Les contemplations, 1855· Livre sixième Au bord de l’infini
XVII. Dolor
Création ! figure‖ en deuil ! Isis austère !Peut-être l'homme est-il‖ son trouble et son mystère ?Peut-être qu'elle nous craint tous,Et qu'à l'heure où, ployés‖ sous notre loi mortelle,Hagards et stupéfaits,‖ nous tremblons devant elle,Elle frissonne devant nous !
Ne riez point. Souffrez‖ gravement. Soyons dignes,Corbeaux, hiboux, vautours,‖ de redevenir cygnes !Courbons-nous sous l'obscure loi.Ne jetons pas le doute‖ aux flots comme une sonde.Marchons sans savoir où,‖ parlons sans qu'on réponde,Et pleurons sans savoir pourquoi.
Homme, n'exige pas‖ qu'on rompe le silence ;Dis-toi : Je suis puni.‖ Baisse la tête et pense.C'est assez de ce que tu vois.Une parole peut‖ sortir du puits farouche ;Ne la demande pas.‖ Si l'abîme est la bouche,O Dieu, qu'est-ce donc que la voix ?
Ne nous irritons pas.‖ Il n'est pas bon de faire,Vers la clarté qui lui‖ au centre de la sphère,À travers les cieux transparents,Voler l'affront, les cris,‖ le rire et la satire,Et que le chandelier‖ à sept branches attireTous ces noirs phalènes errants.
Nais, grandis, rêve, souffre,‖ aime, vis, vieillis, tombe.L'explication sainte‖ et calme est dans la tombe.O vivants ! ne blasphémons point.Qu'importe à l'Incréé,‖ qui, soulevant ses voiles,Nous offre le grand ciel,‖ les mondes, les étoiles,Qu'une ombre lui montre le poing ?
Nous figurons-nous donc‖ qu'à l'heure où tout le prie,Pendant qu'il crée et vit,‖ pendant qu'il approprieÀ chaque astre une humanité,Nous pouvons de nos cris‖ troubler sa plénitude,Cracher notre néant‖ jusqu'en sa solitude,Et lui gâter l'éternité ?
Être ! quand dans l'éther‖ tu dessinas les formes,Partout où tu traças‖ les orbites énormesDes univers qui n'étaient pas,Des soleils ont jailli,‖ fleurs de flamme, et sans nombre,Des trous qu'au firmament,‖ en s'y posant dans l'ombre,Fit la pointe de ton compas !
Qui sommes-nous ? La nuit,‖ la mort, l'oubli, personne.Il est. Cette splendeur‖ suffit pour qu'on frissonne.C'est lui l'amour, c'est lui le feu.Quand les fleurs en avril‖ éclatent pêle-mêle,C'est lui. C'est lui qui gonfle,‖ ainsi qu'une mamelle,La rondeur de l'océan bleu.
Le penseur cherche l'homme‖ et trouve de la cendre.Il trouve l'orgueil froid,‖ le mal, l'amour à vendre,L'erreur, le sac d'or effronté,La haine et son couteau,‖ l'envie et son suaire,En mettant au hasard‖ la main dans l'ossuaireQue nous nommons humanité.
Parce que nous souffrons,‖ noirs et sans rien connaître,Stupide, l'homme dit :‖ — Je ne veux pas de l'Être !Je souffre ; donc, l'Être n'est pas ! —Tu n'admires que toi,‖ vil passant, dans ce monde !Tu prends pour de l'argent,‖ ô ver, ta bave immondeMarquant la place où tu rampas !
Notre nuit veut rayer‖ ce jour qui nous éclaire ;Nous crispons sur ce nom‖ nos doigts pleins de colère ;Rage d'enfant qui coûte cher !Et nous nous figurons,‖ race imbécile et dure,Que nous avons un peu‖ de Dieu dans notre ordureEntre notre ongle et notre chair !
Nier l'Être ! à quoi bon ?‖ L'ironie âpre et noirePeut-elle se pencher‖ sur le gouffre et le boire,Comme elle boit son propre fiel ?Quand notre orgueil le tait,‖ notre douleur le nomme.Le sarcasme peut-il,‖ en crevant l'œil à l'homme,Crever les étoiles au ciel ?
Ah ! quand nous le frappons,‖ c'est pour nous qu'est la plaie.Pensons, croyons. Voit-on‖ l'océan qui bégaie,Mordre avec rage son bâillon ?Adorons-le dans l'astre,‖ et la fleur, et la femme.O vivants, la pensée‖ est la pourpre de l'âme ;Le blasphème en est le haillon.
Ne raillons pas. Nos cœurs‖ sont les pavés du temple,Il nous regarde, lui‖ que l'infini contemple.Insensé qui nie et qui mord !Dans un rire imprudent,‖ ne faisons pas, fils d'Ève,Apparaître nos dents‖ devant son œil qui rêve,Comme elles seront dans la mort.
La femme nue, ayant‖ les hanches découvertes,Chair qui tente l'esprit,‖ rit sous les feuilles vertes ;N'allons pas rire à son côté.Ne chantons pas : — Jouir‖ est tout. Le ciel est vide,La nuit a peur, vous dis-je !‖ elle devient livideEn contemplant l'immensité.
O douleur ! clef des cieux !‖ l'ironie est fumée.L'expiation rouvre‖ une porte fermée ;Les souffrances sont des faveurs.Regardons, au-dessus‖ des multitudes folles,Monter vers les gibets‖ et vers les auréolesLes grands sacrifiés rêveurs.
Monter, c'est s'immoler.‖ Toute cime est sévère.L'Olympe lentement‖ se transforme en Calvaire ;Partout le martyre est écrit ;Une immense croix gît‖ dans notre nuit profonde ;Et nous voyons saigner‖ aux quatre coins du mondeLes quatre clous de Jésus-Christ.
Ah ! vivants, vous doutez !‖ ah ! vous riez, squelettes !Lorsque l'aube apparaît,‖ ceinte de bandelettesD'or, d'émeraude et de carmin,Vous huez, vous prenez,‖ larves que le jour dore,Pour la jeter au front‖ céleste de l'aurore,De la cendre dans votre main.
Vous criez : — Tout est mal.‖ L'aigle vaut le reptile ;Tout ce que nous voyons‖ n'est qu'une ombre inutile.La vie au néant nous vomit.Rien avant, rien après.‖ Le sage doute et raille. —Et, pendant ce temps-là,‖ le brin d'herbe tressaille,L'aube pleure, et le vent gémit.
Chaque fois qu'ici-bas‖ l'homme, en proie aux désastres,Rit, blasphème, et secoue,‖ en regardant les astres,Le sarcasme, ce vil lambeau,Les morts se dressent froids‖ au fond du caveau sombre,Et de leur doigt de spectre‖ écrivent — DIEU — dans l'ombre,Sous la pierre de leur tombeau.
Marine-Terrace, 31 mars 1854.
Versification
- Forme
- 20 sizains (sizains)
- Rimes
- 20(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (80 de 12, 40 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 20 sizains
- Mots à la rime
- a austère / mystère féminine, classiqueb tous / nous masculine, classiquec mortelle / elle féminine, classiquea dignes / cygnes féminine, classiqueb loi / pourquoi masculine, classiquec sonde / réponde féminine, classiquea silence / pense féminine, classiqueb vois / voix masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiquea faire / sphère féminine, classiqueb transparents / errants masculine, classiquec satire / attire féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb point / poing masculine, non classiquec voiles / étoiles féminine, classiquea prie / approprie féminine, classiqueb humanité / l'éternité masculine, classiquec plénitude / solitude féminine, classiquea formes / énormes féminine, classiqueb pas / compas masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiquea personne / frissonne féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquec pêle-mêle / mamelle féminine, classiquea cendre / vendre féminine, classiqueb effronté / humanité masculine, classiquec suaire / l'ossuaire féminine, classiquea connaître / l'Être féminine, classiqueb pas / rampas masculine, classiquec monde / immonde féminine, classiquea éclaire / colère féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquec dure / ordure féminine, classiquea noire / boire féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquec nomme / l'homme féminine, classiquea plaie / bégaie féminine, classiqueb bâillon / haillon masculine, classiquec femme / l'âme féminine, classiquea temple / contemple féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquec d'Ève / rêve féminine, classiquea découvertes / vertes féminine, classiqueb côté / l'immensité masculine, classiquec vide / livide féminine, classiquea fumée / fermée féminine, classiqueb faveurs / rêveurs masculine, classiquec folles / auréoles féminine, classiquea sévère / Calvaire féminine, classiqueb écrit / Jésus-Christ masculine, classiquec profonde / monde féminine, classiquea squelettes / bandelettes féminine, classiqueb carmin / main masculine, classiquec dore / l'aurore féminine, classiquea reptile / inutile féminine, classiqueb vomit / gémit masculine, classiquec raille / tressaille féminine, classiquea désastres / astres féminine, classiqueb lambeau / tombeau masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources