Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XLII. Dieu éclaboussé par zoïle
Ah çà, si nous disions‖ un peu son fait à Dieu ?
Son œuvre n’a ni fin,‖ ni tête, ni milieu.L’imagination‖ de ce faiseur s’épuise.Sa meule tourne usant‖ ce qu’on dit qu’elle aiguise.Il se répète ; il est‖ au bout de son rouleau.Quoi de plus vain que l’air !‖ Quoi de plus plat que l’eau !L’hiver est blanc et vieux ;‖ l’aurore est vieille et rose ;On croit qu’il renouvelle,‖ il fait la même chose ;Toujours la même forme‖ en ses œuvres s’épand ;L’arbre est un hérisson,‖ le fleuve est un serpent ;La lune jaune accuse,‖ en copiant l’orange,Une stérilité‖ d’invention étrange ;C’est morne. Essayez donc‖ de le tirer un peuDe son flot toujours vert,‖ de son ciel toujours bleu !La face du liard‖ au revers est pareille ;Le narcisse est un œil,‖ l’épilobe, une oreille.Ce monde est un immense‖ opéra rococo,Doré par le reflet‖ et rhythmé par l’écho ;Un ange endiablerait‖ dans sa philosophieD’écouter le plain-chant‖ que la forêt solfie ;Le Léman n’en dit pas‖ plus long que l’Érié ;Depuis des milliers d’ans,‖ Dieu n’a point variéLa gamme du bouvreuil,‖ du geai, de la linotte ;Son vieux fou d’ouragan‖ n’a qu’une seule note ;Sa musique est toujours‖ comme au temps d’Agénor ;En vain le rossignol,‖ infortuné ténor,Dans l’espoir de changer‖ sa vieille cavatine,Interroge et poursuit‖ d’un regard qui s’obstineCe triste Dieu caché‖ dans le trou du souffleur.Mai porte à son chapeau‖ toujours la même fleur.Le destin, chausse-trape‖ usée à la charnière,S’ouvre et se clôt toujours‖ de la même manière.Et la vie, où l’espoir‖ avorte et se morfond,N’est qu’une boîte avec‖ la mort pour double fond.
L’histoire est un vieux thème‖ usé dès Hérodote ;Dieu ne la refait pas,‖ mon cher, il la radote ;Il recrépit Tibère,‖ il replâtre Néron ;Il ressouffle la guerre‖ avec son vieux clairon ;Il livre, avec un tas‖ de détails parasites,Aux russes Bonaparte‖ ou Darius aux scythes ;Pas un crime qui n’ait‖ été cent fois commis ;Il pétrit Catherine‖ avec Sémiramis ;Il fait resservir Claude‖ et Pilate ; il retapeCaïn dans Borgia‖ quand il lui faut un pape ;Ce Louis quinze était‖ à Londres Charles deux ;Sous le nom de Cambyse‖ Attila fut hideux ;Hicétas reparaît‖ dans Galilée. En somme,Dieu n’a qu’un seul patron‖ sur lequel il fait l’homme ;Il laisse de ses mains‖ le monde informe choir ;Il n’a pas le moyen‖ de changer d’ébauchoir,Et c’est toujours avec‖ la même terre glaiseQu’il fabrique une juive‖ ou qu’il crée une anglaise.J’ai vu le premier homme‖ et j’attends le second.Dieu se trompe s’il croit‖ prouver qu’il est fécondParce qu’il tire Adam‖ à beaucoup d’exemplaires.Sur un profil, les pleurs,‖ sur l’autre, les colères.C’est toujours la victime‖ et toujours le tyran.Son Arcturus ressemble‖ à son Aldebaran ;Un juif du moins vous rogne‖ ou vous dore une piastre ;Lui n’a pas encor pu‖ remettre à neuf un astre !Il faut pour admirer‖ que l’homme soit têtu.Voilà ce que fait Dieu.‖ Quand donc finiras-tu,Entre l’endroit terrible‖ et l’envers ridicule,De regarder toujours‖ le même crépuscule,Ô création pauvre,‖ ayant à tes deux boutsLes soleils ronds des cieux,‖ les yeux ronds des hiboux !Je déclare ton Dieu fini.
Vois ! MonotoneQuand, zéphyr, il roucoule,‖ et quand, bourrasque, il tonne,Rajustant l’ancien cadre‖ aux anciens horizons,Il n’a que quatre vents‖ et que quatre saisons.Vieux grand-père en enfance,‖ il ne sait qu’une fable.Et dans tous les recoins‖ de son œuvre ineffable,Dans son éclair qui n’est‖ que du rayon cassé,Dans la mare stagnante‖ au fond de tout fossé,Dans le perroquet vide‖ et bavard comme l’homme,Dans Ève et dans Vénus‖ cueillant la même pomme,Dans la fumée aussi‖ vague que le brouillard,Dans le dindon pleureur‖ et dans l’âne braillard,Dans les orangs-outangs‖ autrefois troglodytes,Dans le cygne pareil‖ au lys, que de redites !
L’Auvergne et ses volcans‖ s’éteignent ; au versoExpirent Ténériffe‖ et le Chimborazo ;À force de cracher‖ toujours le même soufre,L’Hékla meurt ; le Gibel‖ est au fond de son gouffre ;Vésuve époumoné‖ n’est qu’un essoufflement.Dans la bête hurlant‖ toujours son hurlement,Dans le flux et reflux‖ rongeant toujours sa digue,Dans le temps, dans l’espace,‖ on sent de la fatigue.La mer poussive jette‖ un sanglot décrépit ;Son antique courroux‖ n’est plus qu’un vieux dépit,Et sa tempête a pris‖ la forme d’un catarrhe.Comme on voit pendre au mur‖ un spectre de guitare,La vieille poésie,‖ où l’amour a vingt ans,Frissonne dans le vide‖ avec le vieux printemps.Dieu regarde tourner‖ la nature, machineQu’il domine, accroupi‖ comme un magot de Chine ;Et cela va si mal‖ et c’est si mal bâcléQu’on dirait par moments‖ qu’il a perdu la clé.Quelque jour l’araignée‖ emplira de ses toilesL’horloge du matin,‖ du soir et des étoiles,Et le bien, et le mal,‖ et le sort, noirs bahutsMal emboîtés, mal peints,‖ mal cloués, mal fichus.
Vois ! L’azur est ridé,‖ l’aube tousse et grelotte ;La jeunesse éternelle‖ est à la fin vieillotte ;Le chant du point du jour‖ chevrote quelque peu.Juillet caduc voudrait‖ s’asseoir au coin du feu ;Le bonhomme janvier‖ geint, et sans verve épancheLa neige qui jaunit‖ de l’ennui d’être blanche ;Floréal est fané,‖ passé, mangé des vers.Ce sont des lieux communs‖ que ces bocages vertsOù vient nicher la grive,‖ où vient glapir la caille ;La rose au frais bouton‖ n’est plus qu’une antiquaille.Les grands nuages sont‖ d’informes arrosoirs ;Et le haut firmament,‖ sombre pourpre des soirs,Rideau des arcs-en-ciel,‖ déployant sur l’abîmeSes constellations,‖ épouvante du crime,Et ses nuits dont les yeux‖ semblent tout épier,Est une loque à pendre‖ au clou chez le fripier.Ce monde, chaque jour‖ plus gothique et plus trouble,S’embourbe plus avant‖ dans l’ombre qui redouble ;L’homme en entend crier‖ les joints, craquer les ais ;Et les religions‖ attellent sans succèsL’éléphant de Brahma,‖ le bœuf Apis, la bêteQue saint Jean vit ayant‖ sept cornes sur la tête,Et le cheval Pégase‖ et la jument BorakÀ ce noir chariot‖ chargé de bric-à-brac !
Dieu ne fait de l’effet‖ qu’en forçant les contrastes.Son univers, malgré‖ des détails assez vastes,N’est qu’un long cliquetis‖ au fond très puéril ;Le blanc, le noir ; le jour,‖ la nuit ; décembre, avril ;Salomon et Piron‖ déclamant la même ode ;Le cygne et le corbeau ;‖ Marc-Aurèle et Commode ;Vice, vertu ; la course‖ effarée et le mors ;La rumeur des vivants,‖ le silence des morts ;Que tout crie et pérore !‖ Assez, que tout se taise !Je voudrais bien le voir‖ sortir de l’antithèse.On sourit dès qu’on met‖ à nu le procédé.Heureusement pour Dieu‖ que Planche est décédé ;Comme il vous donnerait,‖ car c’était là sa tâche,Sur les doigts de ce bon‖ Jéhovah qui rabâche !
Quoi ! Toujours ce poème‖ insipide des champs,Des halliers, des ruisseaux,‖ et des vallons penchants,Plus usé qu’un trumeau‖ du bonhomme Natoire !Quoi ! L’été, puis l’hiver !‖ Toujours ce répertoire !Toujours le même loup‖ montrant les mêmes dents !Toujours ce vieux joujou‖ des vents, des flots grondants !Ce casse-tête horrible‖ et niais tout ensembleDe la chose qui n’est‖ jamais ce qu’elle semble,Où Dieu bande les yeux‖ à l’homme, où ce vieillardAvec Adam perdu‖ joue à colin-maillard !Toujours l’illusion‖ d’optique qui vous frappe !Le ciel qui sans bouger‖ remue, et cette attrapeDu soleil qui se lève‖ et ne se lève pas !Quoi ! Toujours le cloaque‖ au sortir du repas,L’humanité tirée‖ en bas par la nature,Et le vomissement‖ après la nourriture !Mais le moindre grimaud‖ qui porte la primeurDe ce que sa caboche‖ enfante, à l’imprimeur,Après s’être gratté‖ sa stupide perruque,Après s’être empoigné‖ de ses deux mains la nuque,Un rimeur de deux sous,‖ un bélître, un poussah,Un goîtreux, trouverait‖ autre chose que ça !
Il est temps que ce Dieu‖ repeigne et revernisseLe pré que six mille ans‖ a brouté la génisse ;Qu’il blanchisse le lys,‖ et qu’il mette des freinsAux anciens vents hurlant‖ leurs antiques refrains ;Qu’il change de l’oiseau‖ la chanson coutumière,Et qu’il redore au fond‖ du ciel noir la lumière.Sa machine est connue‖ et c’est un grand défaut.Oui, s’il veut qu’on le prenne‖ au sérieux, il fautQu’il renouvelle, arrange,‖ et radoube, et refasseSon univers, moyens‖ et but, fond et surface,Son froid printemps qui fait‖ sans cesse un faux serment,Ses édens, ses enfers,‖ mieux inventés vraimentCeux-ci par les Miltons‖ et ceux-là par les Dantes,Son jeu dépareillé‖ de forces discordantes,Son mystère, cassette‖ à secret où déjàLe bras des fureteurs‖ jusqu’au coude plongea,Sa terre, son soleil,‖ assez maigre étincelle,Et son attraction‖ dont on voit la ficelle.
Il a pour vous distraire‖ inventé les fléaux.Voulant, selon la loi‖ de maître Despréaux,Passer du grave au doux,‖ du plaisant au sévère,Il brise un peuple ainsi‖ qu’un ivrogne son verre,Livre une pauvre ville‖ à d’affreux assiégeants,Grossit l’eau de la Loire‖ et noie un tas de gens.Quelquefois, comme Horace‖ aiguise un anapeste,Il termine une guerre‖ au moyen d’une peste,Ou fait un roi d’un tigre,‖ et se trouve charmant ;Et le monde agonise…‖ ― Ah ! L’on est par momentTenté de lui fourrer‖ le nez dans son ordure,Ou de lui crier, car‖ il a l’oreille dure :— Tu deviens fatigant,‖ tu deviens pluvieux,Mon pauvre éternel ! Prends‖ ta retraite, mon vieux !Oui, rentre dans ton trou‖ biblique ou druidique.Cède la place au diable,‖ au singe, à l’homme. Abdique.Tout autre fera mieux‖ que toi ta fonction.N’attends pas qu’un titan‖ quelconque, un Ixion,Un Satan, un Typhée‖ aux cent bras, un Voltaire,Fasse rafle un beau jour‖ de tout ton vieux mystère ;Mette au rancart l’azur,‖ les ténèbres, le mal,Le bien, l’exception‖ avec le fait normal,Le destin, le hasard,‖ l’impossible équilibreDu Très-Haut prescient‖ posé sur l’homme libre,La crèche et le sépulcre,‖ et la prairie en fleursQue, sans savoir pourquoi,‖ l’aube inonde de pleurs ;Plume l’oison et l’ange,‖ envoie au linge saleL’affreux linceul troué‖ de la nuit colossale ;Et prenne brusquement,‖ pour y jeter le ciel,La terre, le chaos‖ total et partiel,Et le septentrion,‖ nocturne sentinelle,Et l’océan roulant‖ sa tempête éternelle,Et le cèdre et l’hysope,‖ et l’herbe et le ruisseau,Leur hotte aux chiffonniers‖ du faubourg Saint-Marceau !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 107((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Dieu / milieu masculine, classiqueb s’épuise / aiguise féminine, classiquec rouleau / l’eau masculine, classiqued rose / chose féminine, classiquee s’épand / serpent masculine, classiquef l’orange / étrange féminine, classiqueg peu / bleu masculine, classiqueh pareille / oreille féminine, classiquei rococo / l’écho masculine, classiquej philosophie / solfie féminine, classiquek l’Érié / varié masculine, classiquel linotte / note féminine, classiquem d’Agénor / ténor masculine, classiquen cavatine / s’obstine féminine, classiqueo souffleur / fleur masculine, classiquep charnière / manière féminine, classiqueq morfond / fond masculine, classiquea Hérodote / radote féminine, classiqueb Néron / clairon masculine, classiquec parasites / scythes féminine, classiqued commis / Sémiramis masculine, classiquee retape / pape féminine, classiquef deux / hideux masculine, classiqueg somme / l’homme féminine, classiqueh choir / d’ébauchoir masculine, classiquei glaise / anglaise féminine, classiquej second / fécond masculine, classiquek d’exemplaires / colères féminine, classiquel tyran / Aldebaran masculine, classiquem piastre / astre féminine, classiquen têtu / finiras-tu masculine, classiqueo ridicule / crépuscule féminine, classiquep bouts / hiboux masculine, classiquea fini / Monotone / tonne féminine, classiqueb horizons / saisons masculine, classiquec fable / ineffable féminine, classiqued cassé / fossé masculine, classiquee l’homme / pomme féminine, classiquef brouillard / braillard masculine, classiqueg troglodytes / redites féminine, classiquea verso / Chimborazo masculine, classiqueb soufre / gouffre féminine, classiquec essoufflement / hurlement masculine, classiqued digue / fatigue féminine, classiquee décrépit / dépit masculine, classiquef catarrhe / guitare féminine, classiqueg ans / printemps masculine, classiqueh machine / Chine féminine, classiquei bâclé / clé masculine, classiquej toiles / étoiles féminine, classiquek bahuts / fichus masculine, classiquea grelotte / vieillotte féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquec épanche / blanche féminine, classiqued vers / verts masculine, classiquee caille / antiquaille féminine, classiquef arrosoirs / soirs masculine, classiqueg l’abîme / crime féminine, classiqueh épier / fripier masculine, classiquei trouble / redouble féminine, classiquej ais / succès masculine, classiquek bête / tête féminine, classiquel Borak / bric-à-brac masculine, classiquea contrastes / vastes féminine, classiqueb puéril / avril masculine, classiquec ode / Commode féminine, classiqued mors / morts masculine, classiquee taise / l’antithèse féminine, classiquef procédé / décédé masculine, classiqueg tâche / rabâche féminine, classiquea champs / penchants masculine, classiqueb Natoire / répertoire féminine, classiquec dents / grondants masculine, classiqued ensemble / semble féminine, classiquee vieillard / colin-maillard masculine, classiquef frappe / attrape féminine, classiqueg pas / repas masculine, classiqueh nature / nourriture féminine, classiquei primeur / l’imprimeur masculine, classiquej perruque / nuque féminine, classiquek poussah / ça masculine, non classiquea revernisse / génisse féminine, classiqueb freins / refrains masculine, classiquec coutumière / lumière féminine, classiqued défaut / faut masculine, classiquee refasse / surface féminine, classiquef serment / vraiment masculine, classiqueg Dantes / discordantes féminine, classiqueh déjà / plongea masculine, classiquei étincelle / ficelle féminine, classiquea fléaux / Despréaux masculine, classiqueb sévère / verre féminine, classiquec assiégeants / gens masculine, classiqued anapeste / peste féminine, classiquee charmant / moment masculine, classiquef ordure / dure féminine, classiqueg pluvieux / vieux masculine, classiqueh druidique / Abdique féminine, classiquei fonction / Ixion masculine, classiquej Voltaire / mystère féminine, classiquek mal / normal masculine, classiquel équilibre / libre féminine, classiquem fleurs / pleurs masculine, classiquen sale / colossale féminine, classiqueo ciel / partiel masculine, classiquep sentinelle / éternelle féminine, classiqueq ruisseau / Saint-Marceau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
215 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources