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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —

XLI. « Qui que tu sois qui tiens un peuple dans ta main »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 106 vers

Qui que tu sois qui tiens‖ un peuple dans ta main,Sultan, czar pseudo-grec,‖ César pseudo-romain,Roi pour rire, empereur‖ pour pleurer, Claude ou Jacques,Bonjour. Prospère, mange‖ et règne, et fais tes pâques.Je ne conteste pas‖ ton prestige, et l’émoiQue cause aux bonnes gens‖ Ta Majesté. Pour moi,Quand dans la rue un roi,‖ que sa garde enveloppe,Doré, superbe, orné‖ de sabres nus, galope,Ma foi, je tourne moins‖ la tête que si c’estLise qui passe avec‖ une rose au corset ;Mais c’est un goût bizarre,‖ et tous les autres hommesAdmirent qui leur fait‖ payer de grosses sommes.Donc sois heureux. Jouis‖ du droit qu’on a d’abordD’avaler son voisin‖ si l’on est le plus fort ;Va ! Dans la probité‖ des princes rien n’accroche ;Leur conscience auguste‖ et sainte est une pocheSi grande qu’il y tient‖ un royaume, et qu’on peutY fourrer tout un peuple‖ et dessus faire un nœud,Et saisir Oldenbourg,‖ Nassau, Hambourg, Hanovre,D’un tour de main, avec‖ le riche, avec le pauvre,Avec châteaux, budgets‖ et millions, avecPrêtres et sénateurs,‖ le Te Deum au bec.Par-dessus le marché,‖ vous êtes un grand homme.C’est fait. Bandit, fi donc !‖ C’est héros qu’on vous nomme.Prenez Francfort, ou bien‖ Venise avec Saint-Marc.Ce qui fut Metternich‖ est aujourd’hui Bismarck ;Tibère est un lion‖ dont Séjan est la griffe.Puisque le maître est grand,‖ qu’importe l’escogriffe.Tout est bien. Hurrah ! Prince !‖ Aie un casque pointu.Flanque au bagne l’honneur,‖ la gloire, la vertu ;Ôte à ceux-ci leur droit,‖ à ceux-là leur patrie ;Complète ta grandeur‖ par de la Sibérie ;Soit.

Mais aie à l’esprit ceci présent, mon cher.

En même temps qu’on est‖ de marbre, on est de chair.Parfois on est un monstre‖ en croyant être un ange,Mais, quoi qu’on fasse, on est‖ un homme. Chose étrange,Un roi, cela vieillit,‖ même un roi fort puissant.Les rois ont des poumons,‖ de la bile, du sang,Un cœur, qui le croirait ?‖ Et même des entrailles ;La fièvre avant l’émeute‖ a fréquenté Versailles ;Le ventre peut manquer‖ de respect ; les boyauxOsent mal digérer‖ les aliments royaux ;Bons rois ! Dieu joue avec‖ leur majesté contrite ;Dans la toute-puissance‖ il a mis la gastrite ;Il faut bien l’avouer,‖ dût en frémir d’Hozier,Ainsi que les dindons,‖ les rois ont un gésier ;Louis le Grand avait‖ un anus ; on constateQuelquefois, chez César‖ lui-même, une prostate ;Charles neuf, faible et mou‖ comme un jonc sous le vent,Fut par les vers de terre‖ habité tout vivant.Or les sages pensifs‖ font remarquer aux princesQu’il est toujours aisé‖ d’empoigner des provinces,Mais qu’un roi ne peut prendre,‖ en eût-il grand besoin,Un muscle de son râble‖ au crocheteur du coin.Un César souvent porte,‖ à son dos qui cahote,Son empire moins bien‖ qu’un chiffonnier sa hotte,Mais il ferait tuer‖ ses preux jusqu’au dernierAvant de conquérir‖ les reins du chiffonnier.Majesté, vous aurez‖ plutôt Rome, la Chine,L’Inde, qu’une vertèbre‖ ou deux de son échine.La migraine se plaît‖ sous les couronnes d’or ;Malgré l’huissier de garde‖ au fond du corridor,Elle entre. Trop d’azote‖ et pas assez d’ozone,C’est assez pour qu’allant‖ du Gange à l’Amazone,Le choléra-morbus‖ s’abatte à plomb sur vous ;L’effrayant typhus passe,‖ il rend les hommes fous,Vous êtes empereur,‖ mais gare tout de même.Vous dites : je suis presque‖ un Alexandre. On m’aime !Eh bien, même Campaspe‖ et même ÉphestionN’ont pas à votre place‖ une indigestion.C’est doux d’avoir, avec‖ des vins à pleine amphore,Des femmes plus que n’a‖ de vagues le Bosphore ;Sérails et festins sont‖ charmants, et malfaisants.Les gens de Géorgie‖ apportent tous les ansUne vierge au sultan,‖ c’est une politesse ;Mais ne peuvent, hélas,‖ quand même sa hautesseDaignerait les rouer‖ de coups de nerf de bœuf,Avec la viande fraîche‖ offrir l’estomac neuf.

On crache, on tousse, même‖ en la plus haute sphère.La nature est parfois‖ insolente. Qu’y faire ?

On est le grand passant‖ d’Arcole et d’Iéna ;On est le cavalier‖ de la victoire ; on aPour soleil Austerlitz‖ et pour ombre brumaire,Si bien que Juvénal‖ vous prend aux mains d’Homère ;Cela n’empêche pas‖ le sternum d’exister.Qui frappe ? C’est la mort‖ qui vient vous débotter,Sire.

On a beau régner, se faire un entourageDe trompettes, d’encens,‖ de fumée et d’orage ;On a beau se coiffer‖ de lauriers sur les sous,Avoir sous soi le peuple‖ en paysans dissous,Être le criméen,‖ l’africain, le dacique,S’asseoir sur l’aigle ainsi‖ que le Jupin classique,Se loger au Kremlin,‖ vivre à l’Escurial,Au moment où l’on est‖ le plus impérial,À l’heure où l’on remplit‖ de son nom les deux pôles,Voilà qu’on est poussé‖ dehors par les épaules.À rien ne sert d’aller‖ se cacher dans des trous.Dieu vient. On perd sa peine‖ à fermer les verrous.Ce fâcheux-là n’est point‖ un de ceux qu’on évite.Hélas, mon prince, on meurt‖ brutalement et vite.Il suffit d’un cheval‖ emporté, d’un gravierDans le flanc, d’une porte‖ entr’ouverte en janvier,D’un rétrécissement‖ du canal de l’urètre,Pour qu’au lieu d’une fille‖ on voie entrer un prêtre.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a main / pseudo-romain masculine, classiqueb Jacques / pâques féminine, classiquec l’émoi / moi masculine, classiqued enveloppe / galope féminine, classiquee c’est / corset masculine, classiquef hommes / sommes féminine, classiqueg d’abord / fort masculine, classiqueh n’accroche / poche féminine, classiquei peut / nœud masculine, classiquej Hanovre / pauvre féminine, classiquek avec / bec masculine, équivalentel homme / nomme féminine, classiquem Saint-Marc / Bismarck masculine, classiquen griffe / l’escogriffe féminine, classiqueo pointu / vertu masculine, classiquep patrie / Sibérie féminine, classiquea Soit / cher / chair masculine, classiqueb ange / étrange féminine, classiquec puissant / sang masculine, classiqued entrailles / Versailles féminine, non classiquee boyaux / royaux masculine, classiquef contrite / gastrite féminine, classiqueg d’Hozier / gésier masculine, classiqueh constate / prostate féminine, classiquei vent / vivant masculine, classiquej princes / provinces féminine, classiquek besoin / coin masculine, classiquel cahote / hotte féminine, classiquem dernier / chiffonnier masculine, classiquen Chine / échine féminine, classiqueo d’or / corridor masculine, classiquep d’ozone / l’Amazone féminine, classiqueq vous / fous masculine, classiquer même / m’aime féminine, équivalentes Éphestion / indigestion masculine, classiquet amphore / Bosphore féminine, classiqueu malfaisants / ans masculine, classiquev politesse / hautesse féminine, classiquew bœuf / neuf masculine, classiquea sphère / faire féminine, classiquea d’Iéna / a masculine, classiqueb brumaire / d’Homère féminine, classiquec d’exister / débotter masculine, classiquea Sire / entourage / d’orage féminine, classiqueb sous / dissous masculine, classiquec dacique / classique féminine, classiqued l’Escurial / impérial masculine, classiquee pôles / épaules féminine, classiquef trous / verrous masculine, classiqueg évite / vite féminine, classiqueh gravier / janvier masculine, classiquei l’urètre / prêtre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources