Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XXIV. Écrit après la visite d’un bagne
I
Chaque enfant qu’on enseigne‖ est un homme qu’on gagne.Quatrevingt-dix voleurs‖ sur cent qui sont au bagneNe sont jamais allés‖ à l’école une fois,Et ne savent pas lire,‖ et signent d’une croix.C’est dans cette ombre-là‖ qu’ils ont trouvé le crime.L’ignorance est la nuit‖ qui commence l’abîme.Où rampe la raison,‖ l’honnêteté périt.
Dieu, le premier auteur‖ de tout ce qu’on écrit,À mis, sur cette terre‖ où les hommes sont ivres,Les ailes des esprits‖ dans les pages des livres.Tout homme ouvrant un livre‖ y trouve une aile, et peutPlaner là-haut où l’âme‖ en liberté se meut.L’école est sanctuaire‖ autant que la chapelle.L’alphabet que l’enfant‖ avec son doigt épelleContient sous chaque lettre‖ une vertu ; le cœurS’éclaire doucement‖ à cette humble lueur.Donc au petit enfant‖ donnez le petit livre.Marchez, la lampe en main,‖ pour qu’il puisse vous suivre.La nuit produit l’erreur‖ et l’erreur l’attentat.Faute d’enseignement,‖ on jette dans l’étatDes hommes animaux,‖ têtes inachevées,Tristes instincts qui vont‖ les prunelles crevées,Aveugles effrayants,‖ au regard sépulcral,Qui marchent à tâtons‖ dans le monde moral.Allumons les esprits,‖ c’est notre loi première,Et du suif le plus vil‖ faisons une lumière.L’intelligence veut‖ être ouverte ici-bas ;Le germe a droit d’éclore ;‖ et qui ne pense pasNe vit pas. Ces voleurs‖ avaient le droit de vivre.Songeons-y bien, l’école‖ en or change le cuivre,Tandis que l’ignorance‖ en plomb transforme l’or.
Je dis que ces voleurs‖ possédaient un trésor,Leur pensée immortelle,‖ auguste et nécessaire ;Je dis qu’ils ont le droit,‖ du fond de leur misère,De se tourner vers vous,‖ à qui le jour sourit,Et de vous demander‖ compte de leur esprit ;Je dis qu’ils étaient l’homme‖ et qu’on en fit la brute ;Je dis que je nous blâme‖ et que je plains leur chute ;Je dis que ce sont eux‖ qui sont les dépouillés ;Je dis que les forfaits‖ dont ils se sont souillésOnt pour point de départ‖ ce qui n’est pas leur faute ;Pouvaient-ils s’éclairer‖ du flambeau qu’on leur ôte ?Ils sont les malheureux‖ et non les ennemis.Le premier crime fut‖ sur eux-mêmes commis ;On a de la pensée‖ éteint en eux la flamme ;Et la société‖ leur a volé leur âme.
II
Ô vieux bagne éternel !‖ Énigme ! Abîme obscur !Que d’ombres ont passé‖ sur ce funèbre mur !Ici le mal, la nuit,‖ l’ignorance servile ;À l’autre extrémité‖ de cette corde vileLe génie et la foi,‖ l’amour, la vérité,L’inventeur, le penseur‖ de Dieu même agité,Le prophète écartant‖ l’erreur impie et fausse,Saint Jean dans son caveau,‖ Daniel dans la fosse,Galilée au cachot,‖ Colomb au cabanon ;Et, remontant au jour‖ de chaînon en chaînon,Cette chaîne de deuil,‖ sur la terre jetée,Qui commence à Poulmann,‖ finit à Prométhée.À travers six mille ans,‖ et traînant en cheminSes monstrueux anneaux‖ sur tout le genre humain,Elle part de Toulon‖ et s’attache au Caucase.L’homme met la lumière‖ et l’ombre au même vase ;Le bagne, enfer stupide,‖ admet dans son tombeauDepuis l’homme poignard‖ jusqu’à l’homme flambeau.
Malheur à qui dit : marche !‖ Au progrès qui recule,À qui jette un rayon‖ dans notre crépuscule !Que deviendrait l’erreur‖ si le jour triomphait ?C’est le même attentat‖ et le même forfait,Le même crime avec‖ la même peine immondeQue de tuer un homme‖ ou de trouver un monde.Lucifer est Satan ;‖ l’aigle est le basilic.Quiconque allume un phare‖ est l’ennemi public.Quoi, l’archange enchaîné‖ coudoyant les vampires !L’âme au carcan ! Les bons‖ traités comme les pires !Ô morne aveuglement‖ de l’homme et de ses lois !
L’esprit tremble et frémit‖ devant toutes ces croixQue portent les voyants,‖ les inspirés, les sages ;Pour s’enfuir de la vie‖ on cherche des passages,Ciel juste, quand on songe‖ à ces révélateursQu’on a saisis, pensifs‖ et venant des hauteurs,Qu’on a punis du bien‖ ainsi que d’une faute,Liés avec le crime‖ au poteau côte à côte,Qu’on a fouettés, martyrs‖ saignants et radieux,Et qui furent forçats‖ parce qu’ils étaient dieux !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 42((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a gagne / bagne féminine, classiqueb fois / croix masculine, classiquec crime / l’abîme féminine, classiqued périt / écrit masculine, classiqueb ivres / livres féminine, classiquec peut / meut masculine, classiqued chapelle / épelle féminine, classiquee cœur / lueur masculine, classiquef livre / suivre féminine, classiqueg l’attentat / l’état masculine, classiqueh inachevées / crevées féminine, classiquei sépulcral / moral masculine, classiquej première / lumière féminine, classiquek ici-bas / pas masculine, classiquel vivre / cuivre féminine, classiquem l’or / trésor masculine, classiqueb nécessaire / misère féminine, classiquec sourit / esprit masculine, classiqued brute / chute féminine, classiquee dépouillés / souillés masculine, classiquef faute / ôte féminine, classiqueg ennemis / commis masculine, classiqueh flamme / âme féminine, classiquea obscur / mur masculine, classiqueb servile / vile féminine, classiquec vérité / agité masculine, classiqued fausse / fosse féminine, classiquee cabanon / chaînon masculine, classiquef jetée / Prométhée féminine, classiqueg chemin / humain masculine, classiqueh Caucase / vase féminine, classiquei tombeau / flambeau masculine, classiquea recule / crépuscule féminine, classiqueb triomphait / forfait masculine, classiquec immonde / monde féminine, classiqued basilic / public masculine, classiquee vampires / pires féminine, classiquef lois / croix masculine, classiqueb sages / passages féminine, classiquec révélateurs / hauteurs masculine, classiqued faute / côte féminine, classiquee radieux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources