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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les feuilles d’automne, 1831

XXXV. Soleils couchants

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 138 vers

Merveilleux tableaux que la vue découvre à la pensée.CH. NODIER.

I

J'aime les soirs sereins‖ et beaux, j'aime les soirs,Soit qu'ils dorent le front‖ des antiques manoirsEnsevelis dans les feuillages ;Soit que la brume au loin‖ s'allonge en bancs de feu ;Soit que mille rayons‖ brisent dans un ciel bleuÀ des archipels de nuages.

Oh ! regardez le ciel !‖ cent nuages mouvants,Amoncelés là-haut‖ sous le souffle des vents,Groupent leurs formes inconnues ;Sous leurs flots par moments‖ flamboie un pâle éclair,Comme si tout à coup‖ quelque géant de l'airTirait son glaive dans les nues.

Le soleil, à travers‖ leurs ombres, brille encor ;Tantôt fait, à l'égal‖ des larges dômes d'or,Luire le toit d'une chaumière ;Ou dispute aux brouillards‖ les vagues horizons ;Ou découpe, en tombant‖ sur les sombres gazons,Comme de grands lacs de lumière.

Puis voilà qu'on croit voir,‖ dans le ciel balayé,Pendre un grand crocodile‖ au dos large et rayé,Aux trois rangs de dents acérées ;Sous son ventre plombé‖ glisse un rayon du soir ;Cent nuages ardents‖ luisent sous son flanc noirComme des écailles dorées.

Puis se dresse un palais ;‖ puis l'air tremble, et tout fuit.L'édifice effrayant‖ des nuages détruitS'écroule en ruines pressées ;Il jonche au loin le ciel,‖ et ses cônes vermeilsPendent, la pointe en bas,‖ sur nos têtes, pareilsÀ des montagnes renversées.

Ces nuages de plomb,‖ d'or, de cuivre, de fer,Où l'ouragan, la trombe,‖ et la foudre, et l'enferDorment avec de sourds murmures,C'est Dieu qui les suspend‖ en foule aux cieux profonds,Comme un guerrier qui pend‖ aux poutres des plafondsSes retentissantes armures.

Tout s'en va ! Le soleil,‖ d'en haut précipité,Comme un globe d'airain‖ qui, rouge, est rejetéDans les fournaises remuées,En tombant sur leurs flots‖ que son choc désunitFait en flocons de feu‖ jaillir jusqu'au zénithL'ardente écume des nuées.

Oh ! contemplez le ciel !‖ et dès qu'a fui le jour,En tout temps, en tout lieu,‖ d'un ineffable amour,Regardez à travers ses voiles ;Un mystère est au fond‖ de leur grave beauté,L'hiver, quand ils sont noirs‖ comme un linceul, l'été,Quand la nuit les brode d'étoiles.

II

Le jour s'enfuit des cieux ;‖ sous leur transparent voileDe moments en moments‖ se hasarde une étoile ;La nuit, pas à pas, monte‖ au trône obscur des soirs ;Un coin du ciel est brun,‖ l'autre lutte avec l'ombre,Et déjà, succédant‖ au couchant rouge et sombre,Le crépuscule gris‖ meurt sur les coteaux noirs.

Et là-bas, allumant‖ ses vitres étoilées,Avec sa cathédrale‖ aux flèches dentelées,Les tours de son palais,‖ les tours de sa prison,Avec ses hauts clochers,‖ sa bastille obscurcie,Posée au bord du ciel‖ comme une longue scie,La ville aux mille toits‖ découpe l'horizon.

Oh ! qui m'emportera‖ sur quelque tour sublimeD'où la cité sous moi‖ s'ouvre comme un abîme !Que j'entende, écoutant‖ la ville où nous rampons,Mourir sa vaste voix,‖ qui semble un cri de veuve,Et qui, le jour, gémit‖ plus haut que le grand fleuve,Le grand fleuve irrité,‖ luttant contre les ponts !

Que je voie, à mes yeux‖ en fuyant apparues,Les étoiles des chars‖ se croiser dans les rues,Et serpenter le peuple‖ en l'étroit carrefour,Et tarir la fumée‖ au bout des cheminées,Et, glissant sur le front‖ des maisons blasonnées,Cent clartés naître, luire‖ et passer tour à tour !

Que la vieille cité,‖ devant moi, sur sa coucheS'étende, qu'un soupir‖ s'échappe de sa bouche,Comme si de fatigue‖ on l'entendait gémir !Que, veillant seul, debout‖ sur son front que je foule,Avec mille bruits sourds‖ d'océan et de foule,Je regarde à mes pieds‖ la géante dormir !

III

Plus loin ! allons plus loin !‖ — Aux feux du couchant sombre,J'aime à voir dans les champs‖ croître et marcher mon ombre.Et puis, la ville est là !‖ je l'entends, je la voi.Pour que j'écoute en paix‖ ce que dit ma pensée,Ce Paris, à la voix cassée,Bourdonne encor trop près de moi.

Je veux fuir assez loin‖ pour qu'un buisson me cacheCe brouillard, que son front‖ porte comme un panache,Ce nuage éternel‖ sur ses tours arrêté ;Pour que du moucheron,‖ qui bruit et qui passe,L'humble et grêle murmure effaceLa grande voix de la cité !

IV

Oh ! sur des ailes dans les nuesLaissez-moi fuir ! laissez-moi fuir !Loin des régions inconnuesC'est assez rêver et languir !Laissez-moi fuir vers d'autres mondes.C'est assez, dans les nuits profondes,Suivre un phare, chercher un mot.C'est assez de songe et de doute.Cette voix que d'en bas j'écoute,Peut-être on l'entend mieux là-haut.

Allons ! des ailes ou des voiles !Allons ! un vaisseau tout armé !Je veux voir les autres étoilesEt la croix du sud enflammé.Peut-être dans cette autre terreTrouve-t-on la clef du mystèreCaché sous l'ordre universel ;Et peut-être aux fils de la lyreEst-il plus facile de lireDans cette autre page du ciel !

V

Quelquefois, sous les plis‖ des nuages trompeurs,Loin dans l'air, à travers‖ les brèches des vapeursPar le vent du soir remuées,Derrière les derniers‖ brouillards, plus loin encor,Apparaissent soudain‖ les mille étages d'orD'un édifice de nuées !

Et l'œil épouvanté,‖ par delà tous nos cieux,Sur une île de l'air‖ au vol audacieux,Dans l'éther libre aventurée,L'œil croit voir jusqu'au ciel‖ monter, monter toujours,Avec ses escaliers,‖ ses ponts, ses grandes tours,Quelque Babel démesurée !

VI

Le soleil s'est couché‖ ce soir dans les nuées ;Demain viendra l'orage,‖ et le soir, et la nuit ;Puis l'aube, et ses clartés‖ de vapeurs obstruées ;Puis les nuits, puis les jours,‖ pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront ;‖ ils passeront en fouleSur la face des mers,‖ sur la face des monts,Sur les fleuves d'argent,‖ sur les forêts où rouleComme un hymne confus‖ des morts que nous aimons.

Et la face des eaux,‖ et le front des montagnes,Ridés et non vieillis,‖ et les bois toujours vertsS'iront rajeunissant ;‖ le fleuve des campagnesPrendra sans cesse aux monts‖ le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour‖ courbant plus bas ma tête,Je passe, et, refroidi‖ sous ce soleil joyeux,Je m'en irai bientôt,‖ au milieu de la fête,Sans que rien manque au monde,‖ immense et radieux !

Juin 1828.

Juillet 1828.

Août 1828.

Août 1828.

Septembre 1828.

Avril 1829.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
17(aabccb) 2(ababccdeed) 4(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (94 de 12, 44 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
17 sizains, 4 quatrains, 2 dizains
Mots à la rime
a soirs / manoirs masculine, classiqueb feuillages / nuages féminine, classiquec feu / bleu masculine, classiquea mouvants / vents masculine, classiqueb inconnues / nues féminine, classiquec éclair / l'air masculine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb chaumière / lumière féminine, classiquec horizons / gazons masculine, classiquea balayé / rayé masculine, classiqueb acérées / dorées féminine, classiquec soir / noir masculine, classiquea fuit / détruit masculine, classiqueb pressées / renversées féminine, classiquec vermeils / pareils masculine, classiquea fer / l'enfer masculine, classiqueb murmures / armures féminine, classiquec profonds / plafonds masculine, classiquea précipité / rejeté masculine, classiqueb remuées / nuées féminine, classiquec désunit / zénith masculine, classiquea jour / amour masculine, classiqueb voiles / d'étoiles féminine, classiquec beauté / l'été masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb soirs / noirs masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiquea étoilées / dentelées féminine, classiqueb prison / l'horizon masculine, classiquec obscurcie / scie féminine, classiquea sublime / abîme féminine, classiqueb rampons / ponts masculine, classiquec veuve / fleuve féminine, classiquea apparues / rues féminine, classiqueb carrefour / tour masculine, classiquec cheminées / blasonnées féminine, classiquea couche / bouche féminine, classiqueb gémir / dormir masculine, classiquec foule féminine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb voi / moi masculine, classiquec pensée / cassée féminine, classiquea cache / panache féminine, classiqueb arrêté / cité masculine, classiquec passe / efface féminine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb fuir / languir masculine, classiquec mondes / profondes féminine, classiqued mot / là-haut masculine, classiquee doute / j'écoute féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb armé / enflammé masculine, classiquec terre / mystère féminine, classiqued universel / ciel masculine, classiquee lyre / lire féminine, classiquea trompeurs / vapeurs masculine, classiquea cieux / audacieux masculine, classiqueb aventurée / démesurée féminine, classiquec toujours / tours masculine, classiquea nuées / obstruées féminine, classiqueb nuit / s'enfuit masculine, classiquea foule / roule féminine, classiqueb monts / aimons masculine, classiquea montagnes / campagnes féminine, classiqueb verts / mers masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb joyeux / radieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources