Toute la lyre, 1893· V
XXIII. D.G.D.g
I
Elle s'est donc en allée,Et se tait.Ô noire voûte étoilée,Rends-nous la grande âme ailéeQui chantait !
Elle était de ceux qu'attireMa maison.L'autre année elle y vint luire,Et m'éclaira d'un sourireL'horizon.
Paix à vous, bon cœur utile,Beaux yeux clos,Esprit splendide et fertile !Elle aimait ma petite île,Mes grands flots,
Ces champs de trèfle et de seigle,Ce doux sol,L'océan que l'astre règle,Et mon noir rocher ou l'aiglePrend son vol.
II
La vie à ces âmes fièresNe plaît pas ;Car les vivants sont des pierresSur leurs fronts et des poussièresSous leurs pas.
Dieu, c'est la nuit que tu sèmesEn créantLes hommes, ces noirs problèmes ;Nous sommes les masques blêmesDu néant.
Nous sommes l'algue et la houle,O semeur !Nous flottons, le vent nous roule ;Toute notre œuvre s'écrouleEn rumeur.
Le mal tient les foules vilesDans ses nœuds ;Multitudes puériles,Nous faisons des bruits stérilesOu haineux.
Nains errant sur des décombres,Embryons,Ébauches, fantômes, ombres,Dans tes immensités sombres,Nous crions.
Dieu ! les hommes, têtes basses,Yeux charnels,Raillent l'abîme où tu passes,Tes profondeurs, tes espacesÉternels !
Ils crachent sur le grand voileDu ciel bleu ;Blâment tout, mer, barque et voile ;Insultent l'ombre et l'étoile,L'âme et Dieu !
Ils insultent l'aube pure,L'air vital,Le beau, le vrai, la nature,Et cette sombre ouverture :L'idéal !
Ils insultent l'invisible,Le cyprès,Le sort dont ils sont la cible,L'onde, et le frisson terribleDes forêts.
Ils insultent le pontife,La lueur,L'être, saint hiéroglyphe,Et l'énigme sous ta griffe,Sphinx rêveur !
Leurs voix sont prostituées,Jéhovah !Quand l'aigle entend leurs huées,Il regarde les nuéesEt s'en va !
III
Ô grande âme prisonnière,Cœur martyr,C'est l'aigle de ma tanièreQui t'a montré la manièreDe partir.
Pendant qu'assis sous les branches,Nous pleurons,Âme, tu souris, tu penchesTes deux grandes ailes blanchesSur nos fronts.
Et, du fond de nos abîmes,Soucieux,Nous te voyons sur les cimes,Levant tes deux bras sublimesVers les cieux.
IV
Destin ! gouffre aux vents contraires,Aux flots sourds !Oh ! que d'urnes funéraires !Ma fille, amis, parents, frères,Joie, amours !
On luit, on brille, un beau rêveVous dit : viens !Et voilà qu'un vent s'élève ;Le temps d'un flux sur la grève ;Et plus rien !
La bise éteint, brise, emporteLe flambeau,Et souffle, toujours plus forte,Par-dessous la noire porteDu tombeau.
Notre bonheur est livide,Et vit peu.Hélas ! je me tourne avideVers le sépulcre, ce videPlein de Dieu.
Dieu, là, dans ce sombre mondeMet l'amour,Et tous les ports dans cette onde,Et dans cette ombre profondeTout le jour.
Ô vivants qui dans la brume,Dans le deuil,Passez comme un flot qui fume,Et n'êtes que de l'écumeSur l'écueil,
Vivez dans les clartés fausses,Expiez !Moi, Dieu bon qui nous exauces !Je sens remuer les fossesSous mes pieds.
Il est temps que je m'en ailleLoin du bruit,Sous la ronce et la broussaille,Retrouver ce qui tressailleDans la nuit.
Tous mes nœuds dans le mystèreSont dissous.L'ombre est ma patrie austère.J'ai moins d'amis sur la terreQue dessous.
16 juillet 1855.
Versification
- Forme
- 27 quintils (quintils)
- Rimes
- 27(abaab)
- Mètre
- Heptasyllabes et trisyllabes (81 de 7, 54 de 3)· profil 3, 7
- Strophes
- 27 quintils
- Mots à la rime
- a allée / étoilée / ailée féminine, classiqueb tait / chantait masculine, classiquea qu'attire / luire / sourire féminine, classiqueb maison / L'horizon masculine, classiquea utile / fertile / île féminine, classiqueb clos / flots masculine, classiquea seigle / règle / l'aigle féminine, classiqueb sol / vol masculine, classiquea fières / pierres / poussières féminine, classiqueb pas masculine, classiquea sèmes / problèmes / blêmes féminine, classiqueb créant / néant masculine, classiquea houle / roule / s'écroule féminine, classiqueb semeur / rumeur masculine, classiquea viles / puériles / stériles féminine, classiqueb nœuds / haineux masculine, classiquea décombres / ombres / sombres féminine, classiqueb Embryons / crions masculine, classiquea basses / passes / espaces féminine, classiqueb charnels / Éternels masculine, classiquea voile / l'étoile féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea pure / nature / ouverture féminine, classiqueb vital / L'idéal masculine, classiquea l'invisible / cible / terrible féminine, classiqueb cyprès / forêts masculine, classiquea pontife / hiéroglyphe / griffe féminine, classiqueb lueur / rêveur masculine, classiquea prostituées / huées / nuées féminine, classiqueb Jéhovah / va masculine, classiquea prisonnière / tanière / manière féminine, classiqueb martyr / partir masculine, classiquea branches / penches / blanches féminine, classiqueb pleurons / fronts masculine, classiquea abîmes / cimes / sublimes féminine, classiqueb Soucieux / cieux masculine, classiquea contraires / funéraires / frères féminine, classiqueb sourds / amours masculine, classiquea rêve / s'élève / grève féminine, classiqueb viens / rien masculine, classiquea emporte / forte / porte féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea livide / avide / vide féminine, classiqueb peu / Dieu masculine, non classiquea monde / onde / profonde féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquea brume / fume / l'écume féminine, classiqueb deuil / l'écueil masculine, classiquea fausses / exauces / fosses féminine, classiqueb Expiez / pieds masculine, classiquea aille / broussaille / tressaille féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea mystère / austère / terre féminine, classiqueb dissous / dessous masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
135 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources