflant‖ ses vagues de ténèbresEt ses flots de rayons,Le muet Infini,‖ sombre mer ignorée,Roule vers notre ciel‖ une grande maréeDe constellations !

Marine-Terrace, avril 1854.

Versification

Forme
18 sizains (sizains)
Rimes
18(aabccb)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (72 de 12, 36 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
18 sizains
Mots à la rime
a noires / moires féminine, classiqueb blêmi / endormi masculine, classiquec fuite / suite féminine, classiquea fermée / fumée féminine, classiqueb moment / écroulement masculine, classiquec garde / regarde féminine, classiquea problème / même féminine, classiqueb toujours / tours masculine, classiquec éternelles / sentinelles féminine, classiquea êtes / têtes féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec Saturne / nocturne féminine, classiquea astres / pilastres féminine, classiqueb mortel / maître-autel masculine, classiquec porches / torches féminine, classiquea roses / reposes féminine, classiqueb péril / avril masculine, classiquec haleines / plaines féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb reluit / nuit masculine, classiquec preuve / neuve féminine, classiquea profondes / mondes féminine, classiqueb Midi / refroidi masculine, classiquec sainte / éteinte féminine, classiquea formidables / insondables féminine, classiqueb soucieux / cieux masculine, classiquec mondes / vagabondes féminine, classiquea l'origine / s'imagine féminine, classiqueb roi / Calme-toi masculine, classiquec désastres / d'astres féminine, classiquea cause / chose féminine, classiqueb loin / témoin masculine, classiquec plie / multiplie féminine, classiquea d'épouvante / vivante féminine, classiqueb animaux / rameaux masculine, classiquec transforme / énorme féminine, classiquea derrière / barrière féminine, classiqueb curieux / mystérieux masculine, classiquec voie / claire-voie féminine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb moment / firmament masculine, classiquec terrible / crible féminine, classiquea sombre / encombre féminine, classiqueb sacrés / effarés masculine, classiquec l'être / apparaître féminine, classiquea abîmes / cimes féminine, classiqueb arceaux / d'oiseaux masculine, classiquec rêve / grève féminine, classiquea fournaises / braises féminine, classiqueb monts / démons masculine, classiquec étranges / anges féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb rayons / constellations masculine, classiquec ignorée / marée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources