Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième
XI. La jument du compère pierre
Messire Jean,‖ c’étoit certain curéQui prêchoit peu,‖ sinon sur la vendange ;Sur ce sujet,‖ sans être préparé,Il triomphoit,‖ vous eussiez dit un ange.Encore un point‖ étoit touché de lui,Non si souvent‖ qu’eût voulu le messire ;En ce point-là,‖ les enfants d’aujourd’huiSavent que c’est ;‖ besoin n’ai de le dire.Messire Jean,‖ tel que je le décris,Faisoit si bien,‖ que femmes et marisLe recherchoient,‖ estimoient sa science ;Au demeurant,‖ il n’étoit conscienceUn peu jolie‖ et bonne à diriger,Qu’il ne voulût‖ lui-même interroger,Ne s’en fiant‖ aux soins de son vicaire.Messire Jean‖ auroit voulu tout faire,S’entremettoit‖ en zélé directeur,Alloit partout,‖ disant qu’un bon pasteurNe peut trop bien‖ ses ouailles connoître,Donc par lui-même‖ instruit en vouloit être.Parmi les gens‖ de lui les mieux venus,Il fréquentoit‖ chez le compère Pierre,Bon villageois,‖ à qui pour toute terre,Pour tout domaine‖ et pour tous revenus,Dieu ne donna‖ que ses deux bras tout nus,Et son louchet,‖ dont, pour tout ustensile,Pierre faisoit‖ subsister sa famille.Il avoit femme‖ et belle et jeune encor,Ferme surtout ;‖ le hâle avoit fait tortÀ son visage,‖ et non à sa personne.Nous autres gens‖ peut-être aurions vouluDu délicat ;‖ ce rustic ne m’eût plu :Pour des curés‖ la pâte en étoit bonneEt convenoit‖ à semblables amours.Messire Jean‖ la regardoit toujoursDu coin de l’oeil,‖ toujours tournoit la têteDe son côté,‖ comme un chien qui fait fêteAux os qu’il voit‖ n’être pas trop chétifs.Que s’il en voit :‖ un de belle apparence,Non décharné,‖ plein encor de substance,Il tient dessus‖ ses regards attentifs ;I s’inquiète,‖ il trépigne, il remueOreille et queue ;‖ il a toujours la vueDessus cet os,‖ et le ronge des yeux,Vingt fois devant‖ que son palais s’en sente.Messire Jean‖ tout ainsi se tourmenteÀ cet objet‖ pour lui délicieux.La villageoise‖ étoit fort innocente,Et n’entendoit,‖ aux façons du pasteur,Mystère aucun :‖ ni son regard flatteur,Ni ses présents‖ ne touchoient Magdeleine ;Bouquets de thym‖ et pots de marjolaineTomboient à terre ;‖ avoir cent menus soins,C’étoit parler‖ bas-breton tout au moins.Il s’avisa‖ d’un plaisant stratagème.Pierre étoit lourd,‖ sans esprit : je crois bienQu’il ne se fût‖ précipité lui-même ;Mais par-delà,‖ de lui demander rien,C’étoit abus‖ et très-grande sottise.L’autre lui dit :‖ « Compère mon ami,Te voilà pauvre‖ et n’ayant à demiCe qu’il te faut :‖ si je t’apprends la guiseEt le moyen‖ d’être un jour plus contentQu’un petit roi,‖ sans te tourmenter tant,Que me veux-tu‖ donner pour mes étrennes ? »Pierre répond :‖ « Parbleu ! messire Jean,Je suis à vous,‖ disposez de mes peines ;Car vous savez‖ que c’est tout mon vaillant.Notre cochon‖ ne vous faudra pourtant ;Il a mangé‖ plus de son, par mon âme !Qu’il n’en tiendrait‖ trois fois dans ce tonneau ;Et d’abondant‖ la vache à notre femmeNous a promis‖ qu’elle feroit un veau ;Prenez le tout.‖ — Je ne veux nul salaire,Dit le pasteur ;‖ obliger mon compère,Ce m’est assez.‖ Je te dirai comment :Mon dessein est‖ de rendre MagdeleineJument le jour,‖ par art d’enchantement,Lui redonnant‖ sur le soir forme humaine.Très-grand profit‖ pourra certainementT’en revenir ;‖ car ton âne est si lent,Que du marché‖ l’heure est presque passée,Quand il arrive ;‖ ainsi, tu ne vends pas,Comme tu veux,‖ tes herbes, ta denrée,Tes choux, tes aulx,‖ enfin tout ton tracas.Ta femme, étant‖ jument forte et membrue,Ira plus vite ;‖ et sitôt que chez toiElle sera‖ du marché revenue,Sans pain ni soupe,‖ un peu d’herbe menue.Lui suffira.‖ » Pierre dit : « Sur ma foi !Messire Jean,‖ vous êtes un sage homme.Voyez que c’est‖ d’avoir étudié !Vend-on cela ?‖ Si j’avois grosse somme,Je vous l’aurois,‖ parbleu ! bientôt payé, »Jean poursuivit :‖ « Or çà, je t’apprendraiLes mots, la guise,‖ et toute la manièrePar où jument‖ bien faite et poulinièreAuras de jour,‖ belle femme de nuit.Corps, tête, jambe,‖ et tout ce qui s’ensuitLui reviendra ;‖ tu n’as qu’à me voir faire.Tais-toi surtout,‖ car un mot seulementNous gâterait‖ tout notre enchantement ;Mous ne pourrions‖ revenir au mystère,De notre vie :‖ encore un coup, motus,Bouche cousue :‖ ouvre les yeux sans plus :Toi-même après,‖ pratiqueras la chose. ».Pierre promet‖ de se taire, et Jean dit :« Sus, Magdeleine,‖ il se faut, et pour cause,Dépouiller nue‖ et quitter cet habit.Dégrafez-moi‖ cet atour des dimanches ?Fort bien ! Otez‖ ce corset et ces manches ?Encore mieux !‖ Défaites ce jupon ?Très-bien cela !‖ » Quand vint à la chemise,La pauvre épouse‖ eut, en quelque façon,De la pudeur.‖ Être nue ainsi miseAux yeux des gens !‖ Magdeleine aimoit mieuxDemeurer femme,‖ et juroit ses grands dieuxDe ne souffrir‖ une telle vergognePierre lui dit :‖ « Voilà grande besogne !Eh bien ! tous deux‖ nous saurons comme quoiVous êtes faite :‖ est-ce, par votre foi,De quoi tant craindre ?‖ Et la, la, Magdeleine,Vous n’avez pas‖ toujours eu tant de peineÀ tout ôter.‖ Gomment donc faites-vous,Quand vous cherchez‖ vos puces ? dites-nous ?Messire Jean,‖ est-ce quelqu’un d’étrange ?Que craignez-vous ?‖ Eh quoi ! qu’il ne vous mangeÇà, dépêchons ;‖ c’est par trop marchandé ;Depuis le temps,‖ monsieur notre curéAuroit déjà‖ parfait, son entreprise. ».Disant ces mots,‖ il ôte la chemise,Regardé faire‖ et ses lunettes prend.
Messire Jean‖ par le nombril commence,Pose dessus‖ une main, en disant« Que ceci soit‖ beau poitrail de jument ! »Puis, cette main‖ dans le pays s’avance.L’autre s’en va‖ transformer ces deux montsQu’en nos climats‖ des gens nomment tétons,Car, quant à ceux qui sur l’autre hémisphèreSont étendus,‖ plus vastes en leur tour,Par révérence‖ on ne les nomme guère.Messire Jean‖ leur fait aussi sa cour,Disant toujours,‖ pour la cérémonie :« Que ceci soit‖ telle ou telle partie,Ou belle croupe,‖ ou beaux flancs, tout enfin ! »Tant de façons‖ mettoient Pierre en chagrin ;Et, ne voyant‖ nul progrès à la chose,Il prioit Dieu‖ pour la métamorphose.C’étoit en vain ;‖ car, de l’enchantementToute la force‖ et l’accomplissementGisoit à mettre‖ une queue à la bête.Tel ornement‖ est chose fort honnête :Jean, ne voulant‖ un tel point oublier,L’attache donc.‖ Lors Pierre de crierSi haut, qu’on l’eût‖ entendu d’une lieue :« Messire Jean,‖ je n’y veux point de queue !Vous l’attachez‖ trop bas, messire Jean ! »Pierre à crier‖ ne fut si diligent,Que bonne part‖ de la cérémonieNe fût déjà‖ par le prêtre accomplie.À bonne fin‖ le reste auroit été,Si, non content‖ d’avoir déjà parlé,Pierre encor n’eût‖ tiré par la soutaneLe curé Jean,‖ qui lui dit : « Foin de toi !T’avois-je pas‖ recommandé, gros âne,De ne rien dire,‖ et de demeurer coi !Tout est gâté ;‖ ho t’en prends qu’à toi-même ! »Pendant ces mots,‖ l’époux gronde à part soi.Magdeleine est‖ en un courroux extrême,Querelle Pierre,‖ et lui dit : « Malheureux !Tu ne seras‖ qu’un misérable gueuxToute ta vie !‖ Et puis, viens-t’en me braire !Viens me conter ta faim et ta douleur !Voyez un peu !‖ Monsieur notre pasteurVeut de sa grâce,‖ à ce traîne-malheur,Montrer de quoi‖ finir notre misère :Mérite-t-il‖ le bien qu’on veut lui faire ?Messire Jean,‖ laissons là cet oison ?Tous les matins,‖ tandis que ce veau lieSes choux, ses aulx,‖ ses herbes, son oignon,Sans l’avertir,‖ venez à la maison ;Vous me rendrez‖ une jument polie. »Pierre reprit :‖ « Plus de jument, ma mie ;Je suis content‖ de n’avoir qu’un grison. »
Versification
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a curé / préparé masculine, classiqueb vendange / ange féminine, classiquec lui / d’aujourd’hui masculine, classiqued messire / dire féminine, classiquee décris / maris masculine, classiquef science / conscience féminine, classiqueg diriger / interroger masculine, classiqueh vicaire / faire féminine, classiquei directeur / pasteur masculine, classiquej connoître / être féminine, classiquek venus / revenus / nus masculine, classiquel Pierre / terre féminine, classiquem ustensile / famille féminine, classiquen encor / tort masculine, classiqueo personne / bonne féminine, non classiquep voulu / plu masculine, classiqueq amours / toujours masculine, classiquer tête / fête féminine, classiques chétifs / attentifs masculine, classiquet apparence / substance féminine, classiqueu remue / vue féminine, classiquev yeux / délicieux masculine, classiquew sente / tourmente / innocente féminine, classiquex pasteur / flatteur masculine, classiquey Magdeleine / marjolaine féminine, classiquez soins / moins masculine, classiquea stratagème / lui-même féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec sottise / guise féminine, classiqued ami / demi masculine, classiquee content / tant masculine, classiquef étrennes / peines féminine, classiqueg Jean / vaillant / pourtant masculine, classiqueh âme / femme féminine, classiquei tonneau / veau masculine, non classiquej salaire / compère féminine, classiquek comment / d’enchantement masculine, classiquel Magdeleine / humaine féminine, classiquem certainement / lent masculine, classiquen passée / denrée féminine, classiqueo pas / tracas masculine, classiquep membrue / revenue / menue féminine, classiqueq toi / foi masculine, classiquer homme / somme féminine, classiques étudié / payé / t’apprendrai masculine, classiquet manière / poulinière féminine, classiqueu nuit / s’ensuit masculine, classiquev faire / mystère féminine, classiquew seulement / enchantement masculine, classiquex motus / plus masculine, équivalentey chose / cause féminine, classiquez dit / habit masculine, classiquea dimanches / manches féminine, classiqueb jupon / façon masculine, classiquec chemise / mise féminine, classiqued mieux / dieux masculine, classiquee vergogne / besogne féminine, classiquef quoi / foi masculine, classiqueg Magdeleine / peine féminine, classiqueh faites-vous / dites-nous masculine, classiquei d’étrange / mange féminine, classiquej marchandé / curé masculine, classiquek entreprise / chemise féminine, classiquel prend / disant / jument masculine, classiquea commence / s’avance féminine, classiquec monts / tétons masculine, classiqued hémisphère / guère féminine, classiquee tour / cour masculine, classiquef cérémonie / partie féminine, classiqueg enfin / chagrin masculine, classiqueh chose / métamorphose féminine, classiquei l’enchantement / l’accomplissement masculine, classiquej bête / honnête féminine, classiquek oublier / crier masculine, classiquel lieue / queue féminine, classiquem Jean / diligent masculine, classiquen cérémonie / accomplie féminine, classiqueo été / parlé masculine, classiquep soutane / âne féminine, classiqueq toi / coi / soi masculine, classiquer toi-même / extrême féminine, classiques Malheureux / gueux masculine, non classiquet braire / misère / faire féminine, classiqueu douleur / pasteur / traîne-malheur masculine, classiquev oison / oignon masculine, classiquew lie / polie / mie féminine, classiquex maison / grison masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources