Contes et nouvelles, 1668‑1694· Contes et nouvelles attribués a la fontaine
X. Le contrat
Le malheur des maris,‖ les bons tours des Agnès,Ont été de tout temps‖ le sujet de la fable ;Ce fertile sujet‖ ne tarira jamais,C’est une source inépuisable :À de pareils malheurs‖ tous hommes sont sujets ;Tel qui s’en croit exempt‖ est tout seul à le croire ;Tel rit d’une ruse d’amour,Qui doit devenir à son tourLe risible sujet‖ d’une semblable histoire.D’un tel revers‖ se laisser accabler,Est, à mon gré,‖ sottise toute pure,Celui dont j’écris l’aventure,Trouva dans son malheur‖ de quoi se consoler.
Certain riche bourgeois,‖ s’étant mis en ménage,N’eut pas l’ennui‖ d’attendre trop longtempsLes doux fruits du mariage ;Sa femme lui donna‖ bientôt deux beaux enfants,Une fille d’abord,‖ un garçon dans la suite.Le fils, devenu grand,‖ fut mis sous la conduiteD’un précepteur ;‖ non pas de ces pédantsDont l’aspect est rude est sauvage ;Celui-ci, gentil personnage,Grand maître ès arts,‖ surtout en l’art d’aimer,Du beau monde avoit quelque usage,Chantoit bien et savoit charmer ;Et, s’il faut déclarer‖ tout le secret mystère,Amour, dit-on,‖ l’avoit fait précepteur :Il ne s’étoit‖ introduit près du frère,Que pour voir de plus près la sœur.Il obtient tout ce qu’il désireSous ce trompeur déguisement.Bon précepteur, fidèle amant,Soit qu’il régente ou qu’il soupire,Il réussit également.Déjà son jeune pupileExplique Horace et Virgile ;Et déjà la beauté‖ qui fait tous ses désirsSait le langage des soupirs ;Notre maître en galanterieTrès-bien lui lit‖ pratiquer ses leçons :Cette pratique‖ aussitôt fut suivieDe maux de cœur, de pâmoisons,Non sans donner‖ de terribles soupçonsDu sujet de la maladie.Enfin tout se découvre,‖ et, le père irritéMenace, tempête, crie.Le docteur épouvantéSe dérobe à sa furie,La belle volontiers‖ l’auroit pris pour époux ;Pour femme volontiers‖ il auroit pris la belle ;L’hymen étoit l’objet‖ de leurs voeux les plus doux,Leur tendresse étoit mutuelle ;Mais l’amour aujourd’hui‖ n’est, qu’une bagatelle,Et l’argent seul‖ forme les plus beaux noeuds :Elle étoit riche, il étoit gueux,C’étoit beaucoup pour lui,‖ c’étoit trop peu pour elle.
Quelle corruption !‖ ô siècle ! ô temps ! ô mœurs !Conformité de biens,‖ différence d’humeurs,Souffrirons-nous toujours‖ ta puissance fatale,Méprisable intérêt,‖ opprobre de nos jours,Tyran des plus tendres amours ?
Mais faisons trêve à la morale,Et reprenons notre discours.Le père bien fâché,‖ la fille bien marrie ;Mais que faire ? Il faut bien‖ réparer ce malheurEt mettre à couvert son honneur.Quel remède ? On la marie,Mon au galant,‖ j’en ai dit les raisons,Mais à certain quidam,‖ amoureux des testonsPlus que de fillette gentille,Riche suffisamment,‖ et de bonne famille ;Au surplus, bon enfant ;‖ sot, je ne le dis pas,Puisqu’il ignoroit tout le cas.Mais, quand il le saurait,‖ fait-il mauvaise emplette ?On lui donne à la fois‖ vingt mille bons ducats,Jeune épouse et besogne faite.Combien de gens,‖ avec semblable dot,Ont pris, le sachant bien,‖ la fille et le gros lot !Et celui-ci‖ crut prendre une pucelle :Bien est-il vrai‖ qu’elle en fit les façons ;Mais, quatre mois après,‖ la savante donzelleMontra le prix de ses leçons :Elle mit au monde une fille.« Quoi ! déjà père de famille !Dit l’époux, étant bien surpris :Au bout de quatre mois,‖ c’est trop tôt ! Je suis pris !Quatre mois, ce n’est pas mon compte.« Sans tarder, au beau-père‖ il va conter sa honte,Prétend qu’on le sépare,‖ et fait bien du fracas.Le beau-père sourit,‖ et lui dit : » Parlons bas !Quelqu’un pourroit bien nous entendre.Comme vous, jadis je fus gendre,Et me plaignis en pareil cas ;Je parlai, comme vous,‖ d’abandonner ma femme :C’est l’ordinaire effet‖ d’un violent dépit.Mon beau-père défunt,‖ Dieu veuille avoir son âme !Il étoit honnête homme‖ et me remit l’esprit.La pilule, à vrai dire,‖ étoit assez amère ;Mais il sut la dorer,‖ et, pour me satisfaire,D’un bon contrat‖ de quatre mille écus,Qu’autrefois pour semblable affaireIl avoit eu de son beau-père,Il augmenta la dot ;‖ je ne m’en plaignis plus.Ce contrat doit passer‖ de famille en famille.Je le gardois exprès :‖ ayez-en même soin ;Vous pourrez en avoir besoin,Si vous mariez votre fille.À ce discours,‖ le gendre, moins fâché,Prend le contrat‖ et fait la révérence.Dieu préserve de mal‖ ceux qu’en telle occurrenceOn console à meilleur marché !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[ababa] 7[abba] 1[ababccb] 2[aabab] 4[abab] 2[abbab] 10[aa] 1[ababb] 1[aabba]
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 10 syllabes (46 de 12, 40 de 8, 18 de 10, 7 de 7)· profil 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a Agnès / jamais / sujets masculine, classiqueb fable / inépuisable féminine, classiquec croire / histoire féminine, classiqued d’amour / tour masculine, classiquee accabler / consoler masculine, classiquef pure / l’aventure féminine, classiquea ménage / mariage féminine, classiqueb longtemps / enfants / pédants masculine, classiquec suite / conduite féminine, classiqued sauvage / personnage / usage féminine, classiquee d’aimer / charmer masculine, classiquef mystère / frère féminine, classiqueg précepteur / sœur masculine, classiqueh désire / soupire féminine, classiquei déguisement / amant / également masculine, classiquej pupile / Virgile féminine, classiquek désirs / soupirs masculine, classiquel galanterie / suivie féminine, classiquem leçons / pâmoisons / soupçons masculine, classiquen maladie / crie / furie féminine, classiqueo irrité / épouvanté masculine, classiquep époux / doux masculine, classiqueq belle / mutuelle féminine, classiquer bagatelle / elle féminine, classiques noeuds / gueux masculine, classiquea mœurs / d’humeurs masculine, classiqueb fatale / morale féminine, classiquec jours / amours / discours masculine, classiquec marrie / marie féminine, classiqued malheur / honneur masculine, classiquee raisons / testons masculine, classiquef gentille / famille féminine, classiqueg pas / cas / ducats masculine, classiqueh emplette / faite féminine, classiquei dot / lot masculine, classiquej pucelle / donzelle féminine, classiquek façons / leçons masculine, classiquel fille / famille féminine, classiquem surpris / pris masculine, classiquen compte / honte féminine, classiqueo fracas / bas / cas masculine, classiquep entendre / gendre féminine, classiqueq femme / âme féminine, classiquer dépit / l’esprit masculine, classiques amère / satisfaire féminine, classiquet écus / plus masculine, classiqueu affaire / beau-père féminine, classiquev famille / fille féminine, classiquew soin / besoin masculine, classiquex fâché / marché masculine, classiquey révérence / occurrence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
111 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources