Premières publications, 1820
Achéménide
(Extrait d’une traduction inédite de l’Énéide)
Interea fessos ventus cum sole reliquit, etc.
(Liv. III.)
Le jour meurt : l'aquilon‖ s'endort au sein des nues,Nous abordons d'Enna‖ les rives inconnues ;Un grand port loin des vents‖ nous offrait ses abris,Mais l'Etna sur ces bords‖ vomit d'affreux débris.Tantôt s'ouvre en tonnant‖ son immense cratère,De longs torrents de cendre‖ il inonde la terre ;Tantôt ses rocs aux cieux‖ roulent en tourbillons,Tombent, et sur ses flancs‖ tracent d'ardents sillons ;Le gouffre en feu mugit :‖ sous sa voûte qui fume,La lave enfle en grondant‖ ses flots noirs de bitume.Encelade, dit-on,‖ sous ces rocs obscurcisCache ses vastes flancs,‖ que la foudre a noircis ;Le poids du mont l'écrase,‖ et sa brûlante haleineChasse au loin les rochers‖ qu'il soulève avec peine :Si, las de ses douleurs,‖ il retourne son corps,Le ciel fume, et l'Etna‖ tremble de ses efforts.Effrayés de ce bruit,‖ sans le comprendre encore,Tremblants, dans les forêts‖ nous attendons l'aurore.La nuit qui règne aux cieux,‖ ce fracas plein d'horreur,Ce prodige, en nos sens‖ tout verse la terreur.Des nuages obscurs‖ nous cachent les étoiles,Et la lune pâlit‖ en roulant sous leurs voiles.L'Olympe enfin se dore :‖ effacée à son tour,L'ombre humide s'enfuit‖ devant l'astre du jour.Soudain, hors des forêts,‖ une ombre à face humaine,Pâle, les bras tendus,‖ vers la plage se traîne :Ses cheveux hérissés,‖ son front sombre et maigri,Tout annonce un mortel‖ par le malheur flétri.Son corps faible est couvert‖ de joncs tressés d'épine ;Mais c'est un Grec, de Troie‖ il hâta la ruine.Lui-même, il voit de loin‖ nos armes, nos soldats,Il recule ; et la peur‖ semble arrêter ses pas.Bientôt, vers le rivage‖ accourant tout en larmes :« Par ces astres brillants,‖ témoins de mes alarmes,Par les dieux, par ce jour‖ qui luit encor pour moi,Arrachez-moi, Troyens,‖ de ces lieux pleins d'effroi !Que je fuie ! Il suffit.‖ Jadis sous vos muraillesSur les vaisseaux des Grecs,‖ j'apportai les batailles ;Je le sais trop : eh bien !‖ fils de Laomédon,Si mon crime ne peut‖ espérer de pardon,Frappez, ou plongez-moi‖ dans ces mers où nous sommes ;Si je meurs, je mourrai‖ du moins des mains des hommes. »
Il dit, tombe à nos pieds‖ sans force et sans chaleur,Les embrasse, et d'un Grec‖ nous pleurons le malheur.Quel est, lui disons-nous,‖ le sujet de vos plaintes ?Votre nom ? vos aïeux ?‖ Qui peut causer vos craintes ?Anchise, le premier,‖ pour gage de sa foi,Lui tend sa main sacrée‖ et calme son effroi.
« Ithaque est ma patrie :‖ Adamaste mon pèreVécut pauvre (que n'ai-je‖ estimé sa misère !) ;Mais son Achéménide,‖ au pied de vos remparts,Voulut auprès d'Ulysse‖ affronter les hasards.Ici nos Grecs, fuyant‖ un Cyclope terrible,M'oublièrent, errant‖ sous sa caverne horrible ;C'est là que Polyphème‖ étend son corps pesant,S'enivre de carnage‖ et regorge de sang.S'il sort (Dieux, sauvez-nous‖ de ce monstre difforme !),Ce géant jusqu'aux cieux‖ lève sa tête énorme ;Tout fuit, tout s'épouvante‖ à son aspect affreux,Et sa gorge engloutit‖ les chairs des malheureux.Je l'ai vu, dans son antre,‖ apprêtant leur supplice,Prendre en sa vaste main‖ deux des soldats d'Ulysse,J'ai vu leurs corps brisés‖ sur un roc tressaillir,Leurs crânes sur le seuil‖ en mille éclats jaillir,Et le monstre, broyant‖ leurs entrailles fumantes,Faire crier leurs os‖ sous ses dents dévorantes.Témoin de leur trépas,‖ brûlant de les venger,Ulysse se souvint‖ d'Ulysse en ce danger.Dès qu'enivré de sang,‖ sur son bras redoutable,Le géant courbe enfin‖ sa tête épouvantable ;Dès que, parmi les chairs‖ et les vins qu'il vomit,Immense, il couvre au loin‖ son antre qui gémit,En cercle rassemblés‖ autour de ses victimes,Le sort marque tous ceux‖ qui vont punir ses crimes ;Nous l'entourons : des Dieux‖ nous implorons l'appui,Nous approchons du monstre,‖ et nous fondons sur lui.Un tronc d'arbre noueux,‖ qu'un fer aigu prolonge,Dans son œil effroyable‖ au même instant se plonge.Cet œil étincelait‖ sur son front menaçant :D'un bouclier d'Argos‖ tel brille le croissant ;Telle Phébé rayonne‖ en l'horreur des nuits sombres.Du moins, de nos amis‖ nous vengeâmes les ombres.
Fuyez ces bords ; fuyez,‖ trop malheureux nochers !Cent Cyclopes hideux‖ errent sur ces rochers.Tous, tels que Polyphème,‖ habitant ces rivages,Renferment leurs troupeaux‖ dans leurs antres sauvages.Phébé m'a vu trois fois,‖ en finissant son cours,Traîner dans ces forêts‖ mes misérables jours ;Là, j'entends des géants‖ tonner la voix bruyante ;Là, je tremble au fracas‖ de leur marche effrayante.Nourri d'herbes, de glands,‖ de quelques fruits amers,Le jour fuit, et ma vue‖ erre encor sur les mers…J'aperçois vos vaisseaux :‖ sans les connaître encore,Je vole, heureux de fuir‖ ces rives que j'abhorre !Frappez ; je meurs content,‖ quel que soit mon trépas ;Mais sur ces bords cruels‖ ne m'abandonnez pas ! »
À peine il a parlé,‖ nous voyons vers la plage,Appuyant son grand corps‖ sur un pin sans feuillage,S'avancer hors d'un roc,‖ son ténébreux séjour,Un monstre informe, affreux,‖ vaste et privé du jour.Son troupeau qui le suit‖ charme seul sa souffrance :Son chalumeau pesant‖ pend à son col immense ;Il touche enfin les flots :‖ il s'y plonge en hurlant,Se courbe, et dans leur sein‖ lave son œil sanglant.Au milieu de leur gouffre‖ il fend les mers profondes,Marche, et ses flancs encor‖ s'élèvent sur les ondes.Nous nous hâtons de fuir :‖ tout se tait ; nos vaisseauxS'ouvrent au suppliant‖ et volent sur les eaux.La rame entre nos mains‖ monte et tombe en cadence ;Polyphème l'entend,‖ se retourne, s'élance,Étend ses vastes bras,‖ rechasse au loin les flots,Et poursuit, mais en vain,‖ nos pâles matelots.Il élève un grand cri…‖ L'Italie agitéeVoit trembler à ce bruit‖ sa rive épouvantée ;La mer au loin bondit :‖ de longs ébranlementsFont mugir de l'Etna‖ les abîmes fumants.Soudain sortent des bois‖ les Cyclopes sauvages,Ils descendent des monts‖ et couvrent les rivages ;Mais ces enfants d'Etna,‖ portant leurs fronts aux cieux,Nous menacent en vain‖ de regards furieux.Race horrible ! on croit voir‖ dans un bois solitaireLe cyprès de Diane‖ ou l'arbre du tonnerre.La voile est déployée‖ au souffle heureux des vents,On fatigue à l'envi‖ les cordages mouvants ;Mais les rocs de Scylla‖ montrent de loin leurs cimes,Et Charybde près d'eux‖ fait gronder ses abîmes :La mort est là : fuyons,‖ ou redoublant d'efforts,Suivons l'étroit canal‖ sans toucher les deux bords.Du détroit de Pélore‖ accourt soudain Borée,Du Pantage écumant‖ nous franchissons l'entrée ;Achéménide alors,‖ vers Mégare et Tapsos,Sur ces mers qu'il connaît‖ dirige nos vaisseaux.Ainsi, de tant d'écueils,‖ dont elle était la proie,Un compagnon d'Ulysse,‖ un Grec, a sauvé Troie.
V. D’AUVERNEV [Le Conservateur littéraire, 12 février 1820.]
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 67((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a nues / inconnues féminine, classiqueb abris / débris masculine, classiquec cratère / terre féminine, classiqued tourbillons / sillons masculine, classiquee fume / bitume féminine, classiquef obscurcis / noircis masculine, classiqueg haleine / peine féminine, classiqueh corps / efforts masculine, classiquei encore / l'aurore féminine, classiquej d'horreur / terreur masculine, classiquek étoiles / voiles féminine, classiquel tour / jour masculine, classiquem humaine / traîne féminine, classiquen maigri / flétri masculine, classiqueo d'épine / ruine féminine, classiquep soldats / pas masculine, classiqueq larmes / alarmes féminine, classiquer moi / d'effroi masculine, classiques murailles / batailles féminine, classiquet Laomédon / pardon masculine, classiqueu sommes / hommes féminine, classiquea chaleur / malheur masculine, classiqueb plaintes / craintes féminine, classiquec foi / effroi masculine, classiquea père / misère féminine, classiqueb remparts / hasards masculine, classiquec terrible / horrible féminine, classiqued pesant / sang masculine, non classiquee difforme / énorme féminine, classiquef affreux / malheureux masculine, classiqueg supplice / d'Ulysse féminine, classiqueh tressaillir / jaillir masculine, classiquei fumantes / dévorantes féminine, classiquej venger / danger masculine, classiquek redoutable / épouvantable féminine, classiquel vomit / gémit masculine, classiquem victimes / crimes féminine, classiquen l'appui / lui masculine, classiqueo prolonge / plonge féminine, classiquep menaçant / croissant masculine, classiqueq sombres / ombres féminine, classiquea nochers / rochers masculine, classiqueb rivages / sauvages féminine, classiquec cours / jours masculine, classiqued bruyante / effrayante féminine, classiquee amers / mers masculine, classiquef encore / j'abhorre féminine, classiqueg trépas / pas masculine, classiquea plage / feuillage féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquec souffrance / immense féminine, classiqued hurlant / sanglant masculine, classiquee profondes / ondes féminine, classiquef vaisseaux / eaux masculine, classiqueg cadence / s'élance féminine, classiqueh flots / matelots masculine, classiquei agitée / épouvantée féminine, classiquej ébranlements / fumants masculine, classiquek sauvages / rivages féminine, classiquel cieux / furieux masculine, classiquem solitaire / tonnerre féminine, classiquen vents / mouvants masculine, classiqueo cimes / abîmes féminine, classiquep d'efforts / bords masculine, classiqueq Borée / l'entrée féminine, classiquer Tapsos / vaisseaux masculine, classiques proie / Troie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources