Toute la lyre, 1893· V
XXII. À deux enfants amis
Du bord des mers sans fond‖ qui jamais ne pardonnent,Du milieu des éclairs‖ et des vents qui me donnentLe spectacle effrayant‖ de l'éternel courroux,Je vous le crie : Amis !‖ réconciliez-vous.Vous n'avez pas le droit‖ de ne pas être frères.Moi, qui sais les fureurs‖ du sort, les vents contraires,Les chocs inattendus,‖ les luttes, sans pitié ;Je vous dis : Aimez-vous !‖ la solide amitiéCeint d'un-cercle d'acier‖ l'homme, vase fragile.Virgile aimait Horace,‖ Horace aimait VirgileAu point qu'en cette Rome,‖ où l'œil va les chercher,On ne distinguait plus,‖ en voyant se toucherLeurs têtes dans la gloire‖ intime et familière,D'où venait le laurier‖ et d'où venait le lierre.
Toi, n'es-tu pas celui‖ qui, songeant, écrivant,Cerveau monde où se meut‖ tout un peuple vivant,T'éclairant à ton gré‖ du jour que tu préfères,Du drame et du roman‖ fais tes deux hémisphères ?Toi, n'es-tu pas celui‖ qui va, monte, descend,Ne tiens-tu pas ta plume,‖ au vol éblouissant,Qui touche à tous les temps,‖ qui perce tous les voiles,Et jette sur Paris un tourbillon d’étoiles ?Vous êtes deux noms chers‖ qu'au monde nous offrons.Les acclamations‖ abondent sur vos frontsComme sur les palais‖ s'abattent les colombes.Dieu qui, pour vous créer‖ ouvrit deux grandes tombes,Pour allumer vos cœurs‖ fit jaillir un éclairSur l'un, de Diderot,‖ sur l'autre, de Schiller ;Et maintenant chacun‖ de vous, dans son domaine,Éclaire un des côtés‖ de la grande âme humaine.Puisque vous êtes forts,‖ amis, vous êtes doux.Vous êtes à vous deux‖ la lumière ; aimez-vous !Vos bouches sur les cœurs,‖ sur les foules conquises,Dévident l'écheveau‖ des paroles exquises ;Liez-vous l'un à l'autre‖ avec ces chaînes d'or.L'éloquence est richesse‖ et l'amitié trésor.Le flot s'apaise, ému,‖ dès qu'il voit l'aube luire.Voyez-vous seulement‖ le temps de vous sourire,Et vous vous comprendrez ;‖ vous le devez, étantCeux qui domptent le siècle,‖ en régnant sur l'instant.Revenons, tout le reste‖ étant deuil ou chimère,Aux cordialités‖ titaniques d'Homère ;Apprenez à la foule,‖ à qui manquent les dieux,Et qui, dans son brouillard‖ morne et fastidieux,S'attriste et ne voit plus‖ d'Olympe qu'où vous êtes,Ce que c'est que le rire‖ éclatant des poëtes.Sur le char lumineux‖ soyez le couple ardent.Oui, vous vous comprendrez,‖ rien qu'en vous regardant.Si tout se comprenait,‖ tout serait harmonie ;Tout serait gloire, azur,‖ splendeur, joie infinie,Amour ; et le chaos‖ n'est qu'un malentendu.
Dans ma nuit orageuse‖ où je me sens morduTantôt par la vipère‖ et tantôt par l'hyène,Laissez-moi me débattre‖ avec la sombre haine.C'est mon destin. Avant‖ que mon front se courbât,J'ai commencé tout jeune,‖ hélas ! ce noir combat.Jacob lutte avec l'Ange,‖ et je lutte avec l'Ombre.Ah ! je prends pour moi seul‖ les maux, les deuils sans nombre !Que je sois seul saignant,‖ tous étant radieux !Votre accord charmera‖ mon cœur gonflé d'adieux,Mon âme que le sort‖ brise et qui reste entière,Et peut-être fera‖ couler la larme altièreQui pend depuis trois ans‖ suspendue à mon cil.Donnez-moi ce bonheur‖ au fond de mon exil,Donnez-moi cette joie‖ au fond de ma tempêteDe voir que rien ne manque‖ à votre double fête,De me dire : ils sont là‖ dans le rayonnement,Lui, l'athlète invaincu,‖ lui, le vainqueur charmant !De m'éblouir de loin,‖ moi l'homme des ténèbres,De vos enchantements‖ chaque jour plus célèbres,D'entendre les échos‖ sans cesse vous grandir,Et, par tous applaudis,‖ vos deux noms s'applaudir !Aimez-vous pour celui‖ qui tous les deux vous aime.Aimez-vous ! que l’envie, en devienne plus blême.Jumeaux, redevenez‖ frères à tous les yeux.Et montrez que le jour,‖ superbe, heureux, joyeux,N'est pas sourd à la voix‖ qui sort de la nuit sombre,Montrez que les rayons‖ veulent consoler l'ombre,Vous que tout couronna,‖ vous à qui tout sourit,En mettant vos deux mains‖ dans la main du proscrit.
21 décembre 1854.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 40((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a pardonnent / donnent féminine, classiqueb courroux / réconciliez-vous masculine, classiquec frères / contraires féminine, classiqued pitié / amitié masculine, classiquee fragile / Virgile féminine, classiquef chercher / toucher masculine, classiqueg familière / lierre féminine, classiquea écrivant / vivant masculine, classiqueb préfères / hémisphères féminine, classiquec descend / éblouissant masculine, classiqued voiles / d’étoiles féminine, classiquee offrons / fronts masculine, classiquef colombes / tombes féminine, classiqueg éclair / Schiller masculine, classiqueh domaine / humaine féminine, équivalentei doux / aimez-vous masculine, classiquej conquises / exquises féminine, classiquek d'or / trésor masculine, classiquel luire / sourire féminine, classiquem étant / l'instant masculine, classiquen chimère / d'Homère féminine, classiqueo dieux / fastidieux masculine, classiquep êtes / poëtes féminine, classiqueq ardent / regardant masculine, classiquer harmonie / infinie féminine, classiques malentendu / mordu masculine, classiqueb l'hyène / haine féminine, classiquec courbât / combat masculine, classiqued l'Ombre / nombre féminine, classiquee radieux / d'adieux masculine, classiquef entière / altière féminine, classiqueg cil / exil masculine, classiqueh tempête / fête féminine, classiquei rayonnement / charmant masculine, classiquej ténèbres / célèbres féminine, classiquek grandir / s'applaudir masculine, classiquel aime / blême féminine, classiquem yeux / joyeux masculine, classiquen sombre / l'ombre féminine, classiqueo sourit / proscrit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources