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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les feuilles d’automne, 1831

XXXIV. Bièvre

À MADEMOISELLE LOUISE B.

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 90 vers

Un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux.FÉNELON.

I

Oui, c'est bien le vallon !‖ le vallon calme et sombre !Ici l'été plus frais‖ s'épanouit à l'ombre.Ici durent longtemps‖ les fleurs qui durent peu.Ici l'âme contemple,‖ écoute, adore, aspire,Et prend pitié du monde,‖ étroit et fol empireOù l'homme tous les jours‖ fait moins de place à Dieu !

Une rivière au fond ;‖ des bois sur les deux pentes.Là, des ormeaux, brodés‖ de cent vignes grimpantes ;Des prés, où le faucheur‖ brunit son bras nerveux ;Là, des saules pensifs‖ qui pleurent sur la rive,Et, comme une baigneuse‖ indolente et naïve,Laissent tremper dans l'eau‖ le bout de leurs cheveux.

Là-bas, un gué bruyant‖ dans des eaux poissonneusesQui montrent aux passants‖ les jambes des faneuses ;Des carrés de blé d'or ;‖ des étangs au flot clair ;Dans l'ombre, un mur de craie‖ et des toits noirs de suie ;Les ocres des ravins,‖ déchirés par la pluie ;Et l'aqueduc au loin‖ qui semble un pont-de-l'air.

Et, pour couronnement‖ à ces collines vertes,Les profondeurs du ciel‖ toutes grandes ouvertes,Le ciel, bleu pavillon‖ par Dieu même construit,Qui, le jour, emplissant‖ de plis d'azur l'espace,Semble un dais suspendu‖ sur le soleil qui passe,Et dont on ne peut voir‖ les clous d'or que la nuit !

Oui, c'est un de ces lieux‖ où notre cœur sent vivreQuelque chose des cieux‖ qui flotte et qui l'enivre ;Un de ces lieux qu'enfant‖ j'aimais et je rêvais,Dont la beauté sereine,‖ inépuisable, intime,Verse à l'âme un oubli‖ sérieux et sublimeDe tout ce que la terre‖ et l'homme ont de mauvais !

II

Si dès l'aube on suit les lisièresDu bois, abri des jeunes faons,Par l'âpre chemin dont les pierresOffensent les mains des enfants,À l'heure où le soleil s'élève,Où l'arbre sent monter la sève,La vallée est comme un beau rêve.La brume écarte son rideau.Partout la nature s'éveille ;La fleur s'ouvre, rose et vermeille ;La brise y suspend une abeille,La rosée une goutte d'eau !

Et dans ce charmant paysageOù l'esprit flotte, où l'œil s'enfuit,Le buisson, l'oiseau de passage,L'herbe qui tremble et qui reluit,Le vieil arbre que l'âge ploie,Le donjon qu'un moulin coudoie,Le ruisseau de moire et de soie,Le champ où dorment les aïeux,Ce qu'on voit pleurer ou sourire,Ce qui chante et ce qui soupire,Ce qui parle et ce qui respire,Tout fait un bruit harmonieux !

III

Et si le soir, après‖ mille errantes pensées,De sentiers en sentiers‖ en marchant dispersées,Du haut de la colline‖ on descend vers ce toitQui vous a tout le jour,‖ dans votre rêverie,Fait regarder en bas,‖ au fond de la prairie,Comme une belle fleur qu'on voit ;

Et si vous êtes là,‖ vous dont la main de flammeFait parler au clavier‖ la langue de votre âme ;Si c'est un des moments,‖ doux et mystérieux,Où la musique, esprit‖ d'extase et de délireDont les ailes de feu‖ font le bruit d'une lyre,Réverbère en vos chants‖ la splendeur de vos yeux ;

Si les petits enfants,‖ qui vous cherchent sans cesse,Mêlent leur joyeux rire‖ au chant qui vous oppresse ;Si votre noble père‖ à leurs jeux turbulentsSourit, en écoutant‖ votre hymne commencée,Lui, le sage et l'heureux,‖ dont la jeune penséeSe couronne de cheveux blancs ;

Alors, à cette voix‖ qui remue et pénètre,Sous ce ciel étoilé‖ qui luit à la fenêtre,On croit à la famille,‖ au repos, au bonheur ;Le cœur se fond en joie,‖ en amour, en prière ;On sent venir des pleurs‖ au bord de sa paupière ;On lève au ciel les mains‖ en s'écriant : Seigneur !

IV

Et l'on ne songe plus,‖ tant notre âme saisieSe perd dans la nature‖ et dans la poésie,Que tout près, par les bois‖ et les ravins caché,Derrière le ruban‖ de ces collines bleues,À quatre de ces pas‖ que nous nommons des lieues,Le géant Paris est couché !

On ne s'informe plus‖ si la ville fatale,Du monde en fusion‖ ardente capitale,Ouvre et ferme à tel jour‖ ses cratères fumants ;Et de quel air les rois,‖ à l'instant où nous sommes,Regardent bouillonner‖ dans ce Vésuve d'hommesLa lave des événements !

6 juillet 1831.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
11(aabccb) 2(ababcccdeeed)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (62 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
11 sizains, 2 douzains
Mots à la rime
a sombre / l'ombre féminine, classiqueb peu / Dieu masculine, classiquec aspire / empire féminine, classiquea pentes / grimpantes féminine, classiqueb nerveux / cheveux masculine, classiquec rive / naïve féminine, classiquea poissonneuses / faneuses féminine, classiqueb clair / pont-de-l'air masculine, classiquec suie / pluie féminine, classiquea vertes / ouvertes féminine, classiqueb construit / nuit masculine, classiquec l'espace / passe féminine, classiquea vivre / l'enivre féminine, classiqueb rêvais / mauvais masculine, classiquec intime / sublime féminine, classiquea lisières / pierres féminine, classiqueb faons / enfants masculine, classiquec s'élève / sève / rêve féminine, classiqued rideau / d'eau masculine, classiquee s'éveille / vermeille / abeille féminine, classiquea paysage / passage féminine, classiqueb s'enfuit / reluit masculine, classiquec ploie / coudoie / soie féminine, classiqued aïeux / harmonieux masculine, classiquee sourire / soupire / respire féminine, classiquea pensées / dispersées féminine, classiqueb toit / voit masculine, classiquec rêverie / prairie féminine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb mystérieux / yeux masculine, classiquec délire / lyre féminine, classiquea cesse / oppresse féminine, classiqueb turbulents / blancs masculine, classiquec commencée / pensée féminine, classiquea pénètre / fenêtre féminine, classiqueb bonheur / Seigneur masculine, classiquec prière / paupière féminine, classiquea saisie / poésie féminine, classiqueb caché / couché masculine, classiquec bleues / lieues féminine, classiquea fatale / capitale féminine, classiqueb fumants / événements masculine, classiquec sommes / d'hommes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources