Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième
X. Le diable en enfer
Qui craint d’aimer‖ a tort, selon mon sens,S’il ne fuit pas,‖ dès qu’il voit une belle.Je vous connois,‖ objets doux et puissants ;Plus ne m’irai‖ brûler à la chandelle.Une vertu‖ sort de vous, ne sais quelle,Qui dans le cœur‖ s’introduit par les yeux.Ce qu’elle y fait,‖ besoin n’est de le dire :On meurt d’amour,‖ on languit, on soupire.Pas ne tiendrait‖ aux gens, qu’on ne fit mieux.À tels périls,‖ ne faut qu’on s’abandonne.J’en vais donner‖ pour preuve une personneDont la beauté‖ fit trébucher Rustic.Il en avint‖ un fort plaisant trafic :Plaisant fut-il,‖ au péché près, sans faute ;Car, pour ce point,‖ je l’excepte et je l’ôte,Et ne suis pas‖ du goût de celle-làQui, buvant frais‖ (ce fut, je pense, à Rome),Disoit : « Que n’est-ce‖ un péché que cela ! »Je la condamne,‖ et veux prouver, en somme,Qu’il fait bon craindre,‖ encor que l’on soit saint ;Rien n’est plus vrai :‖ si Rustic avait craint,Il n’auroit pas‖ retenu cette fille,Qui, jeune et simple,‖ et pourtant très-gentille,Jusques au vif‖ vous l’eût bientôt atteint.
Alibech fut‖ son nom, si j’ai mémoire ;Fille un peu neuve,‖ à ce que dit l’histoire.Lisant un jour‖ comme quoi certains saints,Pour mieux vaquer‖ à leurs pieux desseins,Se séquestroient,‖ viraient comme des anges,Qui çà, qui là,‖ portant toujours leurs pasEn lieux cachés,‖ choses qui, bien qu’étranges,Pour Alibech‖ avoient quelques appas :« Mon Dieu ! dit-elle,‖ il me prend une envieD’aller mener‖ une semblable vie. »Alibech donc‖ s’en va, sans dire adieu ;Mère ni sœur,‖ nourrice ni compagneN’est avertie.‖ Alibech en campagneMarche toujours,‖ n’arrête en pas un lieu ;Tant court enfin,‖ qu’elle entre en un bois sombre ;Et dans ce bois‖ elle trouve un vieillard,Homme (possible‖) autrefois plus gaillard,Mais n’étant lors‖ qu’un squelette et qu’une ombre.« Père, dit-elle,‖ un mouvement m’a pris,C’est d’être sainte,‖ et mériter, pour prix,Qu’on me révère,‖ et qu’on chôme ma fête.Oh ! quel plaisir‖ j’aurois, si tous les ans,La palme en main,‖ les rayons sur la tête,Je recevois‖ des fleurs et des présents !Votre métier‖ est-il si difficile ?Je sais déjà‖ jeûner plus d’à demi.— Abandonnez‖ ce penser inutile,Dit le vieillard ;‖ je vous parle en ami.La sainteté‖ n’est chose si communeQue le jeûner‖ suffise pour l’avoir.Dieu gard de mal‖ fille et femme qui jeûne,Sans pour cela‖ guère mieux en valoir !Il faut encor‖ pratiquer d’autres choses,D’autres vertus,‖ qui me sont lettres closes,Et qu’un ermite,‖ habitant de ces bois,Vous apprendra‖ mieux que moi mille fois,Allez le voir,‖ ne tardez davantage ;Je ne retiens‖ tels oiseaux dans ma cage. »Disant ces mots,‖ le vieillard la quitta,Ferma sa porte‖ et se barricada.Très-sage fut‖ d’agir ainsi, sans doute,Ne se fiant‖ à vieillesse ni goutte,Jeûne ni haire,‖ enfin à rien qui soit.
Non loin de là,‖ notre sainte aperçoitCelui de qui‖ ce bon vieillard parloit,Homme ayant l’âme‖ en Dieu toute occupée,Et se faisant‖ tout blanc de son épée.C’étoit Rustic,‖ jeune saint très-fervent :Ces jeunes-là‖ s’y trompent bien souvent.En peu de mots,‖ l’appétit d’être sainteLui fut d’abord‖ par la belle expliqué ;Appétit tel,‖ qu’Alibech avoit crainteQue quelque jour‖ son fruit n’en fût marqué.Rustic sourit‖ d’une telle innocence :« Je n’ai, dit-il,‖ que peu de connoissanceEn ce métier ;‖ mais ce peu-là que j’ai,Bien volontiers‖ vous sera partagé ;Nous vous rendrons‖ la chose familière. »Maître Rustic‖ eût dû donner congé,Tout dès l’abord,‖ à semblable écolière.Il ne le fit ;‖ en voici les effets.Comme il vouloit‖ être des plus parfaits,Il dit en soi :‖ « Rustic, que sais-tu faire ?Veiller, prier,‖ jeûner, porter la haire.Qu’est-ce cela ?‖ Moins que rien ; tous le font.Mais d’être seul‖ auprès de quelque belle,Sans la toucher,‖ il n’est victoire telle ;Triomphes grands‖ chez les anges en sont :Méritons-les ;‖ retenons cette fille :Si je résiste‖ à chose si gentille,J’atteins le comble,‖ et me lire du pair. »Il la retint,‖ et fut si téméraire,Qu’outre Satan‖ il défia la chair,Deux ennemis‖ toujours prêts à mal l’aire.Or sont nos saints‖ logés sous même toit :Rustic apprête,‖ en un petit endroit,Un petit lit‖ de joncs pour la novice ;Car, de coucher‖ sur la dure d’abord,Quelle apparence ?‖ Elle n’étoit encorAccoutumée‖ à si rude exercice.Quant au souper,‖ elle eut, pour tout service,Un peu de fruit,‖ du pain non pas trop beau.Faites état‖ que la magnificenceDe ce repas‖ ne consista qu’en l’eau,Claire, d’argent,‖ belle par excellence.Rustic jeûna ;‖ la fille eut appétit.Couchés à part,‖ Alibech s’endormit ;L’ermite non.‖ Une certaine bête,Diable nommée,‖ un vrai serpent maudit,N’eut point de paix‖ qu’il ne fût de la fêteOn l’y reçoit.‖ Rustic roule en sa tête,Tantôt les traits‖ de la jeune beauté,Tantôt sa grâce‖ et sa naïveté,Et ses façons,‖ et sa manière douce,L’âge, la taille,‖ et surtout l’embonpoint,Et certain sein‖ ne se reposant point,Allant, venant ;‖ sein qui pousse et repousseCertain corset,‖ en dépit d’AlibechQui tâche en vain‖ de lui clore le bec,Car toujours parle ;‖ il va, vient et respire :C’est son patois ;‖ Dieu sait ce qu’il veut dire.Le pauvre ermite,‖ ému de passion,Fit de ce point‖ sa méditation.Adieu la haire,‖ adieu la discipline !Et puis voilà‖ de ma dévotion !Voilà mes saints !‖ Celui-ci s’achemineVers Alibech,‖ et l’éveille en sursaut :« Ce n’est bien fait‖ que de dormir sitôt,Dit le frater ;‖ il faut, au préalable,Qu’on fasse une œuvre‖ à Dieu fort agréable,Emprisonnant‖ en enfer le malin :Créé ne fut‖ pour aucune autre fin :Procédons-y.‖ » Tout à l’heure il se glisseDedans le lit.‖ Alibech, sans malice,N’entendoit rien‖ à ce mystère-là ;Et ne sachant‖ ni ceci ni cela,Moitié forcée,‖ et moitié consentante,Moitié voulant‖ combattre ce désir,Moitié n’osant,‖ moitié peine et plaisir,Elle crut faire‖ acte de repentante ;Bien humblement‖ rendit grâce au frater ;Sut ce que c’est‖ que le diable en enfer.
Désormais faut‖ qu’Alibech se contenteD’être martyre,‖ en cas que sainte soit.Frère Rustic‖ peu de vierges faisoit.Celte leçon‖ ne fut la plus aisée,Dont Alibech,‖ non encor déniaisée,Dit : « Il faut bien‖ que le diable, en effet,Soit une chose‖ étrange et bien mauvaise ;Il brise tout ;‖ voyez le mal qu’il faitÀ sa prison :‖ non pas qu’il m’en déplaise,Mais il mérite,‖ en bonne vérité,D’y retourner.‖ — Soit fait ! ce dit le frère, »Tant s’appliqua‖ Rustic à ce mystère,Tant prit de soin,‖ tant eut de charité,Qu’enfin l’enfer,‖ s’accoutumant au diable,Eût eu toujours‖ sa présence agréable,Si l’autre eût pu‖ toujours en faire essai.Sur quoi la belle :‖ « On dit encor bien vrai,Qu’il n’est prison‖ si douce, que son hôteEn peu de temps‖ ne s’y lasse sans faute. »Bientôt nos gens‖ ont noise sur ce point.En vain l’enfer‖ son prisonnier rappelle ;Le diable est sourd,‖ le diable n’entend point.L’enfer s’ennuie ;‖ autant en fait la belle.Ce grand désir‖ d’être sainte s’en va.Rustic voudroit‖ être dépêtré d’elle ;Elle pourvoit‖ d’elle-même à cela.Furtivement‖ elle quitte le sire,Par le plus court‖ s’en retourne chez soi.
Je suis en soin‖ de ce qu’elle put direÀ ses parents ;‖ c’est ce qu’en bonne foiJusqu’à présent‖ je n’ai bien su comprendre.Apparemment,‖ elle leur fit entendreQue son cœur, mû‖ d’un appétit d’enfant,L’avoit portée‖ à tâcher d’être sainte :Ou l’on la crut,‖ ou l’on en fit semblant.Sa parenté‖ prit pour argent comptantUn tel motif :‖ non que de quelque atteinteÀ son enfer‖ on n’eût quelque soupçon ;Mais cette chartre‖ est faite de façon,Qu’on n’y voit goutte,‖ et maint geôlier s’y trompe.Alibech fut‖ festinée en grand’pompe.L’histoire dit‖ que par simplicitéElle conta‖ la chose à ses compagnes.« Besoin n’étoit‖ que votre sainteté,Ce lui dit-on,‖ traversât ces campagnes ;On vous auroit,‖ sans bouger du logis,Même leçon,‖ même secret appris.— Je vous aurois,‖ (lit l’une, offert mon frère.— Vous auriez eu,‖ dit l’autre, mon cousin ;Et Néherbal,‖ notre prochain voisin,N’est pas non plus‖ novice en ce mystère :Il vous recherche ;‖ acceptez ce parti,Devant qu’on soit‖ d’un tel cas averti. »Elle le fit.‖ Néherbal n’étoit hommeÀ cela près.‖ On donna telle somme,Qu’avec les traits‖ de la jeune Alibech,Il prit pour bon‖ un enfer très-suspect,Usant des biens‖ que l’hymen nous envoie.À tous époux‖ Dieu doint pareille joie !Ne plus ne moins‖ qu’employoit au désertRustic son diable,‖ Alibech son enfer.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababb] 7[abba] 40[aa] 11[abab] 2[abbaa] 1[aaa] 1[ababccb] 1[aababb] 1[aabab] 1[abbacca] 1[ababcbc] 1[abaab]
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a sens / puissants masculine, classiqueb belle / chandelle / quelle féminine, classiquec yeux / mieux masculine, classiqued dire / soupire féminine, classiquee s’abandonne / personne féminine, classiquef Rustic / trafic masculine, classiqueg faute / l’ôte féminine, classiqueh celle-là / cela masculine, classiquei Rome / somme féminine, classiquej saint / craint masculine, classiquek fille / très-gentille féminine, classiquel atteint / saints / desseins masculine, classiquea mémoire / l’histoire féminine, non classiquec anges / qu’étranges féminine, classiqued pas / appas masculine, classiquee envie / vie féminine, classiquef adieu / lieu masculine, classiqueg compagne / campagne féminine, classiqueh sombre / ombre féminine, classiquei vieillard / gaillard masculine, classiquej pris / prix masculine, classiquek fête / tête féminine, classiquel ans / présents masculine, classiquem difficile / inutile féminine, classiquen demi / ami masculine, classiqueo commune / jeûne féminine, classiquep l’avoir / valoir masculine, classiqueq choses / closes féminine, équivalenter bois / fois masculine, classiques davantage / cage féminine, classiquet quitta / barricada masculine, classiqueu doute / goutte féminine, classiquev soit / aperçoit / parloit masculine, classiqueb occupée / épée féminine, classiquec très-fervent / souvent masculine, classiqued sainte / crainte féminine, classiquee expliqué / marqué / j’ai masculine, classiquef innocence / connoissance féminine, classiqueg partagé / congé masculine, classiqueh familière / écolière féminine, classiquei effets / parfaits masculine, classiquej faire / haire féminine, équivalentek font / sont masculine, classiquel belle / telle féminine, classiquem fille / gentille féminine, classiquen pair / chair masculine, classiqueo téméraire / l’aire féminine, classiquep toit / endroit masculine, classiqueq novice / exercice / service féminine, classiquer d’abord / encor masculine, classiques beau / l’eau masculine, classiquet magnificence / excellence féminine, classiqueu appétit / s’endormit / maudit masculine, classiquev bête / fête / tête féminine, non classiquew beauté / naïveté masculine, classiquex douce / repousse féminine, classiquey l’embonpoint / point masculine, classiquez d’Alibech / bec masculine, classiquea respire / dire féminine, classiqueb passion / méditation / dévotion masculine, classiquec discipline / s’achemine féminine, classiqued sursaut / sitôt masculine, classiquee préalable / agréable féminine, classiquef malin / fin masculine, classiqueg glisse / malice féminine, classiqueh mystère-là / cela masculine, classiquei consentante / repentante / contente féminine, classiquej désir / plaisir masculine, classiquek frater / enfer masculine, classiqueb soit / faisoit masculine, classiquec aisée / déniaisée féminine, classiqued effet / fait masculine, classiquee mauvaise / déplaise féminine, classiquef vérité / charité masculine, classiqueg frère / mystère féminine, classiqueh diable / agréable féminine, classiquei essai / vrai masculine, classiquej hôte / faute féminine, classiquek point masculine, classiquel rappelle / belle / d’elle féminine, classiquem va / cela masculine, classiquen sire / dire féminine, classiqueo soi / foi masculine, classiquec comprendre / entendre féminine, classiqued d’enfant / semblant / comptant masculine, classiquee sainte / atteinte féminine, classiquef soupçon / façon masculine, classiqueg trompe / grand’pompe féminine, classiqueh simplicité / sainteté masculine, classiquei compagnes / campagnes féminine, classiquej logis / appris masculine, classiquel cousin / voisin masculine, classiquem parti / averti masculine, classiquen homme / somme féminine, classiqueo Alibech / très-suspect masculine, classiquep envoie / joie féminine, classiqueq désert / enfer masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
207 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources