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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre cinquième 1682 ‒ 1685

VI. La matrone d’Éphèse

Jean de La Fontaine· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 196 vers

S’il est un conte usé,‖ commun et rebattu,C’est celui qu’en mes vers‖ j’accommode à ma guise.« Et pourquoi donc le choisis-tu ?Qui t’engage à celle entreprise ?N’a-t-elle point déjà‖ produit assez d’écrits ?Quelle grâce aura la MatroneAu prix de celle de Pétrone ?Comment la rendras-tu‖ nouvelle à nos esprits ? »Sans répondre aux censeurs,‖ car c’est chose infinie,Voyons si clans mes vers‖ je l’aurai rajeunie.

Dans Ephèse il fut autrefoisUne dame, en sagesse‖ et vertu sans égale,Et, selon la commune voix,Ayant su raffiner‖ sur l’amour conjugale.Il n’étoit bruit que d’elle‖ et de sa chasteté ;On l’alloit voir par rareté ;C’étoit l’honneur du sexe :‖ heureuse sa patrie !Chaque mère, à sa bru,‖ Talléguoit pour patron ;Chaque époux la prônoit‖ à sa femme chérie :D’elle descendent ceux‖ de la Prudoterie,Antique et célèbre maison.Son mari l'aimoit d’amour folleIl mourut. De dire comment,Ce seroit un détail frivole.Il mourut ; et son testament

N’était plein que de legs‖ qui l’auroient consolée,Si les biens réparaient‖ la perle d’un mariAmoureux autant que chéri.Mainte veuve pourtant‖ fait la déchevelée,Qui n’abandonne pas‖ le soin du demeurant,Et, du bien qu’elle aura,‖ fait le compte en pleurant ;Celle-ci, par ses cris,‖ mettait tout en alarme ;Celle-ci faisoit un vacarme,Un bruit, et des regrets‖ à percer tous les cœurs ;Bien qu’on sache qu’en ces malheurs,De quelque désespoir‖ qu’une âme soit atteinte,La douleur est toujours‖ moins forte que la plainte :Toujours un peu de faste‖ entre parmi les pleurs.Chacun fit son devoir‖ de dire à l’affligée,Que tout a sa mesure,‖ et que de tels regretsPourroient pécher par leur excès :Chacun rendit par là‖ sa douleur rengrégée.Enfin, ne voulant plus‖ jouir de la clartéQue son époux avoit perdue,Elle entre dans sa tombe,‖ en ferme volontéD’accompagner cette ombre‖ aux enfers descendue.Et voyez ce que peut‖ l’excessive amitié !(Ce mouvement aussi‖ va jusqu’à la folie)Une esclave en ce lieu‖ la suivit par pitié,Prête à mourir de compagnie ;Prête, je m’entends bien,‖ c’est-à-dire, en un mot,N’ayant examiné‖ qu’à demi ce complot,Et, jusques à l’effet,‖ courageuse et hardie.L’esclave avec la dame‖ avoit été nourrie ;Toutes deux s’entr’aimoient,‖ et cette passionÉtait crue avec l’âge au cœur des deux femelles :Le monde entier à peine‖ eût fourni deux modèlesD’une telle inclination.Comme l’esclave avoit‖ plus de sens que la dame,Elle laissa passer‖ les premiers mouvements ;Puis tâcha, mais en vain,‖ de remettre cette âmeDans l’ordinaire train‖ des communs sentiments.Aux consolations‖ la veuve inaccessibleS’appliquoit seulement‖ à tout moyen possibleDe suivre le défunt‖ aux noirs et tristes lieux.Le fer auroit été‖ le plus court et le mieux ;Mais la dame vouloit‖ paître encore ses yeuxDu trésor qu’enfermoit la bière,Froide dépouille, et pourtant chère :C’étoit là le seul alimentQu’elle prît en ce monument.La faim donc fut celle des portesQu’entre d’autres de tant de sortesNotre veuve choisit‖ pour sortir d’ici-bas.Un jour se passe, et deux,‖ sans autre nourritureQue ses profonds soupirs,‖ que ses fréquents hélas,Qu’un inutile et long murmureContre les dieux, le sort‖ et toute la nature.Enfin, sa douleur n’omit rien,Si la douleur‖ doit s’exprimer si bien.

Encore un autre mort‖ faisoit sa résidenceNon loin de ce tombeau,‖ mais bien différemment,Car il n’avoit pour monumentQue le dessous d’une potence :Pour exemple aux voleurs,‖ on l’avoit là laissé.Un soldat, bien récompensé,Le gardoit avec vigilance.Il étoit dit, par ordonnance,Que, si d’autres voleurs,‖ un parent, un ami,L’enlevoient, le soldat,‖ nonchalant, endormi,Remplirait aussitôt sa place.C’étoit trop de sévérité :Mais la publique utilitéDéfendoit que l’on fit‖ au garde aucune grâce.Pendant la nuit, il vit,‖ aux fentes du tombeau,Briller quelque clarté,‖ spectacle assez nouveau.Curieux, il y court,‖ entend de loin la dameRemplissant l’air de ses clameurs.Il entre, est étonné,‖ demande à cette femmePourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs,Pourquoi cette triste musique,Pourquoi cette maison‖ noire et mélancolique.Occupée à ses pleurs,‖ à peine elle entenditToutes ces demandes frivoles.Le mort pour elle y répondit :Cet objet, sans autres paroles,Disoit assez par quel malheurLa dame s’enterroit‖ ainsi toute vivante.« Nous avons fait serment,‖ ajouta la suivante,De nous laisser mourir‖ de faim et de douleur. »Encor que le soldat‖ lût mauvais orateur,Il leur lit concevoir‖ ce que c’est que la vie.La dame, cette fois,‖ eut de l’attention ;Et déjà l’autre passionSe trouvoit un peu ralentie :Le temps avoit agi.‖ « Si la foi du serment,Poursuivit le soldat,‖ vous défend l’aliment,Voyez-moi manger seulement ?Vous n’en mourrez pas moins.‖ Un tel tempéramentNe déplut pas aux deux femelles.Conclusion, qu’il obtint d’ellesUne permission‖ d’apporter son soupé :Ce qu’il fit. Et l’esclave‖ eut le cœur fort tentéDe renoncer dès lors‖ à la cruelle envieDe tenir au mort compagnie.Madame, ce dit-elle,‖ un penser m’est venu ;Qu’importe à votre époux,‖ que vous cessiez de vivre ?Croyez-vous que lui-même‖ il fût homme à vous suivre,Si par votre trépas‖ vous l’aviez prévenu ?Non, madame, il voudrait‖ achever sa carrière.La nôtre sera longue‖ encor, si nous voulons.Se faut-il à vingt ans‖ enfermer dans la bière ?Nous aurons tout loisir‖ d’habiter ces maisons.On ne meurt que trop tôt !‖ Qui nous presse ? Attendons !Quant à moi, je voudrois‖ ne mourir que ridée.Voulez-vous emporter‖ vos appas chez les morts ?Que vous servira-t-il‖ d’en être regardée ?Tantôt, en voyant les trésorsDont le ciel prit plaisir‖ d’orner votre visage,Je disois : Hélas ! c’est dommage !Nous-mêmes nous allons‖ enterrer tout cela. »À ce discours flatteur,‖ la dame s’éveilla.Le dieu, qui fait aimer,‖ prit son temps ; il tiraDeux traits de son carquois :‖ de l’un, il entamaLe soldat jusqu’au vif ;‖ l’autre effleura la dame.Jeune et belle, elle avoit,‖ sous ses pleurs, de l’éclat ;Et des gens de goût délicatAuroient bien pu l’aimer,‖ et même étant leur femme.Le garde en fut épris :‖ les pleurs et la pitié,Sorte d’amour ayant ses charmes,Tout y fit : une belle,‖ alors qu’elle est en larmes,En est plus belle de moitié.Voilà donc notre veuve‖ écoutant la louange,Poison qui de l’amour‖ est le premier degré ;La voilà qui trouve à son gréCelui qui le lui donne.‖ Il fait tant, qu’elle mange ;Il fait tant, que de plaire,‖ et se rend, en effet,Plus digne d’être aimé,‖ que le mort le mieux fait ;Il fait tant enfin, qu’elle change ;Et toujours par degrés,‖ comme l’on peut penser,De l’un à l’autre, il fait‖ cette femme passer.Je ne le trouve pas étrange.Elle écoute un amant,‖ elle en fait un mari,Le tout au nez du mort‖ qu’elle avoit tant chéri.

Pendant cet hyménée,‖ un voleur se hasardeD’enlever le dépôt‖ commis au soin du garde.Il en entend le bruit,‖ il y court à grands pas,Mais en vain, la chose étoit faite.Il revient au tombeau‖ conter son embarras,Ne sachant où trouver retraite.L’esclave alors lui dit,‖ le voyant éperdu :« L’on vous a pris votre pendu ?Les lois ne vous feront,‖ dites-vous, nulle grâce ?Si madame y consent,‖ j’y remédierai bien.Mettons notre mort en la place ;Les passants n’y connoîtront rien, »La dame y consentit.‖ O volages femelles !La femme est toujours femme‖ Il en est qui sont belles ;Il en est qui ne le sont pas :S’il en étoit d’assez fidèles,Elles auraient assez d’appas.

Prudes, vous vous devez‖ défier de vos forces :Ne vous vantez de rien.‖ Si votre intentionEst de résister aux amorces,La nôtre est bonne aussi ;‖ mais l’exécutionNous trompe également ;‖ témoin cette matrone.Et, n’en déplaise au bon Pétrone,Ce n’étoit pas un fait‖ tellement merveilleux,Qu’il en dût proposer l’exemple à nos neveux.Cette veuve n’eut tort,‖ qu’au bruit qu’on lui vit faire,Qu’au dessein de mourir,‖ mal conçu, mal formé :Car de mettre au patibulaireLe corps d’un mari tant aimé,Ce n’étoit pas peut-être‖ une si grande affaire ;Cela lui sauvoit l’autre :‖ et, tout considéré,Mieux vaut goujat debout‖ qu’empereur enterré.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
12[abab] 12[abba] 31[aa] 1[abaab] 1[aabba] 1[aaa] 2[ababb] 1[abbaa] 1[aabab] 1[ababa]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (127 de 12, 68 de 8, 1 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a rebattu / choisis-tu masculine, classiqueb guise / entreprise féminine, classiquec d’écrits / esprits masculine, classiqued Matrone / Pétrone féminine, classiquee infinie / rajeunie féminine, classiquea autrefois / voix masculine, classiqueb égale / conjugale féminine, classiquec chasteté / rareté masculine, classiqued patrie / chérie / Prudoterie féminine, classiquee patron / maison masculine, classiquef folle / frivole féminine, classiqueg comment / testament masculine, classiquea consolée / déchevelée féminine, classiqueb mari / chéri masculine, classiquec demeurant / pleurant masculine, classiqued alarme / vacarme féminine, classiquee cœurs / malheurs / pleurs masculine, classiquef atteinte / plainte féminine, classiqueg l’affligée / rengrégée féminine, classiqueh regrets / excès masculine, classiquei clarté / volonté masculine, classiquej perdue / descendue féminine, classiquek amitié / pitié masculine, classiquel folie / compagnie féminine, classiquem mot / complot masculine, classiquen hardie / nourrie féminine, classiqueo passion / inclination masculine, classiquep femelles / modèles féminine, classiqueq dame / âme féminine, classiquer mouvements / sentiments masculine, classiques inaccessible / possible féminine, classiquet lieux / mieux / yeux masculine, classiqueu bière / chère féminine, classiquev aliment / monument masculine, classiquew portes / sortes féminine, classiquex d’ici-bas / hélas masculine, classiquey nourriture / murmure / nature féminine, classiquez rien / bien masculine, classiquea résidence / potence féminine, classiqueb différemment / monument masculine, classiquec laissé / récompensé masculine, classiqued vigilance / ordonnance féminine, classiquee ami / endormi masculine, classiquef place / grâce féminine, classiqueg sévérité / utilité masculine, classiqueh tombeau / nouveau masculine, classiquei dame / femme féminine, classiquej clameurs / pleurs masculine, classiquek musique / mélancolique féminine, classiquel entendit / répondit masculine, classiquem frivoles / paroles féminine, classiquen malheur / douleur / orateur masculine, classiqueo vivante / suivante féminine, classiquep vie / ralentie féminine, classiqueq l’attention / passion masculine, classiquer serment / l’aliment masculine, classiques seulement / tempérament masculine, classiquet femelles / d’elles féminine, classiqueu soupé / tenté masculine, classiquev envie / compagnie féminine, classiquew venu / prévenu masculine, classiquex vivre / suivre féminine, classiquey carrière / bière féminine, classiquez voulons / maisons / Attendons masculine, classiquea ridée / regardée féminine, classiqueb morts / trésors masculine, classiquec visage / dommage féminine, classiqued cela / s’éveilla masculine, classiquee tira / entama masculine, classiqueg l’éclat / délicat masculine, classiqueh pitié / moitié masculine, classiquei charmes / larmes féminine, classiquej louange / mange féminine, classiquek degré / gré masculine, classiquel effet / fait masculine, classiquem change / étrange féminine, classiquen penser / passer masculine, classiquea hasarde / garde féminine, classiqueb pas / embarras masculine, classiquec faite / retraite féminine, classiqued éperdu / pendu masculine, classiquee grâce / place féminine, classiquef bien / rien masculine, classiqueg femelles / belles / fidèles féminine, classiqueh pas / d’appas masculine, classiquea forces / amorces féminine, classiqueb intention / l’exécution masculine, classiquec matrone / Pétrone féminine, classiqued merveilleux / neveux masculine, classiquee faire / patibulaire / affaire féminine, classiquef formé / aimé masculine, classiqueg considéré / enterré masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

196 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources