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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les rayons et les ombres, 1840

XI. Fiat Voluntas

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins, 76 vers

Pauvre femme ! son lait‖ à sa tête est monté.Et, dans ses froids salons,‖ le monde a répété,Parmi les vains propos‖ que chaque jour emporte,Hier, qu'elle était folle,‖ aujourd'hui, qu'elle est morte ;Et, seul au champ des morts,‖ je foule ce gazon,Cette tombe où sa vie‖ a suivi sa raison !

Folle ! morte ! pourquoi ?‖ Mon Dieu ! pour peu de chose !Pour un fragile enfant‖ dont la paupière est close,Pour un doux nouveau-né,‖ tête aux fraîches couleurs,Qui naguère à son sein,‖ comme une mouche aux fleurs,Pendait, riait, pleurait,‖ et, malgré ses prières,Troublant tout leur sommeil‖ pendant des nuits entières,Faisait mille discours,‖ pauvre petit ami !Et qui ne dit plus rien,‖ car il est endormi.

Quand elle vit son fils,‖ le soir d'un jour bien sombre,Car elle l'appelait‖ son fils, cette vaine ombre !Quand elle vit l'enfant‖ glacé dans sa pâleur,— Oh ! ne consolez point‖ une telle douleur !Elle ne pleura pas.‖ Le lait avec la fièvreSoudain troubla sa tête‖ et fit trembler sa lèvre ;Et depuis ce jour-là,‖ sans voir et sans parler,Elle allait devant elle‖ et regardait aller.Elle cherchait dans l'ombre‖ une chose perdue,Son enfant disparu‖ dans la vague étendue ;Et par moments penchait‖ son oreille en marchant,Comme si sous la terre‖ elle entendait un chant.

Une femme du peuple,‖ un jour que dans la rueSe pressait sur ses pas‖ une foule accourue,Rien qu'à la voir souffrir‖ devina son malheur.Les hommes, en voyant‖ ce beau front sans couleur,Et cet œil froid toujours‖ suivant une chimère,S'écriaient : Pauvre folle !‖ Elle dit : Pauvre mère !

Pauvre mère, en effet !‖ Un soupir étouffantParfois coupait sa voix‖ qui murmurait : L'enfant !Parfois elle semblait,‖ dans la cendre enfouie,Chercher une lueur‖ au ciel évanouie ;Car la jeune âme enfuie,‖ hélas ! de sa maisonAvait en s'en allant‖ emporté sa raison !

On avait beau lui dire,‖ en parlant à voix basse,Que la vie est ainsi ;‖ que tout meurt, que tout passe ;Et qu'il est des enfants,‖ — mères, sachez-le bien !Que Dieu, qui prête tout‖ et qui ne donne rien,Pour rafraîchir nos fronts‖ avec leurs ailes blanches,Met comme des oiseaux‖ pour un jour sur nos branches !On avait beau lui dire,‖ elle n'entendait pas.L'œil fixe, elle voyait‖ toujours devant ses pasS'ouvrir les bras charmants‖ de l'enfant qui l'appelle.Elle avait des hochets‖ fait une humble chapelle.C'est ainsi qu'elle est morte —‖ en deux mois, sans efforts —Car rien n'est plus puissant‖ que ces petits bras mortsPour tirer promptement‖ les mères dans la tombe.Où l'enfant est tombé‖ bientôt la femme tombe.Qu'est-ce qu'une maison‖ dont le seuil est désert ?Qu'un lit sans un berceau ?‖ Dieu clément ! à quoi sertLe regard maternel‖ sans l'enfant qui repose ?À quoi bon ce sein blanc‖ sans cette bouche rose ?

Après avoir longtemps,‖ le cœur mort, les yeux morts,Erré sur le tombeau‖ comme étant en dehors,— Longtemps ! ce sont ici‖ des paroles humaines,Hélas ! il a suffi‖ de bien peu de semaines ! —Malheureuse ! en deux mois‖ tout s'est évanoui.Hier elle était folle,‖ elle est morte aujourd'hui !

Il suffit qu'un oiseau‖ vienne sur une rivePour qu'un deuxième oiseau‖ tout en hâte l'y suive.Sur deux il en est un‖ toujours qui va devant.Après avoir à peine‖ ouvert son aile au vent,Il vint, le bel enfant,‖ s'abattre sur la tombe ;Elle y vint après lui,‖ comme une autre colombe.

On a creusé la terre,‖ et là, sous le gazon,On a mis la nourrice‖ auprès du nourrisson.

Et moi je dis : — Seigneur !‖ votre règne est austère !Seigneur ! vous avez mis‖ partout un noir mystère,Dans l'homme et dans l'amour,‖ dans l'arbre et dans l'oiseau,Et jusque dans ce lait‖ que réclame un berceau,Ambroisie et poison,‖ doux miel, liqueur amère,Fait pour nourrir l'enfant‖ ou pour tuer la mère !

Février 1837.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
5(aabbcc) 19((aa)) 1(aa) 1(aabbaa)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
6 sizains, 3 distiquess, 1 distique
Mots à la rime
a monté / répété masculine, classiqueb emporte / morte féminine, classiquec gazon / raison masculine, classiquea chose / close féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquec prières / entières féminine, classiqued ami / endormi masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb pâleur / douleur masculine, classiquec fièvre / lèvre féminine, classiqued parler / aller masculine, classiquee perdue / étendue féminine, classiquef marchant / chant masculine, classiquea rue / accourue féminine, classiqueb malheur / couleur masculine, classiquec chimère / mère féminine, classiquea étouffant / L'enfant masculine, classiqueb enfouie / évanouie féminine, classiquec maison / raison masculine, classiquea basse / passe féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec blanches / branches féminine, classiqued pas masculine, classiquee l'appelle / chapelle féminine, classiquef efforts / morts masculine, classiqueg tombe féminine, classiqueh désert / sert masculine, classiquei repose / rose féminine, classiquea morts / dehors masculine, classiqueb humaines / semaines féminine, classiquec évanoui / aujourd'hui masculine, classiquea rive / suive féminine, classiqueb devant / vent masculine, classiquec tombe / colombe féminine, classiquea gazon / nourrisson masculine, classiquea austère / mystère féminine, classiqueb l'oiseau / berceau masculine, classiquec amère / mère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources