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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —

XLIII. Ils sont toujours là

Victor Hugo· 11 dizains, octosyllabes, 110 vers

Baal n’est pas tombé ; son temple,Antre du vieux crime immortel,Rayonne ; et Baal se contempleEt s’adore assis sur l’autel ;Il triomphe ; il a dans sa crypteLa vieille Inde et la vieille Égypte ;Baal resplendit au milieuEntre l’idole et la momie ;Et la sombre terre endormieRêve que ce monstre est son Dieu.

Les deux frères de la géhenne,Phalaris et Torquemada,Attisent avec de la haineL’âtre où le bœuf d’airain gronda ;Tous deux, l’un est roi, l’autre est prêtre,Chantent ; comme le chien son maîtreLa fournaise vient les lécher ;Et pour ce front, et pour cette âme,Un panache sort de la flamme,Une mitre sort du bûcher.

Nemrod vit, et près d’eux flamboie ;Il éclabousse leur brasier ;Il étale l’horrible joieDe la trompette et de l’acier ;Il va, splendide, affreux, sonore ;Il frappe, il tue ; et l’on ignore,Quand sur eux le regard descend,Si la flamme, hydre aux sombres ailes,Crache sur Dieu plus d’étincellesQue le fer de gouttes de sang.

Midas, docteur, est dans sa chaire ;Sur le champ, sur l’être hébété,Il souffle la nuit, la jachère,Le sommeil, l’imbécillité ;Près de lui, pendant qu’il enseigne,Un géant aveugle qui saigneSuit à tâtons un noir chemin ;Car l’ombre étouffe l’espérance,Car dans ses deux mains l’ignoranceTient les deux yeux du genre humain.

Cham est vivant, le fils infâme ;Il brille, il est jeune, il est beau ;Il noie aux débauches son âme ;Il rit de son père au tombeau ;Il n’a même plus de mémoire ;Un flot sourd croît dans la nuit noire,Il n’en sait rien ; et sans ennui,Sans peur, sans chercher de refuge,Il entend le bruit du délugeQui remonte derrière lui.

Judas n’est pas mort ; il trafique ;Il travaille aux pièges tendus ;Il est le marchand magnifiqueDes Christs livrés, des dieux vendus ;Sa drachme est un astre ; il partageSon âme avec Londre et Carthage ;Judas domine les vivants ;Debout sur la terre, heureux, blême,Fier, les mains pleines d’or, il sèmeDe la trahison dans les vents.

Dracon, juge, emploie au suppliceDu divin esprit LégionQuatre forces saintes, Justice,Famille, Ordre, Religion ;Sous son fouet la Vérité râle ;Il torture cet ange pâleSur l’horrible échafaud vermeil,Et, front d’airain et cœur de pierre,Fait écarteler la LumièreAux quatre chevaux du soleil !

Messaline n’est pas levée ;Elle est toujours là dans son lit ;C’est à peine, la réprouvée,Si, quand vient l’aube, elle pâlit ;Toujours belle, calme, effrontée,Elle éclate d’un rire athéeSans pudeur, sans peur, sans ennui ;La prostituée éternelleÀ changé de nom et s’appelleConscience Humaine aujourd’hui.

Le vieux Caïn, aïeul prospère,S’est fait un trône de l’affront ;Les crimes lui disent : mon père !Il baise les vices au front.Il rit de voir partout le glaiveEt, sur toutes les croix qu’élèveÀ tous ses étages Babel,Aux gibets qu’on hait ou révère,À Montfaucon comme au Calvaire,L’immense cadavre d’Abel.

Ils sont libres, joyeux, superbes ;Les vils chantent les meurtriers ;Tous ont les mains pleines de gerbes,De fleurs, de rayons, de lauriers ;Qui ne voit qu’eux cesse de croire ;Toute la honte est de la gloire ;Et c’est Dieu qui semble puni ;Sous le firmament qui s’effare,Ils passent, comme la fanfareDu néant devant l’infini.

À l’autre extrémité du monde,Satan, le sinistre oublié,Satan, le responsable immonde,Seul, farouche et triste, est lié ;Au-dessus de ses fils sans nombre,Satan rêve, adossé dans l’ombreAu poteau de l’immensité ;Et, debout sous les cieux funèbres,Il a ce masque, les Ténèbres,Et ce carcan, l’Éternité.

28 avril 1875.

Versification

Forme
11 dizains (dizains)
Rimes
10(ababccdeed) 1(ababccbddb)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
11 dizains
Mots à la rime
a temple / contemple féminine, classiqueb immortel / l’autel masculine, classiquec crypte / Égypte féminine, classiqued milieu / Dieu masculine, classiquee momie / endormie féminine, classiquea géhenne / haine féminine, classiqueb Torquemada / gronda masculine, classiquec prêtre / maître féminine, classiqued lécher / bûcher masculine, classiquee âme / flamme féminine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb brasier / l’acier masculine, classiquec sonore / ignore féminine, classiqued descend / sang masculine, non classiquee ailes / d’étincelles féminine, classiquea chaire / jachère féminine, classiqueb hébété / l’imbécillité masculine, classiquec enseigne / saigne féminine, classiqued chemin / humain masculine, classiquee l’espérance / l’ignorance féminine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec mémoire / noire féminine, classiqued ennui / lui masculine, classiquee refuge / déluge féminine, classiquea trafique / magnifique féminine, classiqueb tendus / vendus masculine, classiquec partage / Carthage féminine, classiqued vivants / vents masculine, classiquee blême / sème féminine, classiquea supplice / Justice féminine, classiqueb Légion / Religion masculine, classiquec râle / pâle féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquee pierre / Lumière féminine, classiquea levée / réprouvée féminine, classiqueb lit / pâlit masculine, classiquec effrontée / athée féminine, classiqued ennui / aujourd’hui masculine, classiquee éternelle / s’appelle féminine, classiquea prospère / père féminine, classiqueb l’affront / front masculine, classiquec glaive / qu’élève féminine, classiqued Babel / d’Abel masculine, classiquee révère / Calvaire féminine, classiquea superbes / gerbes féminine, classiqueb meurtriers / lauriers masculine, classiquec croire / gloire féminine, classiqued puni / l’infini masculine, classiquee s’effare / fanfare féminine, classiquea monde / immonde féminine, classiqueb oublié / lié masculine, classiquec nombre / l’ombre féminine, classiqued l’immensité / l’Éternité masculine, classiquee funèbres / Ténèbres féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources