Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre deuxième 1667 — 1669
XIII. Le gascon puni
NOUVELLE
Un Gascon, pour s’être vantéDe posséder certaine belle,Fut puni de sa vanitéD’une façon assez nouvelle.Il se vantoit à faux,‖ et ne possédoit rien.Mais, quoi ! tout médisant‖ est prophète en ce monde :On croit le mal d’abord ;‖ mais, à l’égard du bien,Il faut qu’un public en réponde.La dame cependant‖ du Gascon se moquoit ;Même au logis pour lui‖ rarement elle étoit ;Et bien souvent qu’il la traitoitD’incomparable et de divine,La belle aussitôt s’enfuyoit,S’allant sauver chez sa voisine.Elle avoit nom Philis ;‖ son voisin, Eurilas ;La voisine, Chloris ;‖ le Gascon, Dorilas ;Un sien ami, Damon :‖ c’est tout, si j’ai mémoire.Ce Damon, de Chloris,‖ à ce que dit l’histoire,Étoit amant aimé,‖ galant, comme on voudra,Quelque chose de plus‖ encor que tout cela.Pour Philis, son humeur‖ libre, gaie, et sincère,Montrait qu’elle étoit sans affaire,Sans secret, et sans passion.On ignoroit le prix‖ de sa possession :Seulement, à l’user,‖ chacun la croyoit bonne.Elle approchoit vingt ans,‖ et venoit d’enterrerUn mari, de ceux-là‖ que l’on perd sans pleurer,Vieux barbon qui laissoit‖ d’écus plein une tonne.En mille endroits de sa personneLa belle avoit de quoi‖ mettre un Gascon aux cieux,Des attraits par-dessus les yeux,Je ne sais quel air de pucelle,Mais le cœur tant soit peu rebelle,Rebelle toutefois‖ de la bonne façon :Voilà Philis. Quant au Gascon,Il étoit Gascon, c’est tout dire.Je laisse à penser si le sireImportuna la veuve,‖ et s’il fit des serments.Ceux des Gascons et des NormandsPassent peu pour mots d’Évangile.C’étoit pourtant chose facileDe croire Dorilas‖ de Philis amoureux ;Mais il vouloit aussi‖ que l’on le crût heureux.Philis, dissimulant,‖ dit un jour à cet homme :« Je veux un service de vous :Ce n’est pas d’aller jusqu’à Rome ;C’est que vous nous aidiez‖ à tromper un jaloux.La chose est sans péril,‖ et même fort aisée.Nous voulons que cette nuit-ciVous couchiez avec le mariDe Chloris, qui m’en a priée.Avec Damon s’étant brouillée,Il leur faut une nuit‖ entière et par-delà,Pour démêler entre eux‖ tout ce différend-là.Notre but est qu’Eurilas pense,Vous sentant près de lui,‖ que ce soit sa moitié.Il ne lui touche point,‖ vit dedans l’abstinence,Et, soit par jalousie‖ ou bien par impuissance,A retranché d’hymen‖ certains droits d’amitié ;Ronfle toujours,‖ fait la nuit d’une traite :C’est assez qu’en son lit‖ il trouve une cornette.Nous vous ajusterons ;‖ enfin ne craignez rien ;Je vous récompenserai bien. »
Pour se rendre Philis‖ un peu plus favorable,Le Gascon eût couché,‖ dit-il, avec le diable.La nuit vient : on le coiffe ;‖ on le met au grand lit ;On éteint les flambeaux ;‖ Eurilas prend sa place.Du Gascon la peur se saisit ;Il devient aussi froid que glace ;N’oseroit tousser ni cracher,Beaucoup moins encor s’approcher ;Se fait petit, se serre,‖ au bord se va nicher,Et ne tient que moitié‖ de la rive occupée ;Je crois qu’on l’auroit mis‖ dans un fourreau d’épéeSon coucheur, cette nuit,‖ se retourna cent fois ;Et jusque sur le nez‖ lui porta certains doigtsQue la peur lui fit trouver rudes.Le pis de ses inquiétudes,C’est qu’il craignoit qu’enfin‖ un caprice amoureuxNe prît à ce mari :‖ tels cas sont dangereux,Lorsque l’un des conjoints‖ se sent privé du somme.Toujours nouveaux sujets‖ alarmoient le pauvre homme :L’on étendoit un pied,‖ l’on approchoit un bras,Il crut même sentir‖ la barbe d’Eurilas.Mais voici quelque chose‖ à mon sens de terrible.Une sonnette étoit‖ près du chevet du lit :Eurilas, de sonner‖ et faire un bruit horrible.Le Gascon se pâme à ce bruit,Cette fois-là se croit détruit,Fait un vœu, renonce à sa dame,Et songe au salut de son âme.Personne ne venant,‖ Eurilas s’endormit.Avant qu’il fût jour, on ouvrit ;Philis l’avoit promis :‖ quand voici de plus belleUn flambeau, comble de tous maux.Le Gascon, après ces travaux,Se fût bien levé sans chandelle.Sa perte étoit alors‖ un point tout assuré.On approche du lit.‖ Le pauvre homme, éclairé,Prie Eurilas qu’il lui pardonne.« Je le veux ! » dit une personne,D’un ton de voix rempli d’appas.C’étoit Philis, qui d’EurilasAvoit tenu la place,‖ et qui, sans trop attendre,Tout en chemise, s’alla rendreDans les bras de Chloris‖ qu’accompagnoit Damon :C’étoit, dis-je, Philis,‖ qui conta du GasconLa peine et la frayeur extrême,Et qui, pour l’obliger‖ à se tuer soi-même,Et lui montrant‖ ce qu’il avoit perdu,Laissoit son sein à demi nu.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abab] 30[aa] 3[abbaa] 1[abaab] 1[aaa] 1[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (59 de 12, 50 de 8, 2 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a vanté / vanité masculine, classiqueb belle / nouvelle féminine, classiquec rien / bien masculine, classiqued monde / réponde féminine, classiquee moquoit / étoit masculine, classiquef traitoit / s’enfuyoit masculine, classiqueg divine / voisine féminine, classiqueh Eurilas / Dorilas masculine, classiquei mémoire / l’histoire féminine, classiquej voudra / cela masculine, classiquek sincère / affaire féminine, classiquel passion / possession masculine, classiquem bonne / tonne / personne féminine, classiquen d’enterrer / pleurer masculine, classiqueo cieux / yeux masculine, classiquep pucelle / rebelle féminine, classiqueq façon / Gascon masculine, classiquer dire / sire féminine, classiques serments / Normands masculine, classiquet d’Évangile / facile féminine, classiqueu amoureux / heureux masculine, classiquev homme / Rome féminine, classiquew vous / jaloux masculine, classiquex aisée / priée / brouillée féminine, classiquey nuit-ci / mari masculine, classiquez par-delà / différend-là masculine, classiquea pense / l’abstinence / impuissance féminine, classiqueb moitié / d’amitié masculine, classiquec traite / cornette féminine, classiquea favorable / diable féminine, classiqueb lit / saisit masculine, classiquec place / glace féminine, classiqued cracher / s’approcher / nicher masculine, classiquee occupée / d’épée féminine, classiquef fois / doigts masculine, classiqueg rudes / inquiétudes féminine, classiqueh amoureux / dangereux masculine, classiquei somme / homme féminine, classiquej bras / d’Eurilas masculine, classiquek terrible / horrible féminine, classiquel lit / bruit masculine, classiquem détruit / s’endormit / ouvrit masculine, classiquen dame / âme féminine, classiqueo belle / chandelle féminine, classiquep maux / travaux masculine, classiqueq assuré / éclairé masculine, classiquer pardonne / personne féminine, classiques d’appas / d’Eurilas masculine, classiquet attendre / rendre féminine, classiqueu Damon / Gascon masculine, classiquev extrême / soi-même féminine, classiquew perdu / nu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
111 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources