Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828
ODE TROISIÈME. Au vallon de Cherizy
Factus sum peregrinus… et quaesivi qui
imul contristaretur, et non fuit.PS. LXVIII.
Le voyageur s'assied‖ sous votre ombre immobile,Beau vallon ; triste et seul,‖ il contemple en rêvantL'oiseau qui fuit l'oiseau,‖ l'eau que souille un reptile,Et le jonc qu'agite le vent !
Hélas ! l'homme fuit l'homme ;‖ et souvent avant l'âgeDans un cœur noble et pur‖ se glisse le malheur ;Heureux l'humble roseau‖ qu'alors un prompt orageEn passant brise dans sa fleur !
Cet orage, ô vallon,‖ le voyageur l'implore.Déjà las de sa course,‖ il est bien loin encoreDu terme où ses maux vont finir ;Il voit devant ses pas,‖ seul pour se soutenir,Aux rayons nébuleux‖ de sa funèbre aurore,Le grand désert de l'avenir !
De dégoûts en dégoûts‖ il va traîner sa vie.Que lui font ces faux biens‖ qu'un faux orgueil envie ?Il cherche un cœur fidèle,‖ ami de ses douleurs ;Mais en vain : nuls secours‖ n'aplaniront sa voie,Nul parmi les mortels‖ ne rira de sa joie,Nul ne pleurera de ses pleurs !
Son sort est l'abandon ;‖ et sa vie isoléeRessemble au noir cyprès‖ qui croît dans la vallée.Loin de lui, le lys vierge‖ ouvre au jour son bouton ;Et jamais, égayant‖ son ombre malheureuse,Une jeune vigne amoureuseÀ ses sombres rameaux‖ n'enlace un vert feston.
Avant de gravir la montagne,Un moment au vallon‖ le voyageur a fui.Le silence du moins‖ répond à son ennui.Il est seul dans la foule :‖ ici, douce compagne,La solitude est avec lui !
Isolés comme lui,‖ mais plus que lui tranquilles,Arbres, gazons, riants asiles,Sauvez ce malheureux‖ du regard des humains !Ruisseaux, livrez vos bords,‖ ouvrez vos flots docilesÀ ses pieds qu'a souillés‖ la fange de leurs villes,Et la poudre de leurs chemins !
Ah ! laissez-lui chanter,‖ consolé sous vos ombres,Ce long songe idéal‖ de nos jours les plus sombres,La vierge au front si pur,‖ au sourire si beau !Si pour l'hymen d'un jour‖ c'est en vain qu'il l'appelle,Laissez du moins rêver‖ à son âme immortelleL'éternel hymen du tombeau !
La terre ne tient point‖ sa pensée asservie ;Le bel espoir l'enlève‖ au triste souvenir ;Deux ombres désormais‖ dominent sur sa vie :L'une est dans le passé,‖ l'autre dans l'avenir !
Oh ! dis, quand viendras-tu ?‖ quel Dieu va te conduire,Être charmant et doux,‖ vers celui que tu plains ?Astre ami, quand viendras-tu luire,Comme un soleil nouveau,‖ sur ses jours orphelins ?
Il ne t'obtiendra point,‖ chère et noble conquête,Au prix de ces vertus‖ qu'il ne peut oublier ;Il laisse au gré du vent‖ le jonc courber sa tête ;Il sera le grand chêne,‖ et devant la tempêteIl saura rompre et non plier.
Elle approche, il la voit ;‖ mais il la voit sans crainte.Adieu, flots purs, berceaux épais,Beau vallon où l'on trouve‖ un écho pour sa plainte,Bois heureux où l'on souffre en paix !
Heureux qui peut au sein‖ du vallon solitaire,Naître, vivre et mourir‖ dans le champ paternel !Il ne connaît rien de la terre,Et ne voit jamais que le ciel !
Juillet 1821.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6(abab) 1(aabbab) 3(aabccb) 1(abbab) 1(aabaab) 1(abaab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (47 de 12, 17 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 6 quatrains, 5 sizains, 2 quintils
- Mots à la rime
- a immobile / reptile féminine, classiqueb rêvant / vent masculine, classiquea l'âge / orage féminine, classiqueb malheur / fleur masculine, classiquea l'implore / encore / aurore féminine, classiqueb finir / soutenir / l'avenir masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec voie / joie féminine, classiquea isolée / vallée féminine, classiqueb bouton / feston masculine, classiquec malheureuse / amoureuse féminine, classiquea montagne / compagne féminine, classiqueb fui / ennui / lui masculine, classiquea tranquilles / asiles féminine, classiqueb humains / chemins masculine, classiquec dociles / villes féminine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec l'appelle / immortelle féminine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb souvenir / l'avenir masculine, classiquea conduire / luire féminine, classiqueb plains / orphelins masculine, classiquea conquête / tête / tempête féminine, classiqueb oublier / plier masculine, classiquea crainte / plainte féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb paternel / ciel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources