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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre quatrième

XVII. Le tableau

Jean de La Fontaine· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 241 vers

On m’engage à conter‖ d’une manière honnêteLe sujet d’un de ces tableauxSur lequel on met des rideaux ;Il me faut tirer dé ma têteNombre de traits nouveaux,‖ piquants et délicats,Qui disent et ne disent pas,Et qui soient entendus, sans notes,Des Agnès même, les plus sottes.Ce n’est pas coucher gros :‖ ces extrêmes AgnèsSont oiseaux qu’on ne vit jamais.Toute matrone sage,‖ à ce que dit Catulle,Regarde volontiers‖ le gigantesque donFait au fruit de Vénus‖ par la main de Junon :À ce plaisant objet,‖ si quelqu’une recule,Cette quelqu’une dissimule.Ce principe posé,‖ pourquoi plus de scrupule,Pourquoi moins de silence‖ aux oreilles qu’aux yeux ?Puisqu’on le veut ainsi,‖ je ferai de mon mieux :Nuls traits à découvert‖ n’auront ici de place ;Tout y sera voilé,‖ mais de gaze, et si bienQue je crois qu’on n’en perdra rien.Qui pense finement‖ et s’exprime avec grâce,Fait tout passer ; car tout passe ;Je l’ai cent fois éprouvé :Quand le mot est bien trouvé,Le sexe, en sa faveur,‖ à la chose pardonne ;Ce n’est plus elle alors,‖ c’est elle encor pourtant ;Vous ne faites rougir personne,Et tout le monde vous entend.J’ai besoin aujourd’hui‖ de cet art important.Pourquoi ? me dira-t-on,‖ puisque sur ces merveillesLe sexe porte l’oeil‖ sans toutes ces façons ?Je réponds à cela :‖ Chastes sont ses oreilles,Encor que les yeux soient fripons.Je veux, quoi qu’il en soit,‖ expliquer à des bellesCette chaise rompue,‖ et ce rustre tombé.Muses, venez m’aider :‖ mais vous êtes pucelles,Au joli jeu d’amour‖ ne sachant A ni B.Muses, ne bougez donc ;‖ seulement, par bonté,Dites au dieu des vers,‖ que dans mon entrepriseIl est bon qu’il me favorise,Et de mes mots fasse le choix,Ou je dirai quelque sottiseQui me fera donner‖ du busque sur les doigts.C’est assez raisonner ;‖ venons à la peinture :Elle contient une aventureArrivée aux pays d’Amours.

Jadis la ville de CythèreAvoit en l’un dé ses faubourgsUn monastère ;Vénus en fît un séminaire :Il étoit de nonnains,‖ et je puis dire ainsiQu’il étoit de galants aussi.En ce lieu hantoient d’ordinaireGens de cour, gens de ville,‖ et sacrificateurs,Et docteurs,Et bacheliers surtout.‖ Un de ce dernier ordrePassoit dans la maison‖ pour être des amis.Propre, toujours rasé,‖ bien disant, et beau fils,Sur son chapeau luisant,‖ sur son rabat bien mis,La médisance n’eût su mordre.Ce qu’il avoit de plus charmant,C’est que deux des nonnains‖ alternativementEn tiroient maint et maint service.L’une n’avoit quitté‖ les atours dé novice,Que depuis quelques mois ;‖ l’autre encor les portoit.La moins jeune à peindre comptoitUn an entier par-dessus seize :Age propre a soutenir thèse,Thèse d’amour : le bachelierLeur avoit rendu familierChaque point de cette science,Et le tout par expérience.Une assignation,‖ pleine d’impatience,Fut, un jour, par les sœurs,‖ donnée à cet amant ;Et, pour rendre complet‖ le divertissement,Bacchus avec Cérès,‖ de qui la compagnieMet Vénus en train bien souvent,Dévoient être, ce coup,‖ de la cérémonie.Propreté toucha seule‖ aux apprêts du régal ;Elle sut s’en tirer‖ avec beaucoup de grâce :Tout passa par ses mains,‖ et le vin, et la glace,Et les carafes de cristal :On s’y seroit miré.‖ Flore à l’haleine d’ambreSema de fleurs toute la chambre :Elle en fit un jardin.‖ Sur le linge, ces fleursFormoient des lacs d’amour,‖ et le chiffre des sœurs.Leurs cloîtrières ExcellencesAimoient fort ces magnificences :C’est un plaisir de nonne.‖ Au reste, leur beautéAiguisoit l’appétit‖ aussi de son côté.Mille secrètes circonstancesDe leurs corps polis et charmantsAugmentoient l’ardeur des amants :Leur taille étoit presque semblable ;Blancheur, délicatesse,‖ embonpoint raisonnable,Fermeté ; tout charmoit,‖ tout étoit fait au tour ;En mille endroits nichoit l’Amour,Sous une guimpe, un voile,‖ et sous un scapulaire,Sous ceci, sous cela,‖ que voit peu l’oeil du jour,Si celui du galant‖ ne l’appelle au mystère.À ces sœurs, l’enfant de CythèreMille fois le jour s’en venoit,Les bras ouverts, et les prenoitL’une après l’autre pour sa mère.

Tel ce couple attendoit‖ le bachelier trop lent ;Et de lui, tout en l’attendant,Elles disoient du mal,‖ puis du bien ; puis, les bellesImputaient son retardementÀ quelques amitiés nouvelles.« Qui peut le retenir ?‖ disoit l’une. Est-ce amour ?Est-ce affaire ? Est-ce maladie ?— Qu’il y revienne de sa vie !Disoit l’autre ; il aura son tour. ».Tandis qu’elles cherchoient‖ là-dessous du mystère,Passe un Mazet portant‖ à la dépositaireCertain fardeau peu nécessaire :Ce n’étoit qu’un prétexte ;‖ et, selon qu’on m’a dit,Celte dépositaire,‖ ayant grand appétit,Faisoit sa portion‖ des talents de ce rustre,Ténu, dans tels repas,‖ pour un traiteur illustre.Le coquin, lourd d’ailleurs,‖ et de très-court esprit,À la cellule se méprit :Il alla, chez les attendantes,Frapper avec ses mains pesantes.On ouvre ; on est surpris.‖ On le maudit d’abord,Puis, on voit que c’est un trésor.Les nonnains s’éclatent de rire.Toutes deux commencent à dire,Comme si toutes deux‖ s’étoient donné le mot :« Servons-nous de ce maître sot ;Il vaut bien l’autre ; que t’en semble ? »La professe ajouta :‖ « C’est très-bien avisé.Qu’attendions-nous ici ?‖ Qu’il nous fût débitéDe beaux discours ? Non, non,‖ ni rien qui leur ressemble.Ce pitaud doit valoir,‖ pour le point souhaité,Bachelier et docteur ensemble. »Elle en jugeoit très-bien :‖ la taille du garçon,Sa simplicité, sa façon,Et le peu d’intérêt‖ qu’en tout il sembloit prendre,Faisoient de lui beaucoup attendre.C’étoit l’homme d’Ésope ;‖ il ne songeoit à rien ;Mais il buvoit et mangeoit bien ;Et, si Xanthus l’eût laissé faire,Il aurait poussé loin l’affaire.Ainsi, bientôt apprivoisé,Il se trouva tout disposéPour exécuter sans remiseLes ordres des nonnains,‖ les servant à leur guiseDans son office de Mazet,Dont il lui fut donné‖ par les sœurs un brevet.

Ici la peinture commence,Nous voilà parvenus au point.Dieu des vers, ne me quitte point,J’ai recours à ton assistance !Dis-moi pourquoi ce rustre assis,Sans peine de sa part,‖ et très-fort à son aise,Laisse le soin de tout‖ aux amoureux soucisDe sœur Claude et de sœur Thérèse.N’auroit-il pas mieux fait‖ de leur donner la chaise ?Il me semble déjà‖ que je vois ApollonQui me dit : « Tout beau ! ces matièresÀ fond ne s’examinent guères. »J’entends ; et l’Amour est‖ un étrange garçon ;J’ai tort d’ériger un friponEn maître de cérémonies.Dès qu’il entre en une maison,Règles et lois en sont bannies :Sa fantaisie est sa raison.Le voilà qui rompt tout ;‖ c’est assez sa coutume :Ses jeux sont violents.‖ À terre, on vit bientôtLe galant cathedral.‖ Ou soit, par le défautDe la chaise un peu foible,‖ ou soit que du pitaudLe corps ne fût pas fait de plume,Ou soit que sœur Thérèse‖ eût chargé d’actionSon discours véhément‖ et plein d’émotion,On entendit craquer‖ l’amoureuse tribune :Le rustre tombe à terre‖ en cette occasion.Ce premier point eut, par fortune,Malheureuse conclusion.Censeurs, n’approchez point‖ d’ici votre oeil profane.Vous, gens de bien, voyez‖ comme sœur Claude mitUn tel incident à profit ?Thérèse, en ce malheur perdit la tramontane :Claude la débusqua,‖ s’emparant du timon.Thérèse, pire qu’un démon,Tâche à la retirer,‖ et se remettre au trône ;Mais celle-ci n’est pas personneÀ céder un poste, si doux.Soeur Claude, prenez garde à vous !Thérèse en veut venir aux coups ;Elle a le poing levé.‖ Qu’elle ait ! C’est bien répondre :Quiconque est occupé‖ comme vous, ne sent rien.Je ne m’étonne pas‖ que vous sachiez confondreUn petit mal dans un grand bien ?Malgré la colère marquéeSur le front de la débusquée,Claude suit son chemin ;‖ le rustre aussi le sien !Thérèse est mal contente, et gronde.Les plaisirs de Vénus‖ sont sources de débats ;Leur fureur n’a point de seconde :J’en prends à témoin les combatsQu’on vit sur la terre et sur l’onde,Lorsque Pâris à MénélasOta la merveille du monde.Qu’un pitaut, faisant naître‖ un aussi grand procès,Tînt ici lieu d’Hélène,‖ une foi sans excèsLe peut croire, et fort bien :‖ troublez nonne en sa joie,Vous verrez la guerre de Troie.Quoique Bellone ait part ici,J’y vois peu de corps de cuirasse ;Dame Vénus se couvre ainsi,Quand elle entre en champ-clos‖ avec le dieu de Thrace :Cette armure a beaucoup de grâce.Belles, vous m’entendez ;‖ je n’en dirai pas plus :L’habit de guerre de VénusEst plein de choses admirables :Les Cyclopes aux membres nusForgent peu de harnois‖ qui lui soient comparables ;Celui du preux Achille‖ auroit été plus beau,Si Vulcan eût dessus‖ gravé notre tableau.Or ai-je des nonnains‖ mis en vers l’aventure,Mais non avec des traits‖ dignes de l’action ;Et comme celle-ci‖ déchoit dans la peinture,La peinture déchoit‖ dans ma description.Les mots et les couleurs‖ ne sont choses pareilles ;Ni les yeux ne sont les oreilles.

J’ai laissé longtemps au filetSoeur Thérèse la détrônée :Elle eut son tour ; notre MazetPartagea si bien sa journée,Que chacun fut content.‖ L’histoire finit là :Du festin, pas un mot.‖ Je veux croire, et pour, cause,Que l’on but et que l’on mangea ;Ce fut l’intermède et la pause.Enfin tout alla bien,‖ hormis qu’en bonne foiL’heure du rendez-vous‖ m’embarrasse. Et pourquoi ?Si l’amant ne vint pas,‖ sœur Claude et sœur ThérèseEurent, à tout le moins,‖ de quoi se consoler ;S’il vint, on sut cacher‖ le lourdaud et la chaise :L’amant trouva bientôt‖ encore à qui parler.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
9[abba] 39[aa] 1[abbaa] 4[ababb] 7[abab] 5[aabab] 2[abbba] 3[aaa] 1[aabba] 1[abbaba] 1[ababa] 1[ababccb] 1[ababcbc]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (119 de 12, 116 de 8, 4 de 7, 1 de 3, 1 de 4)· profil 7, 8, 6+6
Mots à la rime
a honnête / tête féminine, classiqueb tableaux / rideaux masculine, classiquec délicats / pas masculine, classiqued notes / sottes féminine, classiquee Agnès / jamais masculine, classiquef Catulle / recule féminine, classiqueg don / Junon masculine, classiqueh dissimule / scrupule féminine, classiquei yeux / mieux masculine, classiquej place / grâce / passe féminine, classiquek bien / rien masculine, classiquel éprouvé / trouvé masculine, classiquem pardonne / personne féminine, classiquen pourtant / entend / important masculine, classiqueo merveilles / oreilles féminine, classiquep façons / fripons masculine, classiqueq belles / pucelles féminine, classiquer tombé / B / bonté masculine, classiques entreprise / favorise / sottise féminine, classiquet choix / doigts masculine, classiqueu peinture / aventure féminine, classiquev d’Amours / faubourgs masculine, classiquea Cythère / monastère féminine, classiquec séminaire / d’ordinaire féminine, classiqued ainsi / aussi masculine, classiquee sacrificateurs / docteurs masculine, classiquef ordre / mordre féminine, classiqueg amis / fils / mis masculine, classiqueh charmant / alternativement masculine, classiquei service / novice féminine, classiquej portoit / comptoit masculine, classiquek seize / thèse féminine, classiquel bachelier / familier masculine, classiquem science / expérience / d’impatience féminine, classiquen amant / divertissement / souvent masculine, classiqueo compagnie / cérémonie féminine, classiquep régal / cristal masculine, classiqueq grâce / glace féminine, classiquer d’ambre / chambre féminine, classiques fleurs / sœurs masculine, classiquet Excellences / magnificences / circonstances féminine, classiqueu beauté / côté masculine, classiquev charmants / amants masculine, classiquew semblable / raisonnable féminine, classiquex tour / l’Amour / jour masculine, classiquey scapulaire / mystère féminine, classiquez Cythère / mère féminine, classiquea venoit / prenoit masculine, classiquea lent / l’attendant / retardement masculine, classiqueb belles / nouvelles féminine, classiquec amour / tour masculine, classiqued maladie / vie féminine, classiquee mystère / dépositaire / nécessaire féminine, classiquef dit / appétit masculine, classiqueg rustre / illustre féminine, classiqueh esprit / méprit masculine, classiquei attendantes / pesantes féminine, classiquej d’abord / trésor masculine, classiquek rire / dire féminine, classiquel mot / sot masculine, classiquem semble / ressemble / ensemble féminine, classiquen avisé / débité / souhaité masculine, classiqueo garçon / façon masculine, classiquep prendre / attendre féminine, classiqueq rien / bien masculine, classiquer faire / l’affaire féminine, classiques apprivoisé / disposé masculine, classiquet remise / guise féminine, classiqueu Mazet / brevet masculine, non classiquea commence / assistance féminine, classiqueb point masculine, classiquec assis / soucis masculine, classiqued aise / Thérèse / chaise féminine, classiquee Apollon / garçon masculine, classiquef matières / guères féminine, classiqueg fripon / maison / raison masculine, classiqueh cérémonies / bannies féminine, classiquei coutume / plume féminine, classiquej bientôt / défaut / pitaud masculine, classiquek d’action / d’émotion masculine, classiquel tribune / fortune féminine, classiquem occasion / conclusion masculine, classiquen profane / tramontane féminine, classiqueo mit / profit masculine, classiquep timon / démon masculine, classiqueq trône / personne féminine, classiquer doux / vous / coups masculine, classiques répondre / confondre féminine, classiquet rien / bien / sien masculine, classiqueu marquée / débusquée féminine, classiquev gronde / seconde féminine, classiquew débats / combats / Ménélas masculine, classiquex l’onde / monde féminine, classiquey procès / excès masculine, classiquez joie / Troie féminine, classiquea ici / ainsi masculine, classiqueb cuirasse / Thrace / grâce féminine, classiquec plus / Vénus / nus masculine, classiqued admirables / comparables féminine, classiquee beau / tableau masculine, classiquef l’aventure / peinture féminine, classiqueg l’action / description masculine, classiqueh pareilles / oreilles féminine, équivalentea filet / Mazet masculine, classiqueb détrônée / journée féminine, classiquec là / mangea masculine, classiqued cause / pause féminine, classiquee foi / pourquoi masculine, classiquef Thérèse / chaise féminine, classiqueg consoler / parler masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

241 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources