Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
LVI. « L’âme humaine est sans cesse en tous les sens poussée »
I
L’âme humaine est sans cesse‖ en tous les sens poussée.
Dans l’étrange forêt‖ qu’on nomme la pensée,Tout existe. Sina‖ n’exclut pas Cythéron.La douce flûte alterne‖ avec le fier clairon ;Le fifre railleur donne‖ aux lyres la réplique ;Ici Vesta cachée,‖ et là Vénus publique ;Le taillis chaste admet‖ les faunes impudents ;Et, quoiqu’un mage austère‖ et grave soit dedans,L’antre n’empêche pas‖ les nymphes d’être nues.La pensée est le lieu‖ des routes inconnues,Du doute, où les chercheurs‖ ont fait ce qu’ils ont pu,Le vague itinéraire‖ à chaque instant rompu.Toujours plus loin ! Voilà‖ le seul avis que donneAu songeur cette sombre‖ et fatale Dodone.Tout est réalité,‖ mais tout est vision.Marchez.
II
Et c’est ainsi dans la création.Rien qui ne soit passage,‖ essai, brume, aventure,Songe, la vie ayant‖ la mort pour nourriture.Décor dont les châssis‖ des deux côtés sont peints,Ici la face et là‖ le masque. Les sapins,Les chênes, les torrents,‖ l’attitude effaréeDes écueils à jamais‖ battus par la marée,Tout parle. Rien ne ment.‖ Pas un malentendu.
Pas une note fausse‖ et pas un cri perdu.Pas une voix disant‖ une chose pour l’autre.Le vent sait ce qu’il dit‖ aussi bien que l’apôtre ;L’étoile dialogue‖ avec l’aube, et quand l’airS’ouvre à la déchirure‖ énorme de l’éclair,Les orages profonds‖ confusément murmurentLe verbe dont jadis‖ les poètes s’émurent,Et d’où sortit, écho‖ du temple ténébreux,Avec le pæan grec, l’hosanna des hébreux.Chaque saison apporte‖ et remporte sa tente.La fauve immensité‖ n’est pas toujours contente,Et l’on entend en bas‖ un grondement confus.Mais qu’importe. Parfois‖ l’ombre essaie un refus,La nuit fait ses noirceurs,‖ l’hiver jette sa glace ;Le mal, ce grand blasphème‖ obscur, au bien s’enlace ;Tout cela, c’est la vie.‖ En toute chose on peutDe la nuit et du jour‖ étudier le nœud ;Le prodige divin‖ roule dans ses tumultesPêle-mêle, nos lois,‖ nos croyances, nos cultes,Et pour faire avancer‖ la justice, et prouverLe droit, et le progrès,‖ cet éternel lever,Les désastres font presque‖ autant que les victoires ;Le mystère profond‖ des voix contradictoiresÉclate, et l’enfer donne‖ au paradis raisonD’un bout à l’autre bout‖ du sinistre horizon.Car le sarcasme affirme,‖ et maudire, c’est croire.La huée est un bruit‖ qui constate la gloire.
III
Oui. Tout, c’est l’harmonie.‖ Adorons et pensons.Livrons notre âme ouverte‖ aux cris comme aux chansons.Le vent fuit. Regardons‖ entrer dans l’invisibleCe javelot lancé‖ vers l’éternelle cible ;L’arbre pousse ; observons‖ cette croissance ; ayonsL’œil attentif à l’onde,‖ aux souffles, aux rayons ;Sondons de toutes parts‖ à la fois le mystère.Notre race, depuis‖ qu’elle est sur cette terre,Travaille, et ne sait rien‖ que ce que l’homme appritDans ces dispersions‖ superbes de l’esprit.
Oh ! C’est une raison‖ de contempler sans cesse,Que ce ciel sans orgueil,‖ ce gouffre sans bassesse,Cette guerre d’où naît‖ la paix, ces grands refluxDes éléments s’offrant‖ entre eux leurs superflusEt mêlant par les bords‖ leurs océans farouches.Oh ! L’unanimité‖ sort de toutes les bouches !Que c’est beau, cet accord‖ des contraires, disantLe même mot sublime,‖ effrayant, innocent !
Sombre unité ! La loi‖ des choses est la nôtre.Une saison ne sert‖ qu’à faire venir l’autre ;Hier en reculant‖ fait avancer Demain ;Profonde identité. Sort ! Nuit !
L’esprit humainContient le même songe‖ obscur que la nature ;Il a sur l’infini‖ comme elle une ouverture,Mais l’obstacle est dans l’ombre,‖ et nous y distinguonsUne porte que nul‖ n’ébranle sur ses gonds,C’est l’inconnu. L’esprit‖ de l’homme, en qui tout vibre,Va heurter cette porte‖ avec une aile libre ;Nous la sentons, au fond‖ de l’abîme serein,Faite d’on ne sait quel‖ mystérieux airain ;Quelqu’un parle tout haut‖ derrière cette porte ;De ce que cette voix‖ dit, et des mots qu’emporteLe vent semblable au rêve,‖ et que nous saisissons,Naissent tous nos espoirs‖ comme tous nos frissons.Et ce sont ces mots-là‖ qui viennent jusqu’à l’hommeÀ travers les songeurs‖ de Judée et de Rome,À travers Jérémie‖ et Lucrèce, à traversCe tumulte orageux‖ de strophes et de versQui se mêle au ciel sombre‖ et sort, fumée ardente,De tous ces volcans, Job,‖ Moïse, Eschyle, Dante.
Ces inspirés, en qui‖ la nuit s’unit au jour,Avaient ce grand courroux‖ qui naît d’un grand amour ;Une fournaise était‖ en leur cœur amassée.
Oui, les poètes saints‖ vont chercher la penséeAux mêmes profondeurs‖ que les volcans le feu ;Juvénal, noir, rongé‖ par la muse, est un lieuAutant qu’un homme, un mont‖ de haine, et s’accoutumeÀ la colère ainsi‖ que Vésuve au bitume.Le génie est un puits‖ d’éruptions ; un criSort d’un cratère, ou bien‖ d’un poète attendri ;La lave chante et bout,‖ l’hymne s’embrase et souffre ;L’ardent prophète jette‖ une clameur de gouffre,Et Dieu, que nul ne vit‖ et que tout devina,Gronde dans Isaïe‖ autant que dans l’Etna.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 52((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a poussée / pensée féminine, classiqueb Cythéron / clairon masculine, classiquec réplique / publique féminine, classiqued impudents / dedans masculine, classiquee nues / inconnues féminine, classiquef pu / rompu masculine, classiqueg donne / Dodone féminine, classiqueh vision / Marchez / création masculine, classiqueb aventure / nourriture féminine, classiquec peints / sapins masculine, classiqued effarée / marée féminine, classiquee malentendu / perdu masculine, classiqueb l’autre / l’apôtre féminine, classiquec l’air / l’éclair masculine, classiqued murmurent / s’émurent féminine, classiquee ténébreux / hébreux masculine, classiquef tente / contente féminine, classiqueg confus / refus masculine, classiqueh glace / s’enlace féminine, classiquei peut / nœud masculine, classiquej tumultes / cultes féminine, classiquek prouver / lever masculine, classiquel victoires / contradictoires féminine, classiquem raison / horizon masculine, classiquen croire / gloire féminine, classiquea pensons / chansons masculine, classiqueb l’invisible / cible féminine, classiquec ayons / rayons masculine, classiqued mystère / terre féminine, classiquee apprit / l’esprit masculine, classiquea cesse / bassesse féminine, classiqueb reflux / superflus masculine, classiquec farouches / bouches féminine, classiqued disant / innocent masculine, classiquea nôtre / l’autre féminine, classiqueb Demain / Nuit / humain masculine, classiqueb nature / ouverture féminine, classiquec distinguons / gonds masculine, classiqued vibre / libre féminine, classiquee serein / airain masculine, classiquef porte / qu’emporte féminine, classiqueg saisissons / frissons masculine, classiqueh l’homme / Rome féminine, classiquei travers / vers masculine, classiquej ardente / Dante féminine, classiquea jour / amour masculine, classiqueb amassée / pensée féminine, classiqueb feu / lieu masculine, classiquec s’accoutume / bitume féminine, classiqued cri / attendri masculine, classiquee souffre / gouffre féminine, classiquef devina / l’Etna masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources