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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre troisième 1824-1828

ODE PREMIÈRE. À M. alphonse de l

Victor Hugo· 29 sizains, alexandrins et octosyllabes, 174 vers

Or, sachant ces choses, nous venons enseigner
aux hommes la crainte de Dieu.II COR. V.

I

Pourtant je m'étais dit :‖ « Abritons mon navire.Ne livrons plus ma voile‖ au vent qui la déchire.Cachons ce luth. Mes chants‖ peut-être auraient vécu !…Soyons comme un soldat‖ qui revient sans murmureSuspendre à son chevet‖ un vain reste d'armure,Et s'endort, vainqueur ou vaincu ! »

Je ne demandais plus‖ à la muse que j'aimeQu'un seul chant pour ma mort,‖ solennel et suprême !Le Poète avec joie‖ au tombeau doit s'offrir ;S'il ne souriait pas‖ au moment où l'on pleure,Chacun lui dirait : « Voici l'heure !Pourquoi ne pas chanter,‖ puisque tu vas mourir ? »

C'est que la mort n'est pas‖ ce que la foule en pense !C'est l'instant où notre âme‖ obtient sa récompense,Où le fils exilé‖ rentre au sein paternel.Quand nous penchons près d'elle‖ une oreille inquiète,La voix du trépassé,‖ que nous croyons muette,A commencé l'hymne éternel !

II

Plus tôt que je n'ai dû,‖ je reviens dans la lice ;Mais tu le veux, ami !‖ ta muse est ma complice ;Ton bras m'a réveillé ;‖ c'est toi qui m'as dit : « Va !Dans la mêlée encor‖ jetons ensemble un gage.De plus en plus elle s'engage.Marchons, et confessons‖ le nom de Jéhova ! »

J'unis donc à tes chants‖ quelques chants téméraires.Prends ton luth immortel :‖ nous combattrons en frèresPour les mêmes autels‖ et les mêmes foyers.Montés au même char,‖ comme un couple homérique,Nous tiendrons, pour lutter‖ dans l'arène lyrique,Toi la lance, moi les coursiers.

Puis, pour faire une part‖ à la faiblesse humaine,Je ne sais quelle pente‖ au combat me ramène.J'ai besoin de revoir‖ ce que j'ai combattu,De jeter sur l'impie‖ un dernier anathème,De te dire, à toi, que je t'aime,Et de chanter encore‖ un hymne à la vertu !

III

Ah ! nous ne sommes plus‖ au temps où le poèteParlait au ciel en prêtre,‖ à la terre en prophète !Que Moïse, Isaïe,‖ apparaisse en nos champs,Les peuples qu'ils viendront‖ juger, punir, absoudre,Dans leurs yeux pleins d'éclairs‖ méconnaîtront la foudreQui tonne en éclats dans leurs chants.

Vainement ils iront‖ s'écriant dans les villes :« Plus de rébellions !‖ plus de guerres civiles !Aux autels du Veau-d'Or‖ pourquoi danser toujours ?Dagon va s'écrouler ;‖ Baal va disparaître.Le Seigneur a dit à son prêtre :« Pour faire pénitence‖ ils n'ont que peu de jours ! »

« Rois, peuples, couvrez-vous‖ d'un sac souillé de cendre !Bientôt sur la nuée‖ un juge doit descendre.Vous dormez ! que vos yeux‖ daignent enfin s'ouvrir.Tyr appartient aux flots,‖ Gomorrhe à l'incendie.Secouez le sommeil‖ de votre âme engourdie,Et réveillez-vous pour mourir !

« Ah ! malheur au puissant‖ qui s'enivre en des fêtes,Riant de l'opprimé‖ qui pleure, et des prophètes !Ainsi que Balthazar,‖ ignorant ses malheurs,Il ne voit pas aux murs‖ de la salle bruyanteLes mots qu'une main flamboyanteTrace en lettres de feu‖ parmi les nœuds de fleurs !

« Il sera rejeté‖ comme ce noir Génie,Effrayant par sa gloire‖ et par son agonie,Qui tomba jeune encor,‖ dont ce siècle est rempli.Pourtant Napoléon‖ du monde était le faîte.Ses pieds éperonnés‖ des rois pliaient la tête,Et leur tête gardait le pli.

« Malheur donc ! — Malheur même‖ au mendiant qui frappe,Hypocrite et jaloux,‖ aux portes du satrape !À l'esclave en ses fers !‖ au maître en son château !À qui, voyant marcher‖ l'innocent aux supplices,Entre deux meurtriers complices,N'étend point sous ses pas‖ son plus riche manteau !

« Malheur à qui dira :‖ Ma mère est adultère !À qui voile un cœur vil‖ sous un langage austère !À qui change en blasphème‖ un serment effacé !Au flatteur médisant,‖ reptile à deux visages !À qui s'annoncera‖ sage entre tous les sages !Oui, malheur à cet insensé !

« Peuples, vous ignorez‖ le Dieu qui vous fit naître !Et pourtant vos regards‖ le peuvent reconnaîtreDans vos biens, dans vos maux,‖ à toute heure, en tout lieu !Un Dieu compte vos jours,‖ un Dieu règne en vos fêtes !Lorsqu'un chef vous mène aux conquêtes,Le bras qui vous entraîne‖ est poussé par un Dieu !

« À sa voix, en vos temps‖ de folie et de crime,Les Révolutions‖ ont ouvert leur abîme.Les justes ont versé‖ tout leur sang précieux ;Et les peuples, troupeau‖ qui dormait sous le glaive,Ont vu, comme Jacob,‖ dans un étrange rêve,Des anges remonter aux cieux !

« Frémissez donc ! Bientôt,‖ annonçant sa venue,Le clairon de l'Archange‖ entrouvrira la nue.Jour d'éternels tourments !‖ jour d'éternel bonheur,Resplendissant d'éclairs,‖ de rayons, d'auréoles,Dieu vous montrera vos idoles,Et vous demandera :‖ — Qui donc est le Seigneur ?

« La trompette, sept fois‖ sonnant dans les nuées,Poussera jusqu'à lui,‖ pâles, exténuées,Les races, à grands flots‖ se heurtant dans la nuit ;Jésus appellera‖ sa mère virginale ;Et la porte céleste,‖ et la porte infernale,S'ouvriront ensemble avec bruit !

« Dieu vous dénombrera‖ d'une voix solennelle.Les rois se courberont‖ sous le vent de son aile.Chacun lui portera‖ son espoir, ses remords.Sous les mers, sur les monts,‖ au fond des catacombes,À travers le marbre des tombes,Son souffle remûra‖ la poussière des morts !

« Ô siècle ! arrache-toi‖ de tes pensers frivoles.L'air va bientôt manquer‖ dans l'espace où tu voles !Mortels ! gloire, plaisirs,‖ biens, tout est vanité !À quoi pensez-vous donc,‖ vous qui dans vos demeuresVoulez voir en riant‖ entrer toutes les heures ?…L'Éternité ! l'Éternité ! »

IV

Nos sages répondront :‖ — « Que nous veulent ces hommes ?Ils ne sont pas du monde‖ et du temps dont nous sommes.Ces poètes sont-ils‖ nés au sacré vallon ?Où donc est leur Olympe ?‖ où donc est leur Parnasse ?Quel est leur Dieu qui nous menace ?A-t-il le char de Mars ?‖ A-t-il l'arc d'Apollon ?

« S'ils veulent emboucher‖ le clairon de Pindare,N'ont-ils pas Hiéron,‖ la fille de Tyndare,Castor, Pollux, l'Élide‖ et les Jeux des vieux temps ;L'arène où l'encens roule‖ en longs flots de fumée,La roue aux rayons d'or,‖ de clous d'airain semée,Et les quadriges éclatants ?

« Pourquoi nous effrayer‖ de clartés symboliques ?Nous aimons qu'on nous charme‖ en des chants bucoliques,Qu'on y fasse lutter‖ Ménalque et Palémon.Pour dire l'avenir‖ à notre âme débile,On a l'écumante Sibylle,Que bat à coups pressés‖ l'aile d'un noir démon.

« Pourquoi dans nos plaisirs‖ nous suivre comme une ombre ?Pourquoi nous dévoiler‖ dans sa nudité sombreL'affreux sépulcre, ouvert‖ devant nos pas tremblants ?Anacréon, chargé‖ du poids des ans moroses,Pour songer à la mort‖ se comparait aux rosesQui mouraient sur ses cheveux blancs.

« Virgile n'a jamais‖ laissé fuir de sa lyreDes vers qu'à Lycoris‖ son Gallus ne pût lire.Toujours l'hymne d'Horace‖ au sein des ris est né ;Jamais il n'a versé‖ de larmes immortelles :La poussière des cascatellesSeule a mouillé son luth,‖ de myrtes couronné ! »

V

Voilà de quels dédains‖ leurs âmes satisfaitesAccueilleraient, ami,‖ Dieu même et ses prophètes !Et puis, tu les verrais,‖ vainement irrité,Continuer, joyeux,‖ quelque festin folâtre,Ou pour dormir aux sons‖ d'une lyre idolâtreSe tourner de l'autre côté.

Mais qu'importe ! accomplis‖ ta mission sacrée.Chante, juge, bénis ;‖ ta bouche est inspirée !Le Seigneur en passant‖ t'a touché de sa main ;Et, pareil au rocher‖ qu'avait frappé Moïse,Pour la foule au désert assise,La poésie en flots‖ s'échappe de ton sein !

Moi, fussé-je vaincu,‖ j'aimerai ta victoire.Tu le sais, pour mon cœur,‖ ami de toute gloire,Les triomphes d'autrui‖ ne sont pas un affront.Poète, j'eus toujours‖ un chant pour les poètes ;Et jamais le laurier‖ qui pare d'autres têtesNe jeta d'ombre sur mon front !

Souris même à l'envie‖ amère et discordante.Elle outrageait Homère,‖ elle attaquait le Dante.Sous l'arche triomphale‖ elle insulte au guerrier.Il faut bien que ton nom‖ dans ses cris retentisse ;Le temps amène la justice :Laisse tomber l'orage‖ et grandir ton laurier !

VI

Telle est la majesté‖ de tes concerts suprêmes,Que tu sembles savoir‖ comment les anges mêmesSur les harpes du ciel‖ laissent errer leurs doigts !On dirait que Dieu même,‖ inspirant ton audace,Parfois dans le désert‖ t'apparaît face à face,Et qu'il te parle avec la voix !

Octobre 1825.

Versification

Forme
29 sizains (sizains)
Rimes
29(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (145 de 12, 29 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
29 sizains
Mots à la rime
a navire / déchire féminine, classiqueb vécu / vaincu masculine, classiquec murmure / d'armure féminine, classiquea j'aime / suprême féminine, classiqueb s'offrir / mourir masculine, classiquec pleure / l'heure féminine, classiquea pense / récompense féminine, classiqueb paternel / éternel masculine, classiquec inquiète / muette féminine, classiquea lice / complice féminine, classiqueb Va / Jéhova masculine, classiquec gage / s'engage féminine, classiquea téméraires / frères féminine, classiqueb foyers / coursiers masculine, classiquec homérique / lyrique féminine, classiquea humaine / ramène féminine, classiqueb combattu / vertu masculine, classiquec anathème / t'aime féminine, classiquea poète / prophète féminine, classiqueb champs / chants masculine, classiquec absoudre / foudre féminine, classiquea villes / civiles féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquec disparaître / prêtre féminine, classiquea cendre / descendre féminine, classiqueb s'ouvrir / mourir masculine, classiquec l'incendie / engourdie féminine, classiquea fêtes / prophètes féminine, classiqueb malheurs / fleurs masculine, classiquec bruyante / flamboyante féminine, classiquea Génie / agonie féminine, classiqueb rempli / pli masculine, classiquec faîte / tête féminine, classiquea frappe / satrape féminine, classiqueb château / manteau masculine, classiquec supplices / complices féminine, classiquea adultère / austère féminine, classiqueb effacé / insensé masculine, classiquec visages / sages féminine, classiquea naître / reconnaître féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec fêtes / conquêtes féminine, classiquea crime / abîme féminine, classiqueb précieux / cieux masculine, classiquec glaive / rêve féminine, classiquea venue / nue féminine, classiqueb bonheur / Seigneur masculine, classiquec d'auréoles / idoles féminine, classiquea nuées / exténuées féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquec virginale / infernale féminine, classiquea solennelle / aile féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec catacombes / tombes féminine, classiquea frivoles / voles féminine, classiqueb vanité / l'Éternité masculine, classiquec demeures / heures féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb vallon / d'Apollon masculine, classiquec Parnasse / menace féminine, classiquea Pindare / Tyndare féminine, classiqueb temps / éclatants masculine, classiquec fumée / semée féminine, classiquea symboliques / bucoliques féminine, classiqueb Palémon / démon masculine, classiquec débile / Sibylle féminine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb tremblants / blancs masculine, classiquec moroses / roses féminine, classiquea lyre / lire féminine, classiqueb né / couronné masculine, classiquec immortelles / cascatelles féminine, classiquea satisfaites / prophètes féminine, classiqueb irrité / côté masculine, classiquec folâtre / idolâtre féminine, classiquea sacrée / inspirée féminine, classiqueb main / sein masculine, classiquec Moïse / assise féminine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb affront / front masculine, classiquec poètes / têtes féminine, classiquea discordante / Dante féminine, classiqueb guerrier / laurier masculine, classiquec retentisse / justice féminine, classiquea suprêmes / mêmes féminine, classiqueb doigts / voix masculine, classiquec audace / face féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

174 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources