Les quatre vents de l’esprit, 1881
Nous
Nous sommes les proscrits ;‖ nous habitons l’abîme ;Nous assistons dans l’ombre‖ au vil bonheur d’un crime ;Nous regardons l’esprit‖ vaincu par l’animal,Et l’infâme baiser‖ de la fortune au mal ;Nous voyons des heureux‖ qui sont des misérables ;Nous parlons entre nous‖ des choses vénérables,De la liberté morte‖ et du peuple trahi ;Nous sommes les éclairs‖ du char d’Adonaï ;Nous jetons des lueurs‖ sur les foules fécondes ;Notre clarté noyée‖ apparaît sur les ondes,Disparaît, puis revient,‖ et surnage toujours ;Un sombre amour remplace‖ en nous tous les amours ;Nous adorons la France‖ et vivons dans les bagnes.Ne nous demandez pas‖ d’ébranler les montagnesOu de saisir au vol‖ ces noirs alérions,Le tonnerre, le bruit,‖ le vent, nous l’essaierions !Nous raillons le forfait‖ qui prétend nous absoudre ;Nous attendons, avec‖ un grondement de foudre,Graves, roulant en nous‖ l’anathème rêveur,Que le droit soit la loi,‖ que Dieu rentre en faveur,Et que le genre humain‖ ait des moments lucides ;Nous secouons sur ceux‖ qui sont les parricidesLe noir trousseau de clefs‖ de l’enfer entr’ouvert ;Pas plus que le sapin‖ ne cesse d’être vert,Pas plus que le soleil‖ ne renonce au solstice,Nous n’oublions l’honneur,‖ le droit et la justice ;En présence du mal‖ que les despotes fontNous prenons à témoin‖ le firmament profond ;Nous écrivons avec‖ une plume de bronze ;Philippe deux, Sylla,‖ Tibère, Louis onze,Sont là sous notre œil fixe,‖ et tremblent ; les saisonsPassent, que nous importe !‖ Indignés, nous laissonsS’envoler dans les vents‖ des pages redoutées ;Si l’empereur est Dieu‖ nous sommes des athées ;À de certains moments,‖ voyant Satan debout,Nous nous exaspérons‖ au point de nier tout,Et l’indignation‖ de nos cœurs se hérisseJusqu’à mordre parfois‖ notre âme, sa nourrice ;Mais Dieu permet la plainte‖ au juste qui le sert ;L’été, quelle que soit‖ l’âpreté du désert,Nous rêvons, écoutant‖ le chant de la cigale ;Nous avons des petits ;‖ notre table frugaleEst offerte à quiconque‖ arrive et dit : j’ai faim.Nous contemplons le ciel,‖ nous attendons la fin ;Nous murmurons : Viens, toi,‖ Némésis, qui délivres !Nous écrivons au bord‖ des mers d’austères livres,Et ce que nous disons,‖ faisons et publionsRessemble à la colère‖ énorme des lions.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 24((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a l’abîme / crime féminine, classiqueb l’animal / mal masculine, classiquec misérables / vénérables féminine, classiqued trahi / d’Adonaï masculine, classiquee fécondes / ondes féminine, classiquef toujours / amours masculine, classiqueg bagnes / montagnes féminine, classiqueh alérions / l’essaierions masculine, classiquei absoudre / foudre féminine, classiquej rêveur / faveur masculine, classiquek lucides / parricides féminine, classiquel entr’ouvert / vert masculine, classiquem solstice / justice féminine, classiquen font / profond masculine, classiqueo bronze / onze féminine, classiquep saisons / laissons masculine, classiqueq redoutées / athées féminine, classiquer debout / tout masculine, classiques hérisse / nourrice féminine, classiquet sert / désert masculine, classiqueu cigale / frugale féminine, classiquev faim / fin masculine, classiquew délivres / livres féminine, classiquex publions / lions masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources