Toute la lyre, 1893· III
III. La femme
Je l'ai dit quelque part,‖ les penseurs d'autrefois,Épiant l'inconnu‖ dans ses plus noires lois,Ont tous étudié‖ la formation d'Ève.L'un en fit son problème‖ et l'autre en fit son rêve.L'horreur sacrée étant‖ dans tout, se pourrait-ilQue la femme, cet être‖ obscur, puissant, subtil,Fût double, et, tout ensemble‖ ignorée et charnelle,Fît hors d'elle l'aurore,‖ ayant la nuit en elle ?Le hibou serait-il‖ caché dans l'alcyon ?Qui dira le secret‖ de la création ?Les germes, les aimants,‖ les instincts, les effluves !Qui peut connaître à fond‖ toutes ces sombres cuves ?Est-ce que le Vésuve‖ et l'Etna, les refluxDes forces s'épuisant‖ en efforts superflus,Le vaste tremblement‖ des feuilles remuées,Les ouragans, les fleurs,‖ les torrents, les nuées,Ne peuvent pas finir‖ par faire une vapeur.Qui se condense en femme‖ et dont le sage a peur ?Tout fait Tout, et le même‖ insondable cratèreCrée à Thulé la lave‖ et la rose à Cythère.Rien ne sort des volcans qui n’entre dans les cœurs.Les oiseaux dans les bois‖ ont des rires moqueursEt tristes, au-dessus‖ de l'amoureux crédule.N'est-ce pas le serpent‖ qui vaguement onduleDans la souple beauté‖ des vierges aux seins nus ?Les grands sages étaient‖ d'immenses ingénus ;Ils ne connaissaient pas‖ la forme de ce globe,Mais, pâles, ils sentaient‖ traîner sur eux la robeDe la sombre passante,‖ Isis au voile noir ;Tout devient le soupçon‖ quand Rien est le savoir ;Pour Lucrèce, le dieu,‖ pour Job, le kéroubimeMentaient ; on soupçonnait‖ de trahison l'abîme ;On croyait le chaos‖ capable d'engendrerLa femme, pour nous plaire‖ et pour nous enivrer,Et pour faire monter‖ jusqu'à nous sa fumée ;La Sicile, la Grèce‖ étrange, l'Idumée,L'Iran, l'Égypte et l'Inde,‖ étaient des lieux profonds ;Qui sait ce que les vents,‖ les brumes, les typhonsPeuvent apporter d'ombre‖ à l'âme féminine ?Les tragiques forêts‖ de la chaîne Apennine,La farouche fontaine‖ épandue à longs flotsSous l'Olympe, à travers‖ les pins et les bouleaux,L'antre de Béotie‖ où dans l'ombre diffuseOn sent on ne sait quoi‖ qui s'offre et se refuse,Chypre et tous ses parfums,‖ Delphe et tous ses rayons,Lé lys que nous cueillons,‖ l'azur que nous voyons,Tout cela, c'est auguste,‖ et c'est peut-être infâme.Tout, à leurs yeux, était‖ sphinx, et quand une femmeVenait vers eux, parlant‖ avec sa douce voix,Qui sait ? peut-être Hermès‖ et Dédale, les bois,Les nuages, les eaux,‖ l'effrayante Cybèle,Toute l'énigme était‖ mêlée à cette belle.
L'univers aboutit‖ à ce monstre charmant.La ménade est déjà‖ presque un commencementDe la femme-chimère,‖ et d'antiques annalesDisent qu'avril était‖ le temps des bacchanales,Et que la liberté‖ de ces fêtes s'accrutDes fauves impudeurs‖ de la nature en rut ;La nature partout‖ donne l'exemple énormeDe l'accouplement sombre‖ où l'âme étreint la forme ;La rose est une fille ;‖ et ce qu'un papillonFait à la plante, est fait‖ au grain par le sillon.La végétation‖ terrible est ignorée.L'horreur des bois unit‖ Flore avec Briarée,Et marie une fleur‖ avec l'arbre aux cent bras.Toi qui sous le talon‖ d'Apollon te cabras,O cheval orageux‖ du Pinde, tes narinesFrémissaient quand passaient‖ les nymphes vipérines,Et, sentant là de l'ombre‖ hostile à ta clarté,Tu t'enfuyais devant‖ la sinistre Astarté.Et Terpandre le vit,‖ et Platon le raconte.
La femme est une gloire‖ et peut être une hontePour l'ouvrier divin‖ et suspect qui la fit.À tout le bien, à tout‖ le mal, elle suffit.Haine, amour, fange, esprit, fièvre, elle participeDu gouffre, et la matière‖ aveugle est son principe.Elle est le mois de mai‖ fait chair, vivant, chantant.Qu'est-ce que le printemps ?‖ une orgie. À l'instant,Où la femme naquit,‖ est morte l'innocence.Les vieux songeurs ont vu‖ la fleur qui nous encenseDevenir femme à l'heure‖ où l'astre éclôt au ciel,Et, pour Orphée ainsi‖ que pour Ézéchiel,La nature n'étant‖ qu'un vaste hymen, l'ébaucheD'un être tentateur‖ rit dans cette débauche ;C'est la femme. Elle est spectre‖ et masque, et notre sortEst traversé par elle ;‖ elle entre, flotte et sort.Que nous veut-elle ? A-t-elle‖ un but ? Par quelle issueCette apparition‖ vaguement aperçueS'est-elle dérobée ?‖ Est-ce un souffle de nuitQui semble une âme errante‖ et qui s'évanouit ?Les sombres hommes sont‖ une forêt, et l'ombreCouvre leurs pas, leurs voix,‖ leurs yeux, leur bruit, leur nombre ;Le genre humain, mêlé‖ sous les hauts firmaments,Est plein de carrefours‖ et d'entre-croisements,Et la femme est assez‖ blanche pour qu'on la voieÀ travers cette morne‖ et blême claire-voie.Cette vision passe ;‖ et l'on reste effaré.Aux chênes de Dodone,‖ aux cèdres de Membré,L'hiérophante ému‖ comme le patriarcheRegarde ce fantôme‖ inquiétant qui marche.Non, rien ne nous dira‖ ce que peut être au fondCet être en qui Satan‖ avec Dieu se confond :Elle résume l'ombre‖ énorme en son essence.Les vieux payens croyaient‖ à la toute-puissanceDe l'abîme, du lit‖ sans fond, de l'élément ;Ils épiaient la mer‖ dans son enfantement ;Pour eux, ce qui sortait‖ de la tempête immense,De toute l'onde en proie‖ aux souffles en démenceEt du vaste flot vert‖ à jamais tourmenté,C'était le divin sphinx‖ féminin, la Beauté,Toute nue, infernale‖ et céleste, insondable, —Ô gouffre ! et que peut-on‖ voir de plus formidable,Sous les cieux les plus noirs‖ et les plus inconnus,Que l'océan ayant‖ pour écume Vénus !
8 avril 1874.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 57((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a d'autrefois / lois masculine, classiqueb d'Ève / rêve féminine, classiquec pourrait-il / subtil masculine, classiqued charnelle / elle féminine, classiquee l'alcyon / création masculine, classiquef effluves / cuves féminine, classiqueg reflux / superflus masculine, classiqueh remuées / nuées féminine, classiquei vapeur / peur masculine, classiquej cratère / Cythère féminine, classiquek cœurs / moqueurs masculine, classiquel crédule / ondule féminine, classiquem nus / ingénus masculine, classiquen globe / robe féminine, classiqueo noir / savoir masculine, classiquep kéroubime / l'abîme féminine, classiqueq d'engendrer / enivrer masculine, classiquer fumée / l'Idumée féminine, classiques profonds / typhons masculine, classiquet féminine / Apennine féminine, classiqueu flots / bouleaux masculine, classiquev diffuse / refuse féminine, classiquew rayons / voyons masculine, classiquex infâme / femme féminine, classiquey voix / bois masculine, classiquez Cybèle / belle féminine, classiquea charmant / commencement masculine, classiqueb annales / bacchanales féminine, classiquec s'accrut / rut masculine, classiqued énorme / forme féminine, classiquee papillon / sillon masculine, classiquef ignorée / Briarée féminine, classiqueg bras / cabras masculine, classiqueh narines / vipérines féminine, classiquei clarté / Astarté masculine, classiquej raconte / honte féminine, classiqueb fit / suffit masculine, classiquec participe / principe féminine, classiqued chantant / l'instant masculine, classiquee l'innocence / encense féminine, classiquef ciel / Ézéchiel masculine, classiqueg l'ébauche / débauche féminine, classiqueh sort masculine, classiquei issue / aperçue féminine, classiquej nuit / s'évanouit masculine, classiquek l'ombre / nombre féminine, classiquel firmaments / d'entre-croisements masculine, classiquem voie / claire-voie féminine, classiquen effaré / Membré masculine, classiqueo patriarche / marche féminine, classiquep fond / confond masculine, classiqueq essence / toute-puissance féminine, classiquer l'élément / enfantement masculine, classiques immense / démence féminine, classiquet tourmenté / Beauté masculine, classiqueu insondable / formidable féminine, classiquev inconnus / Vénus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources