Les orientales, 1829
VII. La douleur du pacha
Séparé de tout ce qui m’était cher,
je me consume solitaire et désolé.BYRON
— Qu'a donc l'ombre d'Allah ?‖ disait l'humble derviche ;Son aumône est bien pauvre‖ et son trésor bien riche !Sombre, immobile, avare,‖ il rit d'un rire amer.A-t-il donc ébréché‖ le sabre de son père ?Ou bien de ses soldats‖ autour de son repaireVu rugir l'orageuse mer ?
— Qu'a-t-il donc le pacha,‖ le vizir des armées ?Disaient les bombardiers,‖ leurs mèches allumées.Les imams troublent-ils‖ cette tête de fer ?A-t-il du ramadan‖ rompu le jeûne austère ?Lui font-ils voir en rêve,‖ aux bornes de la terre,L'ange Azraël debout‖ sur le pont de l'enfer ?
— Qu'a-t-il donc ? murmuraient‖ les icoglans stupides.Dit-on qu'il ait perdu,‖ dans les courants rapides,Le vaisseau des parfums‖ qui le font rajeunir ?Trouve-t-on à Stamboul‖ sa gloire assez ancienne ?Dans les prédictions‖ de quelque égyptienneA-t-il vu le muet venir ?
— Qu'a donc le doux sultan ?‖ demandaient les sultanes.A-t-il avec son fils‖ surpris sous les platanesSa brune favorite‖ aux lèvres de corail ?A-t-on souillé son bain‖ d'une essence grossière ?Dans le sac du fellah,‖ vidé sur la poussière,Manque-t-il quelque tête‖ attendue au sérail ?
— Qu'a donc le maître ? ainsi‖ s'agitent les esclaves.Tous se trompent. — Hélas !‖ si, perdu pour ses braves,Assis, comme un guerrier‖ qui dévore un affront,Courbé comme un vieillard‖ sous le poids des années,Depuis trois longues nuits‖ et trois longues journées,Il croise ses mains sur son front,
Ce n'est pas qu'il ait vu‖ la révolte infidèle,Assiégeant son harem‖ comme une citadelle,Jeter jusqu'à sa couche‖ un sinistre brandon ;Ni d'un père en sa main‖ s'émousser le vieux glaive ;Ni paraître Azraël ;‖ ni passer dans un rêveLes muets bigarrés‖ armés du noir cordon.
Hélas ! l'ombre d'Allah‖ n'a pas rompu le jeûne ;La sultane est gardée,‖ et son fils est trop jeune ;Nul vaisseau n'a subi‖ d'orages importuns ;Le tartare avait bien‖ sa charge accoutumée ;Il ne manque au sérail,‖ solitude embaumée,Ni les têtes ni les parfums.
Ce ne sont pas non plus‖ les villes écroulées,Les ossements humains‖ noircissant les vallées,La Grèce incendiée,‖ en proie aux fils d'Omar,L'orphelin, ni la veuve,‖ et ses plaintes amères,Ni l'enfance égorgée‖ aux yeux des pauvres mères,Ni la virginité‖ marchandée au bazar ;
Non, non, ce ne sont pas‖ ces figures funèbres,Qui, d'un rayon sanglant‖ luisant dans les ténèbres,En passant dans son âme‖ ont laissé le remord.Qu'a-t-il donc ce pacha,‖ que la guerre réclame,Et qui, triste et rêveur,‖ pleure comme une femme ?…Son tigre de Nubie est mort.
1er décembre 1827.
Versification
- Forme
- 9 sizains (sizains)
- Rimes
- 9(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins surtout (49 de 12, 5 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 sizains
- Mots à la rime
- a derviche / riche féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquec père / repaire féminine, classiquea armées / allumées féminine, classiqueb fer / l'enfer masculine, classiquec austère / terre féminine, classiquea stupides / rapides féminine, classiqueb rajeunir / venir masculine, classiquec ancienne / égyptienne féminine, classiquea sultanes / platanes féminine, classiqueb corail / sérail masculine, classiquec grossière / poussière féminine, classiquea esclaves / braves féminine, classiqueb affront / front masculine, classiquec années / journées féminine, classiquea infidèle / citadelle féminine, classiqueb brandon / cordon masculine, classiquec glaive / rêve féminine, classiquea jeûne / jeune féminine, classiqueb importuns / parfums masculine, équivalentec accoutumée / embaumée féminine, classiquea écroulées / vallées féminine, classiqueb d'Omar / bazar masculine, classiquec amères / mères féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquec réclame / femme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources