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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre sixième Au bord de l’infini

VIII. Claire

Victor Hugo· 42 quatrains, alexandrins, 168 vers

Quoi donc ! la vôtre aussi !‖ la vôtre suit la mienne !O mère au cœur profond,‖ mère, vous avez beauLaisser la porte ouverte‖ afin qu'elle revienne,Cette pierre là-bas‖ dans l'herbe est un tombeau !

La mienne disparut‖ dans les flots qui se mêlent ;Alors, ce fut ton tour,‖ Claire, et tu t'envolas.Est-ce donc que là-haut‖ dans l'ombre elles s'appellent,Qu'elles s'en vont ainsi‖ l'une après l'autre, hélas ?

Enfant qui rayonnais,‖ qui chassais la tristesse,Que ta mère jadis‖ berçait de sa chanson,Qui d'abord la charmas‖ avec ta petitesseEt plus tard lui remplis‖ de clarté l'horizon,

Voilà donc que tu dors‖ sous cette pierre grise !Voilà que tu n'es plus,‖ ayant à peine été !L'astre attire le lys,‖ et te voilà reprise,O vierge, par l'azur,‖ cette virginité !

Te voilà remontée‖ au firmament sublime,Échappée aux grands cieux‖ comme la grive aux bois,Et, flamme, aile, hymne, odeur,‖ replongée à l'abîmeDes rayons, des amours,‖ des parfums et des voix !

Nous ne t'entendrons plus‖ rire en notre nuit noire.Nous voyons seulement,‖ comme pour nous bénir,Errer dans notre ciel‖ et dans notre mémoireTa figure, nuage,‖ et ton nom, souvenir !

Pressentais-tu déjà‖ ton sombre épithalame ?Marchant sur notre monde‖ à pas silencieux,De tous les idéals‖ tu composais ton âme,Comme si tu faisais‖ un bouquet pour les cieux !

En te voyant si calme‖ et toute lumineuse,Les cœurs les plus saignants‖ ne haïssaient plus rien.Tu passais parmi nous‖ comme Ruth la glaneuse,Et, comme Ruth l'épi,‖ tu ramassais le bien.

La nature, ô front pur,‖ versait sur toi sa grâce,L'aurore sa candeur,‖ et les champs leur bonté ;Et nous retrouvions, nous‖ sur qui la douleur passe,Toute cette douceur‖ dans toute ta beauté !

Chaste, elle paraissait‖ ne pas être autre choseQue la forme qui sort‖ des cieux éblouissants ;Et de tous les rosiers‖ elle semblait la rose,Et de tous les amours‖ elle semblait l'encens.

Ceux qui n'ont pas connu‖ cette charmante filleNe peuvent pas savoir‖ ce qu'était ce regardTransparent comme l'eau‖ qui s'égaye et qui brilleQuand l'étoile surgit‖ sur l'océan hagard.

Elle était simple, franche,‖ humble, naïve et bonne ;Chantant à demi-voix‖ son chant d'illusion,Ayant je ne sais quoi‖ dans toute sa personneDe vague et de lointain‖ comme la vision.

On sentait qu'elle avait‖ peu de temps sur la terre,Qu'elle n'apparaissait‖ que pour s'évanouir,Et qu'elle acceptait peu‖ sa vie involontaire ;Et la tombe semblait‖ par moments l'éblouir.

Elle a passé dans l'ombre‖ où l'homme se résigne ;Le vent sombre soufflait ;‖ elle a passé sans bruit,Belle, candide, ainsi‖ qu'une plume de cygneQui reste blanche, même‖ en traversant la nuit !

Elle s'en est allée‖ à l'aube qui se lève,Lueur dans le matin,‖ vertu dans le ciel bleu,Bouche qui n'a connu‖ que le baiser du rêve,Âme qui n'a dormi‖ que dans le lit de Dieu !

Nous voici maintenant‖ en proie aux deuils sans bornes,Mère, à genoux tous deux‖ sur des cercueils sacrés,Regardant à jamais‖ dans les ténèbres mornesLa disparition‖ des êtres adorés !

Croire qu'ils resteraient !‖ quel songe ! Dieu les presse.Même quand leurs bras blancs‖ sont autour de nos cous,Un vent du ciel profond‖ fait frissonner sans cesseCes fantômes charmants‖ que nous croyons à nous.

Ils sont là, près de nous,‖ jouant sur notre route ;Ils ne dédaignent pas‖ notre soleil obscur,Et derrière eux, et sans‖ que leur candeur s'en doute,Leurs ailes font parfois‖ de l'ombre sur le mur.

Ils viennent sous nos toits ;‖ avec nous ils demeurent ;Nous leur disons : Ma fille !‖ ou : Mon fils ! ils sont doux,Riants, joyeux, nous font‖ une caresse, et meurent. —O mère, ce sont là‖ les anges, voyez-vous !

C'est une volonté‖ du sort, pour nous sévère,Qu'ils rentrent vite au ciel‖ resté pour eux ouvert ;Et qu'avant d'avoir mis‖ leur lèvre à notre verre,Avant d'avoir rien fait‖ et d'avoir rien souffert,

Ils partent radieux ;‖ et qu'ignorant l'envie,L'erreur, l'orgueil, le mal,‖ la haine, la douleur,Tous ces êtres bénis‖ s'envolent de la vieÀ l'âge où la prunelle‖ innocente est en fleur !

Nous qui sommes démons‖ ou qui sommes apôtres,Nous devons travailler,‖ attendre, préparer ;Pensifs, nous expions‖ pour nous-même ou pour d'autres ;Notre chair doit saigner,‖ nos yeux doivent pleurer.

Eux, ils sont l'air qui fuit,‖ l'oiseau qui ne se poseQu'un instant, le soupir‖ qui vole, avril vermeilQui brille et passe ; ils sont‖ le parfum de la roseQui va rejoindre aux cieux‖ le rayon du soleil !

Ils ont ce grand dégoût‖ mystérieux de l'âmePour notre chair coupable‖ et pour notre destin ;Ils ont, êtres rêveurs‖ qu'un autre azur réclame,Je ne sais quelle soif‖ de mourir le matin !

Ils sont l'étoile d'or‖ se couchant dans l'aurore,Mourant pour nous, naissant‖ pour l'autre firmament ;Car la mort, quand un astre‖ en son sein vient éclore,Continue, au delà,‖ l'épanouissement !

Oui, mère, ce sont là‖ les élus du mystère,Les envoyés divins,‖ les ailés, les vainqueurs,À qui Dieu n'a permis‖ que d'effleurer la terrePour faire un peu de joie‖ à quelques pauvres cœurs.

Comme l'ange à Jacob,‖ comme Jésus à Pierre,Ils viennent jusqu'à nous‖ qui loin d'eux étouffons,Beaux, purs, et chacun d'eux‖ portant sous sa paupièreLa sereine clarté‖ des paradis profonds.

Puis, quand ils ont, pieux,‖ baisé toutes les plaies,Pansé notre douleur,‖ azuré nos raisons,Et fait luire un moment‖ l'aube à travers nos claies,Et chanté la chanson‖ du ciel dans nos maisons,

Ils retournent là-haut‖ parler à Dieu des hommes,Et, pour lui faire voir‖ quel est notre chemin,Tout ce que nous souffrons‖ et tout ce que nous sommes,S'en vont avec un peu‖ de terre dans la main.

Ils s'en vont ; c'est tantôt‖ l'éclair qui les emporte,Tantôt un mal plus fort‖ que nos soins superflus.Alors, nous, pâles, froids,‖ l'œil fixé sur la porte,Nous ne savons plus rien,‖ sinon qu'ils ne sont plus.

Nous disons : — A quoi bon‖ l'âtre sans étincelles ?À quoi bon la maison‖ où ne sont plus leurs pas ?À quoi bon la ramée‖ où ne sont plus les ailes ?Qui donc attendons-nous‖ s'ils ne reviendront pas ? —

Ils sont partis, pareils‖ au bruit qui sort des lyres.Et nous restons là, seuls,‖ près du gouffre où tout fuit,Tristes ; et la lueur‖ de leurs charmants souriresParfois nous apparaît‖ vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus,‖ et c'est là le mystère ;Nous entendons quelqu'un‖ flotter, un souffle errer,Des robes effleurer‖ notre seuil solitaire,Et cela fait alors‖ que nous pouvons pleurer.

Nous sentons frissonner‖ leurs cheveux dans notre ombre ;Nous sentons, lorsqu'ayant‖ la lassitude en nous,Nous nous levons après‖ quelque prière sombre,Leurs blanches mains toucher‖ doucement nos genoux.

Ils nous disent tout bas‖ de leur voix la plus tendre :« Mon père ! encore un peu !‖ ma mère ! encore un jour !« M'entends-tu ? je suis là,‖ je reste pour t'attendre« Sur l'échelon d'en bas‖ de l'échelle d'amour.

« Je t'attends pour pouvoir‖ nous en aller ensemble.« Cette vie est amère,‖ et tu vas en sortir.« Pauvre cœur, ne crains rien,‖ Dieu vit ! la mort rassemble.« Tu redeviendras ange‖ ayant été martyr. »

Oh ! quand donc viendrez-vous ?‖ vous retrouver, c'est naître.Quand verrons-nous, ainsi‖ qu'un idéal flambeau,La douce étoile mort,‖ rayonnante, apparaîtreÀ ce noir horizon‖ qu'on nomme le tombeau ?

Quand nous en irons-nous‖ où vous êtes, colombes !Où sont les enfants morts‖ et les printemps enfuis,Et tous les chers amours‖ dont nous sommes les tombes,Et toutes les clartés‖ dont nous sommes les nuits ?

Vers ce grand ciel clément‖ où sont tous les dictames,Les aimés, les absents,‖ les êtres purs et doux,Les baisers des esprits‖ et les regards des âmes,Quand nous en irons-nous ?‖ quand nous en irons-nous ?

Quand nous en irons-nous‖ où sont l'aube et la foudre ?Quand verrons-nous, déjà‖ libres, hommes encor,Notre chair ténébreuse‖ en rayons se dissoudre,Et nos pieds faits de nuit‖ éclore en ailes d'or ?

Quand nous enfuirons-nous‖ dans la joie infinieOù les hymnes vivants‖ sont des anges voilés,Où l'on voit, à travers‖ l'azur de l'harmonie,La strophe bleue errer‖ sur les luths étoilés ?

Quand viendrez-vous chercher‖ notre humble cœur qui sombre ?Quand nous reprendrez-vous‖ à ce monde charnel,Pour nous bercer ensemble‖ aux profondeurs de l'ombre,Sous l'éblouissement‖ du regard éternel ?

Décembre 1846.

Versification

Forme
42 quatrains (quatrains)
Rimes
42(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
42 quatrains
Mots à la rime
a mienne / revienne féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea mêlent / s'appellent féminine, classiqueb t'envolas / hélas masculine, classiquea tristesse / petitesse féminine, classiqueb chanson / l'horizon masculine, classiquea grise / reprise féminine, classiqueb été / virginité masculine, classiquea sublime / l'abîme féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea noire / mémoire féminine, classiqueb bénir / souvenir masculine, classiquea épithalame / âme féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea lumineuse / glaneuse féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea grâce / passe féminine, classiqueb bonté / beauté masculine, classiquea chose / rose féminine, classiqueb éblouissants / l'encens masculine, classiquea fille / brille féminine, classiqueb regard / hagard masculine, classiquea bonne / personne féminine, classiqueb d'illusion / vision masculine, classiquea terre / involontaire féminine, classiqueb s'évanouir / l'éblouir masculine, classiquea résigne / cygne féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea lève / rêve féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea bornes / mornes féminine, classiqueb sacrés / adorés masculine, classiquea presse / cesse féminine, classiqueb cous / nous masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb obscur / mur masculine, classiquea demeurent / meurent féminine, classiqueb doux / voyez-vous masculine, classiquea sévère / verre féminine, classiqueb ouvert / souffert masculine, classiquea l'envie / vie féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea apôtres / d'autres féminine, classiqueb préparer / pleurer masculine, classiquea pose / rose féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea l'âme / réclame féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquea l'aurore / éclore féminine, classiqueb firmament / l'épanouissement masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquea Pierre / paupière féminine, classiqueb étouffons / profonds masculine, classiquea plaies / claies féminine, classiqueb raisons / maisons masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea emporte / porte féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea étincelles / ailes féminine, classiqueb pas masculine, classiquea lyres / sourires féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquea mystère / solitaire féminine, classiqueb errer / pleurer masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea tendre / t'attendre féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea ensemble / rassemble féminine, classiqueb sortir / martyr masculine, classiquea naître / apparaître féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea colombes / tombes féminine, classiqueb enfuis / nuits masculine, classiquea dictames / âmes féminine, classiqueb doux / irons-nous masculine, classiquea foudre / dissoudre féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquea infinie / l'harmonie féminine, classiqueb voilés / étoilés masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb charnel / éternel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources