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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881

Deux voix dans le ciel

ZÉNITH — NADIR

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins surtout, 226 vers

Je suis le haut.

Je suis le bas.

J’aime.

Je ris.

Par l’éblouissement les cœurs sont attendris.Adorer, c’est aimer en admirant. Ô cimes !Que le soleil est beau‖ sur les sommets sublimes !

Le dessous est charmant.

O Paris !

O Paris !

J’aperçois les cerveaux, les têtes, les esprits,Les vastes fronts, foyers‖ où rayonnent les âmes.

Je m’amuse. Je vois le vrai côté des femmes.

Joie immense ! Savoir ! Sonder ! Voir jusqu’au fondCe que rêvent les forts,‖ ce que les sages font !O grands cœurs des héros !

Petits pieds de Suzette !

Je lis le livre écrit par Dieu.

Moi, la gazetteQue le diable griffonne au verso.

Croire est doux.Marchez les yeux au ciel !

Pour tomber dans les trous.

Cherchez les grands travaux‖ et les grandes études,Vivez pensifs ! Plongez‖ votre âme aux solitudes !Allez ! Vous reviendrez meilleurs.

Et fort maigris.

Vivants ! enivrez-vous d’extases !

Soyez gris.

Pensez !

Buvez, mangez, faites-vous de gros ventres.

Chantez, oiseaux ; lions,‖ rugissez dans vos antres ;Vents, soufflez ; gonflez-vous,‖ ô mers ; frémis, forêt ;Prie, Adam ! — Le soleil‖ se lève. Dieu paraît !

Crois-tu ?

Création, salut !

Triste machine !

Gloire à Dieu !

Peuh !

Salut, ô France !

Bonjour, Chine.

Venez, lutteurs saignants !‖ Venez, grands hommes las !Dante avec Béatrix,‖ Voltaire avec Calas !

Tiens ! Il laisse tomber‖ par terre la Pucelle !

Shakspeare, resplendis ;‖ Rabelais, étincelle ;Byron, montre ton front !

Et cache ton pied-bot.

Christ naît. J’entends un bruit de harpe.

Et de rabot.

Son père est roi.

Son père est charpentier.

O psaumes !O David !

O Joseph ! O scie !

Où sont les chaumesEst la paix. Le hameau m’attire.

Allons-nous-en.

Aime le villageois.

Mais crains le paysan.

J’ai l’œil sur les hauts lieux‖ où s’allume une gloire,Où César a gagné‖ sa plus grande victoire,Où Juvénal farouche‖ a fait son plus beau vers.Je le sais, moi. Je vois l’endroit.

Je vois l’envers.

Athène ! ô murs sacrés !‖ beauté ! chefs-d’œuvre ! exemples !Strophes du statuaire‖ écrites sur les temples !Michel-Ange, à genoux‖ tu les étudias.Raphaël effaré‖ contemple Phidias ;Les profonds bas-reliefs,‖ pleins d’une vie étrange,Devant le demi-dieu‖ font frissonner l’archange.O sourire éternel‖ des frontons dans l’azur !Sous ce mur immortel‖ qu’a ciselé l’art pur,Les générations‖ comme des fleuves roulent ;Turcs et vénitiens‖ et bavarois s’écoulent ;Les siècles, bûcherons‖ qui s’acharnent en vain,Comparent, convoqués‖ par le sculpteur divinDevant le Parthénon‖ mutilé comme un arbre,L’humanité d’argile‖ à l’olympe de marbre.Salut à Phidias !

Bonsoir à lord Elgin !

Justes, buvez l’absinthe.

Absinthe, vin et gin.Riches, l’orchestre chante et les gorges sont nues ;Le parc bleuâtre et frais‖ livre ses avenues ;Les lustres d’or, mêlés d’amours et de griffons,Pendent, buissons de flamme, à l’anneau des plafonds ;Dansez dans le salon‖ et soupez dans la serre ;Vous, les pauvres, les gueux,‖ brutes de la misère,Soûlez-vous dans un bouge‖ à la lueur des suifs !

Je regarde voler les aigles.

Moi, les juifs.

Morus meurt pour la loi ;‖ Caton, pour la patrie.

La lâche multitude‖ obéit, tremble et crie.Le cri monte de ceux sur qui l’on marche à ceuxSur qui l’on frappe : serfs,‖ moujiks, fellahs crasseux,Esclaves. Les pavés‖ se plaignent aux enclumes.

Que de couronnes d’or,‖ que de chapeaux à plumesSur des fronts criminels !

Quels gros clous aux souliersDe l’honnête homme !

O bons, vous êtes les piliersDu ciel mystérieux‖ où gravitent les mondes !La raison de tout sort‖ de vos âmes profondes.Sans vous tout serait sombre‖ et tout serait obscur.La justice sacrée,‖ et qui remplit l’azur,Commence à l’honnête homme‖ et finit aux étoiles.Les justes méconnus‖ rayonnent sous leurs voiles ;Comme le ciel, ils ont‖ en eux l’immensité,Et, s’il est la lumière,‖ ils sont la vérité.

Buvons !

Gloire au soleil !

Il rit de la nature.Tous les échantillons d’esprit et de statureSont égaux et pareils‖ devant ce bec de gaz,Depuis Petit Poucet jusqu’à Micromégas !

Pudeur ! Le lys t’adore‖ et le ramier candideT’aime, et l’aube te rit,‖ virginité splendide,Neige où se posera le pied blanc de l’amour.

À bas la vierge ! à bas‖ le lys ! à bas le jour !Toute blancheur est fade et bête.

Tais-toi, nègre !

Est-ce ma faute, à moi ?L’ange ! Tu deviens aigre.Le nez en l’air, au fond‖ de toute chose assis,Où tu vois des géants,‖ je vois des raccourcis.Ce que tu vois monter,‖ moi, je le vois descendre.Tu vois la flamme aux fronts,‖ je vois aux pieds la cendre.Tout tient à la façon‖ dont nous sommes placés.

Le bleu matin dorait‖ l’herbe dans les fossés ;Les froids tombeaux, devant‖ le porche de l’église,Dormaient. Au coin du bois‖ Pierre rencontra Lise,Et lui dit : — Viens. — Où donc ?‖ — Au bois. — Je ne veux pas.Les moissonneurs prenaient‖ à l’ombre leur repas ;Les gais pinsons jouaient‖ sur les pierres des tombes.— Oh ! Là-bas, sur ce toit,‖ vois toutes ces colombes !Dit-elle ; et Pierre dit :‖ — C’est chez moi qu’on les voit.Viens les voir. J’ai ma chambre‖ au bord de ce vieux toit.J’ai chez moi la colombe‖ et sa sœur l’hirondelle.Tu pourras dans tes mains‖ les prendre. — Vrai ? Dit-elle,Dans mes mains ? — Dans tes mains !‖ Viens-tu ? — Je n’ose pas.Le sentier, complaisant‖ ou traître, pas à pas,Les mena tous les deux,‖ pensifs, vers la chaumière.Tout le long du chemin‖ Lise avait peur de Pierre.Pierre dit : — C’est ici. — dans l’escalier étroitLeurs souffles se mêlaient.‖ Les colombes du toit,Les entendant venir,‖ fuirent à tire-d’aile.— Où donc est la colombe ?‖ Où donc est l’hirondelle ?Dit Lise ; et Pierre dit‖ tout bas : — O ma beauté,Les oiseaux sont partis,‖ mais l'amour est resté.Des roses emplissaient‖ ce nid d’une odeur d’ambre ;Elle entra rougissante… —

À l’angle de la chambre,Le vieux Satan riait‖ dans sa barbe de bouc.Lise en ôtant ses bas‖ chantait l’air de Malbrouck.

Jacque, après son travail,‖ las, brûlé par le hâle,Rentrait chez lui, son pain‖ sous son bras. Maigre et pâle,Une femme passait,‖ son enfant à la main.— Du pain ! Cria l’enfant. — la mère dit : — demain.L’enfant ploya son front comme l’oiseau son aile.— Je ne crois pas en Dieu ;‖ mon fils a faim ! Dit-elle.Le pauvre doux enfant dit : — mère, ce n’est rien. —Jacques donna son pain.‖ Ô Jacques, tu fis bien.Pour que la mère croie, il faut que l’enfant mange.

Le mioche était horrible‖ et monstrueux. Cet angeLouchait ; il ressemblait‖ vaguement à Dupin ;Et, pendant qu’il mangeait, son nez noyait son pain.

L’œil de chair ment. L’esprit,‖ c’est l’unique prunelle.Les prophètes muraient‖ leur grotte solennelle,Et, dans l’ombre engloutis,‖ vivaient dans la clarté.L’âme ignore la nuit‖ comme la cécité.L’âme voit à travers‖ les paupières fermées.O pures visions‖ des choses innommées !Majesté du voyant‖ que l’esprit seul conduit,Qui n’a plus que son âme‖ ouverte dans la nuit !Milton était aveugle.

Et Camoëns fut borgne.

O Dieu. Je suis heureux ! Je contemple.

Je lorgne.Platon contemple, et Juan‖ lorgne ; il a l’œil battu,Et Vénus dit tout bas‖ à don Juan : montes-tu ?

Silence !

Mon don Juan, mon beau faquin robuste,Dit Vénus, ce Platon‖ n’est bon qu’à faire un buste.

Tout est bien, tout est beau.

Hein ? Plaît-il ? S’il vous plaît ?J’ai tant cherché le beau‖ que j’ai trouvé le laid.Tout est mal.

L’idéal rayonne, astre immobile.

Satan m’a fait cadeau‖ de l’âme de Zoïle ;Je me la mets dans l’œil‖ en guise de lorgnon.

Tout glorifie…

À bas !

Et tout affirme.

Non !

Le sage, inaccessible‖ à vos vices funèbres,Hommes, est votre phare‖ au milieu des ténèbres.

Socrate était ivrogne‖ et Thalès libertin.

Croyez.

Le vrai pas plus que le beau n’est certain.Qui semble un singe aux grecs‖ semble un homme aux osages.

Démocrite, Héraclite‖ étaient les deux visagesDu genre humain.

C’est Jean qui pleure et Jean qui rit.C’est toi, Zénith, et moi, Nadir.

Sinistre esprit,N’approche pas ton nom du mien.

Bah !

Tais-toi, fange !

Monsieur, je suis un diable‖ et vous êtes un ange ;Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai,Je rêve que quelqu’un‖ vous a pris votre g.

Qu’Ève, par toi perdue‖ et dont tu fis la honte,T’écrase sous son pied !

Que Balaam vous monte !

O Dieu vivant, pardonne‖ au rire immonde et noir,Pardonne au rire misérable,Toi qu’adore, incliné‖ comme l’arbre du soir,Le juste sombre et vénérable !

Le rire hurle, et mord‖ le bas du firmament ;Il déchire, il souille, il écume,Trouble la tombe, et crache,‖ avec un grincement,Sur le monde, encensoir qui fume !

Regarde sans courroux‖ le rire furieux,Le rire que rien ne désarme,Dieu, vie, abîme, espoir !‖ Grand œil mystérieuxD’où tombe l’homme, cette larme !

23 novembre 1853.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
82[aa] 3[abab]
Mètre
Alexandrins surtout (220 de 12, 6 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a haut / bas / J’aime / ris / attendris masculine, classiqueb cimes / sublimes féminine, classiquea charmant / Paris / esprits masculine, classiqueb âmes / femmes féminine, classiquea fond / font masculine, classiquea héros / Suzette / Dieu / gazette féminine, classiquea verso / doux / ciel / trous masculine, classiquea études / solitudes féminine, classiquea meilleurs / maigris / d’extases / gris masculine, classiquea Pensez / ventres / antres féminine, classiqueb forêt / paraît masculine, classiquea tu / salut / machine / Dieu / Peuh / France / Chine féminine, classiquea las / Calas masculine, classiquea Pucelle / étincelle féminine, classiquea front / bot / harpe / rabot masculine, classiquea roi / charpentier / psaumes / David / scie / chaumes féminine, classiquea m’attire / en / villageois / paysan masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb vers / l’endroit / l’envers masculine, classiquea exemples / temples féminine, classiqueb étudias / Phidias masculine, classiquec étrange / l’archange féminine, classiqued l’azur / pur masculine, classiquee roulent / s’écoulent féminine, classiquef vain / divin masculine, classiqueg arbre / marbre féminine, classiquea Phidias / Elgin / l’absinthe / gin masculine, classiqueb nues / avenues féminine, classiquec griffons / plafonds masculine, classiqued serre / misère féminine, classiquee suifs / aigles / juifs masculine, classiquea patrie / crie féminine, classiqueb ceux / crasseux masculine, classiquec enclumes / plumes féminine, classiquea criminels / souliers / homme / piliers masculine, classiqueb mondes / profondes féminine, classiquec obscur / l’azur masculine, classiqued étoiles / voiles féminine, classiquee l’immensité / vérité masculine, classiquea Buvons / soleil / nature / stature féminine, classiqueb gaz / Micromégas masculine, classiquea candide / splendide féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquea bête / nègre / moi / aigre féminine, classiqueb assis / raccourcis masculine, classiquec descendre / cendre féminine, classiqued placés / fossés masculine, classiqueb l’église / Lise féminine, classiquec pas / repas masculine, classiqued tombes / colombes féminine, classiquee voit / toit masculine, classiquef l’hirondelle / Dit-elle féminine, classiqueg pas masculine, classiqueh chaumière / Pierre féminine, classiquei étroit / toit masculine, classiquej tire-d’aile / l’hirondelle féminine, classiquek beauté / resté masculine, classiquel d’ambre / rougissante / chambre féminine, classiqueb bouc / Malbrouck masculine, classiquea hâle / pâle féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquec aile / Dit-elle féminine, classiqued rien / bien masculine, classiquee mange / ange féminine, classiqueb Dupin / pain masculine, classiquea prunelle / solennelle féminine, classiqueb clarté / cécité masculine, classiquec fermées / innommées féminine, classiqued conduit / nuit masculine, classiquea aveugle / borgne / contemple / lorgne féminine, classiqueb battu / montes-tu masculine, classiquea Silence / robuste / buste féminine, classiquea beau / plaît / laid masculine, classiquea mal / immobile / Zoïle féminine, classiqueb lorgnon / glorifie / bas / affirme / Non masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiquea libertin / Croyez / certain masculine, classiqueb osages / visages féminine, classiquea humain / rit / Nadir / esprit masculine, classiquea mien / Bah / fange / ange féminine, classiqueb j’ai / g masculine, classiquea honte / pied / monte féminine, équivalentea noir / soir masculine, classiqueb misérable / vénérable féminine, classiquea firmament / grincement masculine, classiqueb écume / fume féminine, classiquea furieux / mystérieux masculine, classiqueb désarme / larme féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

226 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources