Les rayons et les ombres, 1840
XXX. « À cette terre, où l'on ploie »
À cette terre, où l'on ploieSa tente au déclin du jour,Ne demande pas la joie.Contente-toi de l'amour !
Excepté lui, tout s'efface.La vie est un sombre lieuOù chaque chose qui passeÉbauche l'homme pour Dieu.
L'homme est l'arbre à qui la sèveManque avant qu'il soit en fleur.Son sort jamais ne s'achèveQue du côté du malheur.
Tous cherchent la joie ensemble ;L'esprit rit à tout venant ;Chacun tend sa main qui trembleVers quelque objet rayonnant.
Mais vers toute âme, humble ou fière,Le malheur monte à pas lourds,Comme un spectre aux pieds de pierre ;Le reste flotte toujours !
Tout nous manque, hormis la peine !Le bonheur, pour l'homme en pleurs,N'est qu'une figure vaineDe choses qui sont ailleurs.
L'espoir c'est l'aube incertaine ;Sur notre but sérieuxC'est la dorure lointaineD'un rayon mystérieux.
C'est le reflet, brume ou flamme,Que dans leur calme éternelVersent d'en haut sur notre âmeLes félicités du ciel.
Ce sont les visions blanchesQui, jusqu'à nos yeux maudits,Viennent à travers les branchesDes arbres du paradis !
C'est l'ombre que sur nos grèvesJettent ces arbres charmantsDont l'âme entend dans ses rêvesLes vagues frissonnements !
Ce reflet des biens sans nombre,Nous l'appelons le bonheur ;Et nous voulons saisir l'ombreQuand la chose est au Seigneur !
Va, si haut nul ne s'élève ;Sur terre il faut demeurer ;On sourit de ce qu'on rêve,Mais ce qu'on a, fait pleurer.
Puisqu'un Dieu saigne au Calvaire,Ne nous plaignons pas, crois-moi.Souffrons ! c'est la loi sévère.Aimons ! c'est la douce loi.
Aimons ! soyons deux ! Le sageN'est pas seul dans son vaisseau.Les deux yeux font le visage ;Les deux ailes font l'oiseau.
Soyons deux ! — Tout nous convieÀ nous aimer jusqu'au soir.N'ayons à deux qu'une vie !N'ayons à deux qu'un espoir !
Dans ce monde de mensonges,Moi, j'aimerai mes douleurs,Si mes rêves sont tes songes,Si mes larmes sont tes pleurs !
Mai 183.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a ploie / joie féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea s'efface / passe féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea sève / s'achève féminine, classiqueb fleur / malheur masculine, classiquea ensemble / tremble féminine, classiqueb venant / rayonnant masculine, classiquea fière / pierre féminine, classiqueb lourds / toujours masculine, classiquea peine / vaine féminine, classiqueb pleurs / ailleurs masculine, classiquea incertaine / lointaine féminine, classiqueb sérieux / mystérieux masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb charmants / frissonnements masculine, classiquea nombre / l'ombre féminine, classiqueb bonheur / Seigneur masculine, classiquea s'élève / rêve féminine, classiqueb demeurer / pleurer masculine, classiquea Calvaire / sévère féminine, classiqueb crois-moi / loi masculine, classiquea sage / visage féminine, classiqueb vaisseau / l'oiseau masculine, classiquea convie / vie féminine, classiqueb soir / espoir masculine, classiquea mensonges / songes féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources