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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les orientales, 1829

XII. La sultane favorite

Victor Hugo· 14 quintils, octosyllabes, 70 vers

Perfide comme l’onde.SHAKESPEARE.

N'ai-je pas pour toi, belle juive,Assez dépeuplé mon sérail ?Souffre qu'enfin le reste vive :Faut-il qu'un coup de hache suiveChaque coup de ton éventail ?

Repose-toi, jeune maîtresse ;Fais grâce au troupeau qui me suit.Je te fais sultane et princesse :Laisse en paix tes compagnes, cesseD'implorer leur mort chaque nuit.

Quand à ce penser tu t'arrêtesTu viens plus tendre à mes genoux ;Toujours je comprends dans les fêtesQue tu vas demander des têtesQuand ton regard devient plus doux.

Ah ! jalouse entre les jalouses !Si belle avec ce cœur d'acier !Pardonne à mes autres épouses.Voit-on que les fleurs des pelousesMeurent à l'ombre du rosier ?

Ne suis-je pas à toi ? qu'importe,Quand sur toi mes bras sont fermés,Que cent femmes qu'un feu transporteConsument en vain à ma porteLeur souffle en soupirs enflammés ?

Dans leur solitude profonde,Laisse-les t'envier toujours ;Vois-les passer comme fuit l'onde ;Laisse-les vivre : à toi le monde,À toi mon trône, à toi mes jours !

À toi tout mon peuple qui tremble !À toi Stamboul qui, sur ce bordDressant mille flèches ensemble,Se berce dans la mer, et sembleUne flotte à l'ancre qui dort !

À toi, jamais à tes rivales,Mes spahis aux rouges turbans,Qui, se suivant sans intervalles,Volent courbés sur leurs cavalesComme des rameurs sur leurs bancs !

À toi Bassora, Trébizonde,Chypre où de vieux noms sont gravés,Fez où la poudre d'or abonde,Mosul où trafique le monde,Erzeroum aux chemins pavés !

À toi Smyrne et ses maisons neuves,Où vient blanchir le flot amer !Le Gange redouté des veuves !Le Danube qui par cinq fleuvesTombe échevelé dans la mer !

Dis, crains-tu les filles de Grèce ?Les lys pâles de Damanhour ?Ou l'œil ardent de la négresseQui, comme une jeune tigresse,Bondit rugissante d'amour ?

Que m'importe, juive adorée,Un sein d'ébène, un front vermeil !Tu n'es point blanche ni cuivrée :Mais il semble qu'on t'a doréeAvec un rayon de soleil.

N'appelle donc plus la tempête,Princesse, sur ces humbles fleurs ;Jouis en paix de ta conquête,Et n'exige pas qu'une têteTombe avec chacun de tes pleurs !

Ne songe plus qu'aux frais platanesAu bain mêlé d'ambre et de nard,Au golfe où glissent les tartanes…Il faut au sultan des sultanes ;Il faut des perles au poignard !

22 octobre 1828.

Versification

Forme
14 quintils (quintils)
Rimes
14(abaab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
14 quintils
Mots à la rime
a juive / vive / suive féminine, classiqueb sérail / éventail masculine, classiquea maîtresse / princesse / cesse féminine, classiqueb suit / nuit masculine, classiquea t'arrêtes / fêtes / têtes féminine, classiqueb genoux / doux masculine, classiquea jalouses / épouses / pelouses féminine, classiqueb d'acier / rosier masculine, classiquea qu'importe / transporte / porte féminine, classiqueb fermés / enflammés masculine, classiquea profonde / l'onde / monde féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea tremble / ensemble / semble féminine, classiqueb bord / dort masculine, classiquea rivales / intervalles / cavales féminine, classiqueb turbans / bancs masculine, classiquea Trébizonde / abonde / monde féminine, classiqueb gravés / pavés masculine, classiquea neuves / veuves / fleuves féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea Grèce / négresse / tigresse féminine, classiqueb Damanhour / d'amour masculine, classiquea adorée / cuivrée / dorée féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea tempête / conquête / tête féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea platanes / tartanes / sultanes féminine, classiqueb nard / poignard masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources