Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XXIII. Sur un portrait de sainte
C’est toi, dénaturée !‖ Oui, te voilà, c’est toiQui fis taire ton cœur‖ pour écouter ta foi,Qui, pour gagner ton ciel‖ de larve et de chouette,Foulas ton âme aux pieds,‖ mère sourde-muette,Et qui, lorsque ton fils‖ se couchait en traversDe ta porte, pleurant‖ et les deux bras ouverts,Marchas sur ton enfant‖ pour entrer dans le cloître.
Quand l’amour décroissait,‖ tu crus sentir Dieu croître ;Ah ! Folle ! Et te voilà,‖ face d’austérité !Va, la sainteté froide‖ est fausse sainteté.Croire qu’on plaît au Dieu‖ de lumière et de gloireParce que d’âme blanche‖ on se fait âme noire,Parce qu’on a d’abord‖ soufflé sur son flambeau,Parce qu’on vient à lui,‖ n’étant plus qu’un tombeauOù ceux qui vous aimaient‖ d’avance ont dû descendre,Et qu’on en est le marbre‖ et qu’ils en sont la cendre !Ô morne vision !‖ Mauvais songe que fontCeux qui désertent Dieu‖ dans le couvent profond !Dieu, c’est la raison ; Dieu,‖ c’est l’amour ; Dieu, c’est l’être ;C’est le devoir de vivre‖ après le droit de naître ;C’est l’immense clarté‖ sur l’immense combat.Il a voulu que l’homme‖ aimât, conquît, tombât,Et ne fût pas fantôme‖ et deuil. Le froc de bureNe donne point à l’homme‖ une bonne courbure ;Devenir ombre, c’est‖ obscurcir le saint lieu ;En s’approchant du spectre,‖ on s’éloigne de Dieu.
Pas de cloître ; la vie.‖ Un voile couvre un rêve.Le mérite n’est pas,‖ quand vers Dieu l’on s’élève,De rejeter, ainsi‖ qu’un vêtement quitté,Ses parents, sa patrie‖ et son humanité ;De s’enfuir de son cœur‖ ainsi que d’une fange ;De dire : ― Arrachez-moi,‖ Christ, pour que je sois ange,Mon père, ce lambeau,‖ ma mère, ce haillon ! ―De mettre à la nature‖ effarée un bâillon ;De crier : ― Mes enfants‖ où tout mon sang se mêle,Mon fils dans son berceau,‖ ma fille à la mamelle,Tout cela, c’est la nuit,‖ car Dieu seul est le jour. ―De raturer en soi‖ la famille et l’amourComme des contre-sens‖ qui vous cachent le texte ;Et de perdre la forme‖ humaine, sous prétexteQu’on monte et qu’on s’en va‖ dans le firmament bleu.Faisons, tout en fixant‖ notre regard sur Dieu,Tous nos devoirs de fils‖ ou de frère ou de père.Soyons l’être penchant,‖ même quand il espère.Par l’esprit vers le bien,‖ par la chair vers le mal ;Sans quitter le réel,‖ conquérons l’idéal ;Restons homme, en montant‖ vers le sépulcre austère.Il faut aller au ciel‖ en marchant sur la terre.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 24((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a toi / foi masculine, classiqueb chouette / sourde-muette féminine, classiquec travers / ouverts masculine, classiqued cloître / croître féminine, classiqueb d’austérité / sainteté masculine, classiquec gloire / noire féminine, classiqued flambeau / tombeau masculine, classiquee descendre / cendre féminine, classiquef font / profond masculine, classiqueg l’être / naître féminine, classiqueh combat / tombât masculine, classiquei bure / courbure féminine, classiquej lieu / Dieu masculine, classiquea rêve / s’élève féminine, classiqueb quitté / humanité masculine, classiquec fange / ange féminine, classiqued haillon / bâillon masculine, classiquee mêle / mamelle féminine, classiquef jour / l’amour masculine, classiqueg texte / prétexte féminine, classiqueh bleu / Dieu masculine, classiquei père / espère féminine, classiquej mal / l’idéal masculine, classiquek austère / terre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources