Les quatre vents de l’esprit, 1881
En plantant le chêne des états-unis d’Europe dans le jardin de Hauteville house le 14 juillet 1870
I
Semons ce qui demeure,‖ ô passants que nous sommes !Le sort est un abîme,‖ et ses flots sont amers.Au bord du noir destin,‖ frères, semons des hommes,Et des chênes au bord des mers !
Nous sommes envoyés,‖ bannis, sur ce calvaire,Pour être vus de loin,‖ d’en bas, par nos vainqueurs,Et pour faire germer‖ par l’exemple sévèreDes cœurs semblables à nos cœurs.
Et nous avons aussi‖ le devoir, ô nature,D’allumer des clartés‖ sous ton fauve sourcil,Et de mettre à ces rocs‖ la grande signatureDe l’avenir et de l’exil.
Sachez que nous pouvons‖ faire sortir de terreLe chêne triomphal‖ que l’univers attend,Et faire frissonner‖ dans son feuillage austèreL’idée au sourire éclatant.
La matière aime et veut‖ que notre appel l’émeuve ;Le globe est sous l’esprit,‖ et le grand verbe humainEnseigne l’être, et l’onde,‖ et la sève, et le fleuve,Qui lui demandent leur chemin.
L’homme, quand il commande‖ aux flots de le connaître,Aux mers de l’écouter‖ dans le bruit qu’elles font,À la terre d’ouvrir‖ son flanc, aux temps de naître,Est un mage immense et profond.
Ayons foi dans ce germe !‖ Amis, il nous ressemble.Il sera grand et fort,‖ puisqu’il est faible et nu.Nous sommes ses pareils,‖ bannis, nous en qui trembleTout un vaste monde inconnu !
Nous fûmes secoués‖ d’un arbre formidable,Un soir d’hiver, à l’heure‖ où le monde est puni,Nous fûmes secoués,‖ frères, dans l’insondable,Dans l’ouragan, dans l’infini.
Chacun de nous contient‖ le chêne République ;Chacun de nous contient‖ le chêne Vérité ;L’oreille qui, pieuse,‖ à nos malheurs s’applique,T’entend sourdre en nous, Liberté !
Tu nous jettes au vent,‖ Dieu qui par nous commences !C’est bien. Nous disperser,‖ ô Dieu, c’est nous bénir !Nous sommes la poignée‖ obscure des semencesDu sombre champ de l’avenir.
Et nous y germerons,‖ n’en doutez pas, mes frères,Comme en ce sable, au bord‖ des flots prompts à s’enfler,Croîtra, parmi les flux‖ et les reflux contraires,Ce gland, sur qui Dieu va souffler !
II
Ô nature, il s’agit‖ de faire un arbre énorme,Mouvant comme aujourd’hui,‖ puissant comme demain,Figurant par sa feuille‖ et sa taille et sa formeLa croissance du genre humain !
Il s’agit de construire‖ un chêne aux bras sans nombre,Un grand chêne qui puise‖ avec son tronc noueuxDe la nuit dans la terre‖ et qui force cette ombreÀ s’épanouir dans les cieux !
Il s’agit de bâtir‖ cette œuvre collectiveD’un chêne altier, auguste,‖ et par tous conspiré,L’homme y mettant son souffle‖ et l’océan sa rive,Et l’astre son rayon sacré !
Nature, que je sens‖ saigner par nos fêlures,Dont l’âme est le foyer‖ où nous nous réchauffons,Et dont on voit la nuit‖ les vagues cheveluresFlotter dans les souffles profonds,
Nous confions cet arbre‖ à tes entrailles, mère !Fais-le si grand, qu’égal‖ aux vieux cèdres d’Hébron,Il ne distingue pas‖ l’aigle de l’éphémèreEt la foudre du moucheron ;
Et qu’un jour le passant,‖ quand luira l’aube calmeDe l’affranchissement‖ des peuples sous les cieux,Croie, en le voyant, voir‖ la gigantesque palmeDe cet effort prodigieux !
Nous te le confions,‖ plage aux voix étouffées.Ô sinistre océan,‖ nous te le confions ;Nous confions le chêne‖ adoré des OrphéesAux flots qu’aimaient les Amphions !
Nuages, firmaments,‖ pléiades protectrices,Écumes, durs granits,‖ sables craints des sondeurs,Nous vous le confions ;‖ et soyez ses nourrices,Ténèbres, clartés, profondeurs !
III
Vents, vous travaillerez‖ à ce travail sublime ;Ô vents sourds, qui jamais‖ ne dites : c’est assez !Vous mêlerez la pluie‖ amère de l’abîmeÀ ses noirs cheveux hérissés.
Vous le fortifierez‖ de vos rudes haleines ;Vous l’accoutumerez‖ aux luttes des géants ;Vous l’effaroucherez‖ avec vos bouches pleinesDe la clameur des océans.
Et vous lui porterez,‖ vents, du fond des campagnes,Vents, vous lui porterez‖ du fond des vastes eaux,Le frisson des sapins‖ de toutes les montagnesEt des mâts de tous les vaisseaux.
Afin qu’il soit robuste,‖ invincible, suprême,Et qu’il n’ait peur de rien‖ au bord de l’infini !Afin qu’étant bâti‖ par les destructeurs même,Des maudits même il soit béni !
Afin qu’il soit sacré‖ pour la mer sa voisine,Que sa rumeur s’effeuille‖ en ineffables mots,Et qu’il grandisse, ayant‖ la nuit dans sa racineEt l’aurore dans ses rameaux !
IV
Oh ! Qu’il croisse ! Qu’il monte‖ aux cieux où sont les flammes !Qu’il ait toujours moins d’ombre‖ et toujours plus d’azur,Cet arbre, en qui, pieux,‖ penchés, vidant nos âmes,Nous mettons tout l’homme futur !
Qu’il ait la majesté‖ des étoiles profondesAu-dessus de sa tête,‖ et sous ses pieds les flots !Et qu’il soit moins ému‖ du murmure des mondesQue des chansons des matelots !
Qu’il soit haut comme un phare‖ et beau comme une gerbe !Qu’il soit mobile et fixe,‖ et jeune, même vieux !Qu’il montre aux rocs jaloux‖ son ondoiement superbe,Sa racine aux flots envieux !
Qu’il soit l’arbre univers,‖ l’arbre cité, l’arbre homme !Et que le penseur croie‖ un jour, sous ses abris,Entendre en ses rameaux‖ le grand soupir de RomeEt le grand hymne de Paris !
Que, l’hiver, lutteur nu,‖ tronc fier, vivant squelette,Montrant ses poings de bronze‖ aux souffles furieux,Tordant ses coudes noirs,‖ il soit le sombre athlèteD’un pugilat mystérieux !
Car l’orage est semblable‖ au sort qui se déchaîne,La vie est un guerrier,‖ les vents sont des bourreaux,Et traitent sous les cieux‖ le héros comme un chêne,Et le chêne comme un héros.
Qu’il abrite la fleur‖ rampante sur le sable !Qu’il couvre le brin d’herbe‖ et le myosotis !Qu’il apparaisse aux vents‖ déchaînés, formidableDe sa bonté pour les petits !
Que rien ne le renverse‖ et que rien ne le ploie !Qu’il soit, sur ce rivage‖ âpre et des vents battu,La touffe frémissante‖ et forte de la joie,De l’audace et de la vertu !
Qu’il réjouisse, auguste,‖ aux rayons pénétrable,De son fourmillement‖ de feuilles le ciel bleu !Qu’il vive ! Qu’il soit un‖ et qu’il soit innombrableComme le peuple et comme Dieu !
V
En attendant, écume,‖ autan, bruits, noires bouches,Ménagez l’arbre enfant,‖ éléments irrités !Tant qu’il sera petit,‖ murmurez, voix farouches,Et quand il sera grand, chantez !
Les tyrans, entassant‖ les fléaux, blocs funèbres,Brisant l’homme idéal,‖ broyant l’homme animal,Sont en train de bâtir‖ un fronton de ténèbresAu vieil édifice du mal.
Avec l’ombre qui sort‖ des guerres et des pestes,Avec les tourbillons‖ des grands embrasements,Et les miasmes lourds‖ et les souffles funestesDes fosses pleines d’ossements,
Avec les toits brûlants,‖ les villes enflammées,Le noir temple du deuil‖ par les rois est construit ;On voit d’ici monter‖ ces énormes fumées,Colonnes torses de la nuit !
Nous, vaincus, construisons‖ le bonheur ! Je convieLes siècles à ton ombre,‖ ô gland d’adversité !Croîs, arbre ; règne, idée ;‖ et que l’arbre ait la vie,L’idée ayant l’éternité !
Pierre et César sont là,‖ pleins du passé féroce !C’est l’instant de lutter,‖ nous qu’on osa bannir,Contre le mal géant,‖ contre l’erreur colosse,Avec ton atome, avenir !
Semons ! — Semons le gland,‖ et qu’il soit chêne immense !Semons le droit ; qu’il soit‖ bonheur, gloire et clarté !Semons l’homme et qu’il soit‖ peuple ! Semons la France,Et qu’elle soit Humanité !
C’est le champ de l’exil ;‖ semons-y l’espérance.Semons la nuit lugubre,‖ et qu’elle soit le jour !Germe en Dieu, grain obscur !‖ Semons notre souffrance,Proscrits, et qu’elle soit l’amour !
Oh ! Que le genre humain‖ monte sur la montagne !Terre, souris enfin‖ à l’homme audacieux,Et sois l’éden, après‖ avoir été le bagne,Ô globe emporté dans les cieux !
Versification
- Forme
- 42 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 42(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (126 de 12, 42 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 42 quatrains
- Mots à la rime
- a sommes / hommes féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea calvaire / sévère féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquea nature / signature féminine, classiqueb sourcil / l’exil masculine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb attend / éclatant masculine, classiquea l’émeuve / fleuve féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea connaître / naître féminine, classiqueb font / profond masculine, classiquea ressemble / tremble féminine, classiqueb nu / inconnu masculine, classiquea formidable / l’insondable féminine, classiqueb puni / l’infini masculine, classiquea République / s’applique féminine, classiqueb Vérité / Liberté masculine, classiquea commences / semences féminine, classiqueb bénir / l’avenir masculine, classiquea frères / contraires féminine, classiqueb s’enfler / souffler masculine, classiquea énorme / forme féminine, classiqueb demain / humain masculine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb noueux / cieux masculine, classiquea collective / rive féminine, classiqueb conspiré / sacré masculine, classiquea fêlures / chevelures féminine, classiqueb réchauffons / profonds masculine, classiquea mère / l’éphémère féminine, classiqueb d’Hébron / moucheron masculine, classiquea calme / palme féminine, classiqueb cieux / prodigieux masculine, classiquea étouffées / Orphées féminine, classiqueb confions / Amphions masculine, classiquea protectrices / nourrices féminine, classiqueb sondeurs / profondeurs masculine, classiquea sublime / l’abîme féminine, classiqueb assez / hérissés masculine, classiquea haleines / pleines féminine, classiqueb géants / océans masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiqueb eaux / vaisseaux masculine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb l’infini / béni masculine, classiquea voisine / racine féminine, classiqueb mots / rameaux masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb d’azur / futur masculine, classiquea profondes / mondes féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea gerbe / superbe féminine, classiqueb vieux / envieux masculine, classiquea homme / Rome féminine, classiqueb abris / Paris masculine, classiquea squelette / athlète féminine, classiqueb furieux / mystérieux masculine, classiquea déchaîne / chêne féminine, classiqueb bourreaux / héros masculine, classiquea sable / formidable féminine, classiqueb myosotis / petits masculine, classiquea ploie / joie féminine, classiqueb battu / vertu masculine, classiquea pénétrable / innombrable féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea bouches / farouches féminine, classiqueb irrités / chantez masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb animal / mal masculine, classiquea pestes / funestes féminine, classiqueb embrasements / d’ossements masculine, classiquea enflammées / fumées féminine, classiqueb construit / nuit masculine, classiquea convie / vie féminine, classiqueb d’adversité / l’éternité masculine, classiquea féroce / colosse féminine, classiqueb bannir / avenir masculine, classiquea immense / France féminine, classiqueb clarté / Humanité masculine, classiquea l’espérance / souffrance féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea montagne / bagne féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources